Avec le Balanescu Quartet, oubliez tout de suite l’habituelle notion de quatuor classique – conçu comme un ensemble à cordes généralement composé de deux violons, d’un alto et d’un violoncelle. Avec cette formation roumaine, il convient non de s’attacher à l’aspect des choses, mais aux choses qui nous sont formulées… Elles sont plus essentielles. Et parfois grinçantes…

 

balanescuIl ne s’agit nullement d’un copier-coller de ce qui existe déjà et de s’imposer comme un groupe folklorique de musique roumaine. Pas du tout. L’intention est d’explorer ce répertoire et de proposer une œuvre qui soit à la fois une réflexion et un voyage initiatique autour du thème de la culture populaire roumaine. Toutefois, le premier morceau n’en fournit pas une évidente démonstration. Musique répétitive jouée sur des violons qui ne semblent pas avoir été accordés sur la même tonalité, cela ressemble à du mauvais Philip Glass. C’est assez déroutant et pas vraiment flatteur. La technique violonistique est aussi assez agaçante. Quoique rapide et souvent virtuose, Alexander Balanescu ne s’embarrasse pas de la précision qui fait le régal des amateurs de violon classique ; cela grince, crachote, pleure de façon parfois incongrue. Certes, le violon est vivant et s’exprime ; il nous appartient alors de faire l’effort de nous rapprocher de lui.

balanescu quartetAprès une intervention sur scène du technicien en plein concert pour régler un problème qui n’aurait pas dû être, nous entrons enfin dans la partie substantielle avec Luminitza. Extrait du disque éponyme de 1994, il nous réconcilie avec les mélodies aux sonorités typiques des pays de l’Est où se rencontrent mélancolie et virtuosité. Le quatuor a enfin trouvé sa vitesse de croisière et le public est entraîné dans l’histoire assez personnelle d’Alexander Balanescu, métissée de voyage ou, plutôt, d’exils inattendus où se profile à chaque instant la silhouette grinçante du couple vampirique des Ceaucescu. Le troisième morceau, une Doïna, plonge ses racines très loin dans l’histoire de la musique puisque ses origines arabo-persiques l’ont conduite à essaimer aussi bien en Europe qu’en Algérie ; et on retrouve ce mode musical indifféremment en Albanie ou en Ukraine. Il y a toutefois un lien particulier avec la culture roumaine ; cette douce improvisation lente pendant un moment nous plonge dans une agréable rêverie.

balanescu quartetLa frénésie reprendra vite le dessus, entraînée par un violon omniprésent, accompagné d’un alto ricanant et d’un violoncelle parfois imprécis et même dépassé. La suite deviendra de plus en plus inattendue, on passe à une sorte de funk avec texte engagé plus parlé que chanté, scandé par une boite à rythme et qui énonce un ensemble de « dates clefs » pour la Roumanie et d’autres pays situés derrière le rideau de fer. 1955 arrivé de Ceaucescu au pouvoir, 1968, printemps de Prague, 1985, arrivée de Gorbatchev et avènement de la « Perestroïka », 1989, destruction du mur de Berlin pour déboucher la même année sur la révolution Roumaine et la fin du couple tant décrié. Mais la litanie ne s’arrête pas là : 1990 signe la fin de l’Union soviétique, 1991 la guerre en Yougoslavie, 1999, le Kosovo, l’ultime stade étant, pour Alexander Balanescu, l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne. La chanson suivante « petite lumière » est censée décrire, et le nom l’indique, l’espoir. Rien n’est moins évident, et cela ressemble plutôt au long catalogue des multiples souffrances subies par tout un peuple, avec une montée en puissance qui aboutit à un paroxysme clairement teinté de violence. L’espoir ne se définit en terme de force qu’à l’aune des humiliations supportées. Puissant.

C’est avec Maria Tanase que se poursuit le spectacle. Elle est exactement à la musique roumaine ce qu’Édith Piaf est à la chanson française ou Amalhia Rodriguez au Fado portugais. Une sorte d’icône, disparue en 1963, mais toujours adulée par toute une nation. Le Balanescu Quartet brode sur une trame musicale : les enregistrements des chansons de Maria Tanase et propose un hommage discret et agréable avec « moutain call » ou « Aria » avant d’aborder la dernière partie du concert avec des reprises du mythique groupe électronique allemand des années 1980 : Kraftwerk… Là, c’est véritablement affaire de goût…

Salué par le public, le quatuor recevra une longue ovation, suivie de deux rappels. Nous serons un peu plus sévère : si cette formation ne manque pas d’intérêt, une préparation plus professionnelle des concerts serait souhaitable. L’ambiance bon enfant des Tombées de la nuit rend sans grande importance ces trop nombreuses approximations, mais tout de même ! Lorsque l’on a véritablement quelque chose à dire, autant bien le dire.

Crédit photo : Nicolas Joubard (Balanescu Quartet, le vendredi 3 juillet 2015, théâtre de la Paillette)





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