Les éditions Liana Lévi semblent infatigables lorsqu’il s’agit de ne pas laisser se perdre un beau texte. En nos heures de surconsommation rapide, qui paraît d’ailleurs augmenter de façon exponentielle aux discours d’une saine « décroissance moralisante », il est bon de trouver encore des éditeurs qui sachent accompagner un texte sur la longueur d’une vie. De ces gens de métier qui savent nous faire deviner que le texte transcende, et de loin, le « livre » et surtout le « livre-objet ».

De fait, ce texte de Kourkov, déjà ancien, n’a rien perdu de sa pertinente impertinence. Tolia est un jeune traducteur qui n’a plus de travail, plus d’épouse non plus. Les affections se sont étiolées comme s’étiole une vie qui n’est soutenue que par de vaines chimères. Alors le vide prend vite une place considérable. Tolia c’est, presque, l’homme universel, non en tant que nouvel Adam mais en tant que pur produit d’une époque qui ne sait plus vouloir que le pire du « bonheur » rêvé par toutes les époques antérieures. Le produit phare de la gamme eudémoniste de l’Occident.

Trop plein d’une orgueilleuse vacuité, Tolia ne saurait pourtant consentir à « attenter » à sa propre vie. Alors, puisque le « doux commerce » a envahi son pays, sa ville, et qu’il peut, en toute bonne conscience, s’étendre à toutes les transactions, Tolia engage l’un de ces tueurs à gages qui pullulent désormais à Kiev. Son propre assassinat devrait donner dès lors le relief qui manque pour que son existence soit une vie. Le meurtre inexplicable d’un jeune homme sans histoire transformera, pour quelque temps du moins, dans le regard et la mémoire des autres, une existence en vie ! Quel programme !

Mais, bien évidemment, le narquois Kourkov ne saurait se contenter de ce conte un peu moral. Il faut pire, il faut mieux, il faut que la mécanique métaphysique dérape. Et toujours, c’est sur l’amour qu’elle fait de belles et drolatiques glissades. Le « doux commerce » va jusqu’à l’absurde, car, ne connaissant nulle borne ou seulement des parodies de valeurs authentiques, le tueur a une haute estime de son travail : il se doit d’exécuter un contrat qui n’appartient plus à son commanditaire. Ce dernier se voit donc contraint, pour vivre une vie retrouvée, renouvelée par l’amour, d’engager un autre contrat, de fourbir un autre crime. Démente logique qui démonte avec un entrain stylistique admirable une course au bonheur déviante et autistique.
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Andreï Kourkov, L’Ami du défunt, Editions Liana Levi, Paris, mai 2012, 7,30 euros

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La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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