Adieu et merci de Latifa Laâbissi, Festival Mettre en scène du 11 au 14 novembre au Musée de la danse de Rennes

« Saluer encore et encore, marquer la fin et revenir, quitter mais rester, prendre une place dans l’imaginaire de l’autre, relâcher, garder une tension suffisante, survivre, survivre à l’après, revenir… »

Dans une ambiance sombre d’un glauque verdâtre, mer verticale aux vagues inertes, émerge un corps. C’est un être androgyne, étrange et étranger, portant barbe et moustaches et vêtu d’une longue robe, dont l’allure évoque quelque éminence religieuse issue d’une antique lignée, qui apparaît progressivement devant le rideau. Ses bras nus s’élèvent lentement, très lentement. Comme engourdis depuis des siècles, comme les membres d’un insecte fraîchement extraits de sa chrysalide, ils se plient et se déplient en faisant bruire une sorte de crissement, assez sinistre. Au bout, les doigts de mante religieuse, tâtonnement, s’écartent et se crispent. Voilà les instruments, plus encore que les yeux, qui vont permettre au personnage mystique, initié à bien des secrets, de désigner, mesurer, saluer, caresser un monde au-delà des apparences.

Il/elle va bientôt se retourner et s’enfouir dans le rideau. À chaque fois qu’il/elle passera d’un côté ou de l’autre de cette peau intercalaire, l’étrange voyageur évoluera dans un lieu différent et lui même sera comme changé. Le rideau va venir et reculer en longues et lentes boucles, mouvements de reptation, qui bouleversent les relations entre l’espace et le temps. Ainsi, les scènes vont s’enchaîner dans l’ordre et le désordre; la chorégraphie a comme entrelacé l’avant et l’après, l’ici et l’ailleurs.

On entend des voix d’adultes et d’enfants dans un brouhaha de la vie quotidienne. Les bras tendus comme des antennes percent le rideau. L’alter ego de Latifa Laâbissi fait ses premiers pas dans ce monde voix désincarnées.

Nouvelle traversée du miroir/rideau, la voici faisant face au public. Le monde des voix égarées et celui des spectateurs, bien réels, se superposent. Mais elle semble ignorer leur présence, car son attention se porte au loin, si loin derrière l’assemblée.

Elle se dissimule de nouveau derrière le rideau violacé, l’entrouvre, regarde du côté des spectateurs. Elle les aperçoit bien cette fois. Elle les salue, puis balaie la main, comme pour leur dire de partir, de disparaître.

Adieu et Merci, Latifa Laâbissi
Adieu et merci (Photo Nadia Lauro)

De nouveau face au public, Latifa Laâbissi, médium, se laisse pénétrer par l’esprit d’un démon rugissant. Le rideau s’agite en volutes, rouleaux incandescents. Accompagnée par une reprise de Changing of the guards (1978) de Bob Dylan interprétée par Patti Smith (en 2007), la danseuse survoltée incarne alors successivement une multitude de personnages, en voici une liste très subjective: femme enfant ; vierge effarouchée ; vieillarde ; sorcier ; sorcière ; lutteuse ; ivrogne ; créature infernale ; créature lubrique ; créature simiesque ; vision « exotique » – avec une subversion fine de tous les clichés l’on peut lier à ce mot. Les  personnages se dédoublent, qui plus est, car la tête barbue, virile, exprime tout autre chose que le corps nu féminin. Parfois le regard se focalise sur le visage, parfois sur le corps, ou les deux en parallèle, si bien que deux personnages semblent coexister en une vision schizophrénique. Ce moment cathartique est censé durer le temps de la chanson, environ 5 minutes. Seulement !? Difficile à croire, tant la perception du temps s’est ralentie.

C’est bientôt fini… ? Elle est encore lointaine derrière le voile du rideau. On entend l’applaudissement solitaire d’une paire de mains au cliquetis glaçant, mains de squelette qui l’invitent à quitter la scène pour entrer plus profondément dans les limbes. Le rideau noir, au fond, se fait plus prégnant. La voilà qui tend les mains au ciel, encore un salut, puis agenouillée, une dernière prière. Elle traîne, elle salue encore et encore, battant des bras, telle une enfant têtue. Décidément, elle n’est pas décidée à s’en aller.

De retour face au public. Pour la première fois, elle regarde vraiment des individus dans la salle, valide leur existence. Elle offre un sourire large, un sourire aux lèvres retroussées et dents saillantes. Que peut-il bien signifier ? Expression de compassion ou grimace diabolique ? Elle se retourne et ouvre le rideau, elle fait de nouveau, mais de l’autre côté, les gestes de salut et de chasse. A-t-elle décidée de rejoindre le monde des vivants et d’éloigner les esprits mauvais, ou au contraire a t-elle emporté avec elle tous les spectateurs dans son monde de ténèbres. Un bruit stressant, une alarme. C’est le signal, cette fois-ci elle s’en va alors que le rideau se teint d’un rouge cramoisi et que la nuit tombe. Applaudissements. On ne la reverra pas…

 Lorsque l’on regarde Latifa Laâbissi danser, on ne peut qu’être saisi, sidéré par l’étendue de son répertoire gestuel, la variété de ses expressions, par la liberté qu’elle s’octroie. Voilà un corps désinhibé qui laisse s’exprimer un répertoire emprunté à des sources traditionnelles, des influences plus contemporaines mais surtout qui laissent surgir une multitude d’instincts, de réflexes, d’émotions, tant refoulés dans la vie quotidienne dans notre monde occidental contemporain. Quel écart entre la gamme gestuelle si restreinte, dans laquelle on se meut, bon gré mal gré, au jour le jour, et l’extraordinaire étendue des possibilités de l’expression du corps.

Mais ce qu’une main donne l’autre la reprend ! Et dans Adieu et merci, l’émancipation du corps de la danseuse a pour contrepartie un dispositif qui met le spectateur à distance. Des jeux de lumière savants réduisent le spectre des couleurs au violet et au vert, le rideau glisse sur son rail comme un serpent, la spatialisation des bruitages et de la musique confond l’oreille du spectateur. Ainsi, tout fonctionne à merveille, comme dans un conte d’Hoffmann – le premier cybernéticien – le monde des choses, le monde de la technique affiche sa suprématie. Mais ces trucs et effets, produits par cette machinerie illusionniste peuvent lasser. Certes, proportionnellement à d’autres spectacles, ils sont en fait assez rares mais peut-être que l’on aurait pu préférer encore plus de sobriété, pour plus de solennité. Et les voix enregistrées, l’applaudissement solitaire, l’alarme, etc., censés surprendre le spectateur, le mettre en éveil, sont susceptibles aussi de le déconcentrer. Il ne peut pas non plus vraiment se laisser aller à ses émotions – pourtant il n’aurait pas fallu grand-chose pour que Adieu et merci se transforme en véritable tire-larme –, car on lui rappelle toujours qu’il n’est témoin ni d’un authentique rituel, ni de l’expression d’une danse primordiale partagée avec empathie, mais qu’il assiste juste à un spectacle chorégraphique contemporain. Il convient de garder la tête froide !

À l’issue du spectacle, la lumière revenue, beaucoup de spectateurs, hébétés, la respiration courte, saisissent leur programme. En quête de sens, ils le scrutent à la recherche de quelque clef qui pourrait les aider à mieux saisir les enjeux de la pièce. Si la présentation de Gilles Amalvi qui brosse en quelques lignes la biographie de Latifa Laâbissi fournit des informations utiles, en revanche le commentaire, plutôt abscons, de Yves-Noël Genod ne leur facilite pas forcément la tâche. Et certains spectateurs s’en vont penauds… Variété d’échos au sortir de la salle, et les jours suivants : autant de ressentis, d’interprétations que de spectateurs !

Sans en divulguer les secrets, les paroles ésotériques de la chanson de Dylan peuvent servir de support à quelque méditation ou rêverie autour de la pièce :

The palace of mirrors
Where dog soldiers are reflected
The endless road and the wailing of chimes
The empty rooms where her memory is protected
Where the angel’s voices whisper to the souls of previous times
[1].

Comment « consommer » au mieux une œuvre chorégraphique, dans le « marathon », selon l’expression en usage, de Mettre en scène ? Il existe des tableaux au symbolisme clair, au rendu réaliste et soigné illustrant des allégories ; des tableaux dont les couleurs éclatantes recouvrent des formes franches et saillantes. Il existe aussi des tableaux aux compositions obliques, aux tonalités incertaines et aux ambiances étranges. Ceux-là appellent un certain recul du regard ou un temps de contemplation plus long que les autres. Certaines œuvres chorégraphiques s’imposent d’emblée au spectateur parce qu’elles véhiculent un message suffisamment accessible, c’est le cas du très militant Polices!. D’autres portent en elles des forces vives susceptibles de le griser en lui procurant des sensations fortes, immédiates, c’est le cas du tonitruant Democracy. D’autres œuvres pas nécessairement plus subtiles, mais plus retors, plus floues, plus intimistes, demandent au spectateur un effort soutenu. Et on attend aussi de lui un certain degré d’initiation. C’est le cas de Adieu et merci, œuvre ambiguë, volontiers hermétique, difficile à saisir, difficile à aimer.

Le chroniqueur qui s’est offert le luxe de voir le spectacle trois fois sur les quatre représentations de Mettre en scène à Rennes, a vu son appréhension du spectacle se modifier. Ce n’est qu’à la dernière représentation qu’il a pu chasser les sentiments de perplexité et d’agacement qu’il avait connu jusqu’ici et véritablement l’apprécier – et ce compte-rendu n’est donc pas exempt de contradictions. Au final, le caractère grave, presque oppressant, de la pièce, qu’il avait jugée d’abord assez artificielle, s’est pleinement révélé…

Peace will come
With tranquility and splendor on the wheels of fire
But will bring us no reward when her false idols fall
And cruel death surrenders with it’s pale ghost retreating
Between the King and the Queen of Swords[2].

 

Adieu et merci
Conception et interprétation : Latifa Laâbissi
Conception scénographique : Nadia Lauro
Costumes : Nadia Lauro, Latifa Laâbissi
Création Lumière : Yves Godin
Création son : Manuel Coursin
Direction technique : Ludovic Rivière
Régisseur son : Jérémie Sananes

Plus d’infos :
http://www.figureproject.com
 http://www.t-n-b.fr/fr/mettre-en-scene/fiche.php?id=365
http://www.museedeladanse.org/events/adieu-et-merci-creation

[1] « Le palais au miroirs
Où se reflètent des chiens soldats
La route sans fin et les lamentations des carillons
Les pièces vides où sa mémoire est protégée
Où les voix des anges murmurent aux esprits des temps précédents. »

[2] « La paix viendra
Avec tranquillité et splendeur sur les roues de feu
Mais ne nous apportera aucune récompense quand tomberont ses fausses idoles
Et la mort cruelle abdique et son pâle fantôme se retire
Entre le Roi et la Reine d’épée. »

 *

Adieu et Merci Latifa Laâbissi lointaine… et proche

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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