Être usager de drogues, un calvaire de plus pendant le confinement ? Comme bien des commerces, les ventes de drogues ont été durement affectées par le confinement strict imposé en France. De même que les structures d’accueil et de soin, obligées de suspendre ou d’adapter leurs activités à un contexte inédit. Or, pour bien des usagers, ces produits, qu’ils soient licites ou non, constituent aussi une première nécessité.

Le confinement strict imposé en France depuis le 17 mars 2020 a bouleversé bien des habitudes fondamentales de notre équilibre personnel. La consommation de produits psychotropes en fait partie, qu’on la pratique ou non, qu’on la combatte et qu’on la condamne, ou à l’inverse qu’on l’accompagne et qu’on en réduise les risques.

L’occasionnelle cigarette, le verre de vin entre amis, agrémenté ou non d’un joint de cannabis, la consommation festive d’ecstasy ou de cocaïne, la prise de médicaments ou d’opiacés sont autant de gestes du quotidien plus ou moins nocifs pour la santé, mais qui peuvent, dans une certaine mesure, faire du bien. Ainsi l’addiction au sucre fonctionne comme un mécanisme psychotrope ; excès auquel l’industrie agroalimentaire a rendu dépendante une vaste majorité de la population. L’être humain est fait d’habitudes, mais aussi d’addictions.

Une petite entreprise qui ne connaît pas la crise ?

Fort heureusement pour des millions de consommateurs (10 % des Français boivent quotidiennement de l’alcool, et on compterait 16 millions de fumeurs), les ventes d’alcool et de tabac, les premières drogues en France, sont restées libres, hormis quelques fermetures temporaires de points de vente qui en réduisaient les possibilités d’accès. Et à l’exception d’aberrants arrêtés préfectoraux, bien vite abandonnés, dans le Morbihan, l’Aisne ou en Polynésie. Ces mesures répressives et infantilisantes s’avèrent aussi dangereuses pour la santé des personnes dépendantes chez qui « le manque d’alcool présente un risque vital de delirium tremens, ou de crises d’épilepsie sévères », rappelle le docteur Christophe Icard, du Service Universitaire d’Addictologie de Lyon.

La donne change quelque peu pour les produits illicites. Habitué qu’il est à exister dans la clandestinité, le commerce de drogues n’a pas été arrêté par le confinement. Si l’on n’a pas observé de pénurie significative, la fermeture des frontières et le manque de liberté de mouvement ont toutefois compliqué les conditions d’approvisionnement et se sont traduits par une forte augmentation des prix. L’inflation touche l’ensemble, ou presque, des substances. Seule la cocaïne semble demeurer à des tarifs stables. Serait-ce l’occasion idéale pour arrêter ces consommations ?

Pourquoi pas arrêter ?

C’est loin d’être aussi simple. Déjà, parce que l’addiction est une pathologie, et pas simplement une mauvaise habitude qu’on arrête sur simple décision volontaire. Mais aussi, parce que dans un contexte anxiogène comme peut l’être l’enfermement, où certains quotidiens sont terriblement moroses, il est bien difficile de renoncer à ces petits plaisirs qui font trouver le temps moins long. « Le confinement peut aussi augmenter la consommation chez certaines personnes. Quelqu’un qui n’est pas en télétravail, et qui a beaucoup de temps à tuer peut être tenté de consacrer ce temps à la prise de produits », explique Blandine Raitière, bénévole d’Orange Bleue, une association de prévention et de réduction des risques en Bretagne.

Eulalie Pichard, responsable de région pour l’association AIDES, qui gère plusieurs centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues (CAARUD) en Bretagne, évoque aussi une modification des consommations plutôt qu’un sevrage forcé, et notamment, chez les publics les plus précaires en contact avec ces structures « des retours à l’héroïne par ennui ».

Dans de telles conditions, le sevrage n’est pas véritablement une option. Selon Eulalie Pichard, cela reste « une solution de privilégiés ». Le Dr Christophe Icard rappelle quant à lui, qu’outre les risques mortels liés à l’arrêt de l’alcool et des benzodiazépines (type Xanax, Valium, Seresta, etc.), « le manque d’opiacés, tels l’héroïne, la codéine, le tramadol et plein d’autres, provoque un syndrome de sevrage, et les usagers peuvent alors souffrir de douleurs importantes, de sueurs et d’autres symptômes cliniques ». « En plus des symptômes physiologiques, le confinement peut provoquer des anxiétés supplémentaires, des risques psychiques importants extrêmement difficiles à vivre tout seul », complète Blandine Raitière. De tristes perspectives qui expliquent le choix raisonnable de ne pas se sevrer en cette période.

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Affiche réalisée par le Service Universitaire d’Addictologie de Lyon

Consommer confinés

Mais continuer de consommer pendant le confinement présente également des risques supplémentaires, comme le souligne encore Blandine Raitière. Elle rappelle l’association dangereuse des produits psychotropes à la solitude, notamment l’augmentation des risques liés aux surdoses. Pour les personnes seules notamment, lesquelles peuvent être dans l’incapacité d’appeler les secours déjà très sollicités par les impératifs sanitaires du moment. Les dangers des hallucinogènes (psilocybine des champignons, LSD et autres produits de synthèse, cannabis, etc.) sont également majorés dans le cadre anxiogène de l’enfermement. De plus, la pratique actuelle des apéros-visio peut aussi avoir des effets dévastateurs : « une fois que l’appel est fini et qu’on se retrouve seul avec moins de stimulation, c’est alors qu’on se rend compte des effets de l’alcool, et on est seul pour les gérer ».

C’est pourquoi son association Orange Bleue, spécialisée dans l’intervention en milieu festif, a lancé à cet effet une rubrique CONSOMMER CONFINÉS sur ses réseaux sociaux. L’objectif est de maintenir un contact avec les usagers et de continuer à prodiguer des conseils de réduction des risques pendant le confinement. Mais aussi pour le futur déconfinement, quand les activités festives reprendront dans les espaces privés.

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De telles stratégies pour garder le contact sont aussi appliquées au CAARUD de Rennes par l’association AIDES : « on a mis en place un format drive pour la délivrance de matériel de réduction des risques et des livraisons à domicile sur tout le département. Et on maintient le contact avec nos usagers dans la mesure du possible par des appels téléphoniques. Mais plus on travaille avec un public précaire, plus c’est compliqué de conserver du lien », explique Eulalie Pichard.

En effet, la prise de drogue constitue aussi une forme de refuge à la misère et au malheur que cette dernière peut entraîner. Aussi la mission des CAARUD est-elle aussi bien sociale que sanitaire : il s’agit d’offrir à des individus marginalisés, en plus des conseils en matière de réduction des risques, la possibilité d’accès au système de santé et d’aide sociale. Pour Eulalie Pichard, « le vrai enjeu du moment est l’accès au matériel de prévention, mais aussi à la nourriture, à l’hygiène et aux soins pour les personnes les plus précaires ». Du fait de la suspension des activités d’accueil collectif, elle s’inquiète de n’avoir pas eu de nouvelles depuis plusieurs semaines de certains usagers. « On est dans une crise sanitaire et sociale, la perte du lien social provoquée par le confinement est un vrai risque pour la santé mentale des personnes, des usagers de drogue de surcroît. Il est évident qu’il y aura des répercussions après le confinement pour le public que nous accueillons, souvent en situation de grande fragilité ».

Des solutions adaptées à un contexte inédit

Tout n’est pas noir dans le tableau pour autant. On peut déjà saluer la grande réactivité des structures associatives dans un contexte limitant pourtant leurs possibilités d’intervention. De nombreuses lignes d’écoute ont été mises en place par les associations de RDRD (réduction des risques et des dommages) : outre celle d’Orange Bleue (06.08.10.30.12), celle du dispositif rennais Noz’ambules (sur leur page Facebook), la messagerie de l’association parisienne Fêtez Clairs devenue Confinez Clairs pour l’occasion (confinezclairs@gmail.com). À Marseille, les structures Bus 31/32 et Plus Belle La Nuit ont lancé une vaste enquête adressée aux consommateurs de cannabis et relayée nationalement.

Selon Eulalie Pichard, le contexte particulier a poussé à un resserrement des liens entre structures socio-médicales : « on est vraiment dans une logique de complémentarité avec les collègues des CSAPA (centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie), mais aussi tout ce qui concerne l’aide alimentaire, les soins, l’hygiène. Cette meilleure communication permet d’avoir toutes les informations nécessaires face à la modification de l’offre, pour que les personnes aillent directement où elles ont besoin ». Pour Rennes, une page web répertorie les informations quotidiennes concernant l’ouverture des structures et associations.

Les services hospitaliers d’addictologie ont également dû s’adapter, par exemple en mettant en place des plateformes téléphoniques destinées à l’écoute ou à l’orientation des patients ou de leur famille. À Lyon, le Dr Christophe Icard s’enthousiasme de la création d’une plateforme de pairs aidants, Es’pairs, où ce sont des patients soignés qui écoutent et conseillent les usagers isolés. Il souligne aussi l’intérêt de plateformes de soin sécurisées permettant la téléconsultation, la délivrance d’ordonnances sécurisées adressées directement aux pharmaciens ou encore la mise en contact des personnels soignants pour un assurer un suivi médical rapproché dans le cas de sevrages à domicile. Des outils qu’il espère voir perdurer après le confinement.

En attendant, les professionnels de la santé et de la prévention avertissent des risques éventuels que peut présenter le déconfinement. Le déchaînement festif qu’il occasionnera sans doute ne doit pas faire oublier les règles de bon sens et de raison qui doivent primer dans toutes les consommations. Bref pour bien durer, attention aux faux départs…

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Affiche réalisée par le Service Universitaire d’Addictologie de Lyon

Des difficultés relatives à vos consommations ? Besoins d’informations, d’écoute, de contacter un professionnel ? Voici quelques ressources :

Entraide :

Psychoactif, forum d’entraide entre usagers

Asud, autosupport des usagers de drogues

Généraliste / Addictologie :

Drogues info services 

Addict’aide 

Risques festifs (consos, sexualité, écoute de musique amplifiée, mobilité..) :

Techno +

Plus Belle la Nuit (entretien en DM)

Ligne d’urgence chemsex 24/7 :

Aides chemsex – urgence

Ligne d’écoute en cas de détresse psy 24/7 :

Sos amitiés

Suicide écoute 

En cas d’urgence vitale (accidents, overdoses etc.) :

Appeler le Samu 15 ou le 112 (numéro européen)

Appeler SOS Médecin 36 24

Prenez soin de vous !

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