Dans le Village pathétique, André Dhôtel campe Odile et Julien. À peine mariés, ils décident de divorcer, car ils affirment ne pas s’entendre. Leur décision est prise à l’occasion d’une excursion à bicyclette qui les fait s’arrêter à Vaucelles, commune ardennaise en apparence paisible. Leur halte, contre toute attente (à commencer la leur), se prolonge et les deux jeunes gens de la banlieue parisienne commencent à exercer sur la population locale une étrange fascination. Pourquoi s’éternisent-ils dans ce village ? Quelles en seront les conséquences ? Écrit en 1941 et paru en 1943, le Village pathétique brille par un réalisme magique d’une étrange modernité…

ANDRÉ DHÔTEL LE VILLAGE PATHÉTIQUE
ANDRÉ DHÔTEL

« Le paysage avait cette patience qu’on attribue au néant mais des bruits imperceptibles l’animaient, comme lorsqu’on plonge la tête dans l’herbe d’un pré. »

Quel roman faussement naïf ! Certes, Odile fait tourner les têtes et Julien ne laisse pas non plus indifférent dans ce village perdu. Certes, on pourrait croire que l’intrigue se résume à une espèce de délit d’ingérence commis par deux jeunes intellectuels venus de Paris. André Dhôtel propose en réalité l’histoire d’un double réajustement : celui des jeunes époux et celui de Vaucelles. Peut-être trop vite unis par les liens du mariage dans l’environnement urbain, c’est en s’éloignant de Paris et par le biais d’une expérience de vie commune qu’Odile et Julien en arrivent à la conviction de ne pas s’aimer. D’ailleurs, une fois installés dans le village, ils ne tardent pas à vivre séparés. Leur seul point d’entente est d’engager une procédure de divorce dès qu’ils seront rentrés à la capitale mais, curieusement, aucun ne semble pressé de repartir. Julien, de formation littéraire, poète, installe un atelier de fortune où réparer des vélos. Odile, architecte, travaille pour un agriculteur.

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Ces deux fortes têtes, en réalité, s’aiment éperdument, mais ne le savent pas encore. Les deux jeunes gens, qui se ressemblent physiquement par leurs cheveux blonds, émettent une sorte de charisme solaire ; leur simple présence crée des ondes de choc. Leur impact sur la petite communauté devient encore plus fort lorsque Odile propose d’apporter à peu de frais l’eau courante au village, après avoir étudié la géographie et la géologie du terrain. C’est en sorte la vie qui se propose de revenir dans une commune figée par un archaïsme mal vécu en dépit des apparences. De son côté, Julien est symboliquement l’homme qui fait tourner la roue qu’il répare. Là aussi, un courant vital se fraie de nouveau un chemin dans l’architecture biscornue de Vaucelles.

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Leurs actes, leur façon d’être sont purement gratuits, innocents, mais leur entourage éprouvera beaucoup de difficultés à accepter les furieuses résonances déclenchées par le jeune couple. Jusqu’à ce que le milieu physique lui-même en soit affecté : un éboulement de terrain et un incendie viennent compléter le désir sourd, mais puissant qu’Odile et Julien suscitent malgré eux. Ce désir, mêlé de rancœur, de jalousie, de commérages, aboutit presque à un procès en sorcellerie intenté à Odile, un temps chassée du village. L’autorité religieuse régulière, le curé de Vaucelles, n’y peut rien : le prêtre est un homme perspicace, sincère, mais désabusé. (Même l’église de la commune, à la toiture basse, semble dépourvue d’élévation.)

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Ce sont en fait ces problèmes qui vont rapprocher les deux jeunes mariés sans que Dhôtel les fasse céder un seul instant aux mots convenus. Ce qui est évident n’est pas voisé. Ainsi, rien ne permet vraiment de faire entrer Le village pathétique d’André Dhôtel dans la catégorie « littérature fantastique » mais nous découvrons alors avec émerveillement un monde de champs, d’animaux, de prés, de cours d’eau et de fleurs, un monde d’humains aussi dans lequel les deux jeunes étrangers sont à la fois agents et agis. Dans Le village pathétique, tout se déroulera comme prévu, pas forcément de manière tranquille mais au rythme d’une procrastination providentielle, le long d’un été qui apprendra l’accueil de l’amour.

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« Elle avait acheté un maillot noir chez une mercière de Vouziers, et tous la regardèrent avec attention lorsqu’elle monta sur la planche. Elle prit son élan comme une gamine qui ne songe nullement à étudier son allure. Mais son corps toucha la surface avec une précision si rigoureuse que l’eau rejaillit à peine. Elle partit seule à la nage le long des buissons de la rive opposée et ne revint qu’une demi-heure plus tard. Quand elle sortit de l’eau, les garçons la regardèrent marcher sur le gravier jusqu’à l’abri du bois. »

André Dhôtel Le village pathétique, 1943, Gallimard, 320 p, Prix format numérique : 6,49 €. Prix papier (Folio) : 4,99 €.

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