Hélène entend la voix de Robert. Sur fond de ronronnement des trois réacteurs du Falcon 900, elle pénètre son cerveau en vagues douces : « ma petite Hélène… nous arrivons… réveille-toi… Hélène… » Elle ouvre lentement les yeux. Dans le noir quasi complet. Dans sa chambre. Dans sont lit. C’est le matin. Elle ne s’est pas rendue compte qu’elle s’était endormie en pensant à sa famille. Les aiguilles phosphorescentes de son réveil indiquent… 8 et 4… 8h20…. Elle a dormi 6 heures… Pas assez… Le rendez-vous entre les deux hommes de sa nouvelle vie n’a lieu qu’à 9h… Et son rendez-vous téléphonique avec eux pas avant 10h… si ce n’est 11h… Encore un peu de dodo… se rendormir… Son oncle adoptif et son amoureux… Le premier qui est venu la sauver du malheur en Grèce il y a cinq ans, le second qui est apparu en Algérie il y a deux ans… Un souvenir chasse l’autre… Oui, c’était il y a deux ans… Ils  avaient décollé de Londres dans l’avion des Prescott… S’enfoncer doucement dans le sommeil… Dormir… Sur fond de ronronnement des deux réacteurs du Gulfstream G650.… Elle ouvre des yeux rêveurs sur la spacieuse cabine du jet… Zhi dort en face d’elle.

Sa nouvelle amie, rencontrée à Londres il y a 5 jours, a abaissé le dossier de son large siège en cuir blanc, la joue gauche repose sur l’appuie-tête. Ses mains effilées se rencontrent au bas de son ventre. Les jambes affermies par la pratique des arts martiaux se déploient dans un jodhpur crème. Muscles et cheveux relâchés, son visage est lisse comme celui d’une poupée de porcelaine cuivrée. Ses traits affirment la noblesse de ses origines de princesse han et l’éducation impeccable de cette fille de haut dignitaire du Parti communiste chinois. Comme beaucoup d’Asiatiques, elle ne porte aucun parfum. De son corps n’émane qu’une faible transpiration. Un peu plus à hauteur de la tête. Un ensemble organique, un soupçon iodé. Un examen approfondi des molécules qui se pressent dans la muqueuse nasale d’Hélène lui révèle de… de la réglisse, du bambou, de l’ascophylle, de l’orchidée, du thé blanc… – sans doute une crème de jour.

De l’autre côté de la cabine, ses trois filles, dont deux adoptives, sommeillent tandis que leur garde du corps pianote sur un smartphone visiblement en fonction gamepad. Il reste plus de deux heures avant d’atterrir sur l’aéroport militaire de Tébessa. Hélène contemple tour à tour leurs bouilles endormies, sans savoir que toutes trois deviendraient bientôt plus que des sœurs, des sœurs de sang.

Âgée de 12 ans, l’aînée, Feng, une discrète jeune fille chinoise au corps un peu embarrassé et au regard rêveur, est la fille naturelle de Zhi qu’elle a eu avec son premier mari, mort avec leur fils dans un accident d’escalade dans les Météores. (Hélène avait difficilement retenu son émotion quand Zhi lui avait raconté ce drame lors d’une chaleureuse soirée riche en Mojitos et confidences qui suivit leur rencontre ; un ans après le drame, Zhi avait rencontré John Prescott, son actuel mari ; trois ans après, elle était initiée dans l’Ordre avec, comme conséquence comme tous les frères et soeurs, de devenir stérile ; aujourd’hui, Feng et John s’entendent bien, même si sa fille reste un peu perturbée, d’autant plus que son corps vient de connaître « sa première lune » comme disent les Chinois). Abigail, 11 ans, dont les longs cheveux auburn bouclés entouraient un visage pâle typique des WASP américains. (« Elle est obsédée par la peinture, les chats et la physique quantique… ») Saba, 11 ans également, rayonnait de cette naturelle élégance altière qui caractérise le peuple éthiopien. (« La plus originale des trois et, sans doute, la plus intelligente, 142 de QI… Elle parle couramment quatre langues dont le mandarin… Mais elles ont chacune le temps de grandir et de changer…)

C’était la première fois qu’elle rencontrait une « sœur » en chair et en os. Enfin, à part Amirtha bien sûr. Depuis que Robert et sa belle épouse indienne l’avaient récupéré en Grèce il y a trois ans, ils avaient tenu Hélène au secret et mis au courant du succès de leur recherche qu’une poignée des 11044. Et pour cause. Plusieurs frères et sœurs ne croyaient pas en la Prophétie, tout au moins dans la traduction proposée par Léonard de Vinci. Et parmi ceux qui y croyaient, d’aucuns ne souhaitaient pas du tout qu’elle se réalisât… Zhi et son mari John Prescott n’étaient pas de ceux-là. Au contraire, ils croyaient dur comme fer en l’imminence de son accomplissement. C’est pourquoi ils avaient mis leurs puissants moyens de télécommunication au service de l’équipe de Robert. Comme l’indiquaient les trois lettres et l’esperluette dessinés sur la carlingue du jet, Zhi et John possédaient d’importantes participations dans AT&T, mais aussi China Mobile, Vodafone, France Telecom et plusieurs autres sociétés liées de prêt ou de loin aux communications de toutes natures : téléphonie, internet, radar, satellite, fusée, missile.

John Prescott est à ce propos arrivé sur le sol algérien trois jours plutôt afin de négocier un contrat supplémentaire avec Algérie Telecom relatif à la pose de 20000 kilomètres de câble de fibre optique à travers le territoire national. Toute la famille doit se retrouver l’après-midi même après avoir récupéré la nouvelle fille et sœur adoptive, Aïcha, avant de rentrer à Londres. (« Cela devrait être assez rapide : une fois atterris, un représentant et des véhicules d’Algérie Telecom vont nous emmener à l’orphelinat en compagnie d’ailleurs d’un journaliste qui consacre un reportage aux orphelins algériens, on déjeune là-bas, tu verras : l’endroit est très agréable et la nourriture succulente, on repart avec Aïcha et ses affaires à l’aéroport où John doit nous rejoindre vers 16h, puis direction la maison de Londres où nous arriverons à l’heure du souper, à défaut du thé…). L’occasion pour Hélène de rencontrer pour la troisième fois John, le meilleur ami de Robert et sans doute l’homme d’affaires et « frère » le plus drôle de la terre.

 Hélène s’empare de la brochure de l’orphelinat qui trône sur la tablette devant elle. Le garde du corps détourne un instant la tête vers elle. Elle lui adresse un sourire, il se replonge aussitôt dans son jeu tandis qu’elle se plonge dans la présentation de la « Maison pour jeunes filles talentueuses ». Une institution administrée par la Fondation OAMD (Orphans Advanced Mind Detection), laquelle est financée par John et Zhi Prescott. Depuis une trentaine d’années, OAMD recherche et éduque dans le monde entier des orphelins qui font montre de qualités intellectuelles supérieures. Aujourd’hui, environ 10000 élèves sont répartis dans 82 orphelinats présents dans 58 pays. Un programme annuel de plusieurs centaines de millions de dollars. Il comprend le campus universitaire de la Silicon Valley qui a ouvert ses portes il y a 8 ans à la fine fleur de ces orphelins talentueux. Abigail et Saba avaient été ainsi « détectées » et formées aux États-Unis et en Éthiopie avant d’être toutes deux adoptées par les Prescott il y a deux ans.

« Environ 3 000 enfants sont abandonnés chaque année en Algérie. Abandonnés définitivement dans la rue ou placés en crèche par décision de justice à la suite soit d’un divorce, soit de maltraitances, soit d’un litige entre la mère et le père présumé, soit par la mère célibataire dont la condition est socialement très mal vue. Les enfants nés “hors mariage” débutent bien difficilement leur existence en Algérie, alors qu’ils n’y sont pour rien…

La religion musulmane proscrivant l’adoption, une grande partie des orphelins grandissent dans des institutions spécialisées jusqu’à leur majorité avant de se retrouver à la rue. La loi islamique (charia) autorise théoriquement la kafala (prise en charge d’un enfant), laquelle est freinée en pratique par une bureaucratie tatillonne. Après un marathon administratif, si la demande de la famille adoptive est enfin acceptée, elle n’est en aucun cas autorisée à remplacer la famille biologique au plan administratif ou légal (pas d’héritage possible).

Le gouvernement algérien tente depuis des années de trouver une réponse à cette situation dramatique qui ne fait qu’empirer en raison des catastrophes naturelles et d’une décennie de terrorisme, mais n’avance que très lentement. Résultat : bien qu’Algérie Télécom ait mis deux numéros de téléphone gratuits à la disposition du ministère de la Solidarité nationale et du ministère de la Famille et de la Condition Féminine, les membres de cette frange marginalisée de la société sont surtout pris en charge par des associations caritatives nationales et des ONG internationales, laïques ou non.

Crèches, nids, foyers d’accueil, jardins d’enfants, centres sociaux, maisons familiales, maisons d’éducation pour jeunes filles, pour jeunes garçons – les appellations données aux orphelinats sont multiples.

La “Maison pour jeunes filles talentueuses” est située entre les monts Tébessa qui enjambent la frontière algéro-tunisienne. Dans la Wilaya (Région) de Tébessa qui couvre une superficie de plus de 10 000 km², à 14 km de la ville du même nom, elle occupe une superficie de 16 hectares dans une vallée boisée et irriguée naturellement et artificiellement.

Tébessa, ou Tbessa, est connue pour sa population à la moyenne d’âge particulièrement jeune et les vestiges antiques qui en constituent le principal attrait. Une ancienne enceinte byzantine la ceinture. Elle est dotée de quatre portes, dont l’une est l’Arc de triomphe de Caracalla. Non loin, le temple de Minerve et la basilique Sainte Crispine rappellent combien polythéisme et christianisme avaient su conjuguer leur espace sacré durant l’Antiquité tardive.

Avec une capacité d’accueil de 120 orphelines, âgées de 4 à 14 ans, la “Maison pour jeunes filles talentueuses” se compose d’un édifice principal et de trois pavillons construits en pierre, chanvre et terre, planchers en hourdis et couvertures en tuiles et panneaux solaires. “L’Esprit”, bâtiment principal construit sur cinq étages et un sous-sol, est dédié à l’enseignement avec des salles de classe, de langues (l’enseignement est dispensé en arabe, en français, en anglais et le chinois est en option), six laboratoires, deux centres informatiques, une pièce de relaxation, un gymnase ainsi que “le Nid”, quatre chambres communes destinées aux pupilles de 4 à 9 ans, et “le Logis”, pour les 10 à 15 ans. “Le Spectacle” est un pavillon de réception, de récréation et de spectacle doté d’une salle de cinéma haute définition. “La Bouche” comprend trois réfectoires et un parloir organisé en petits compartiments munis de deux fauteuils. Quant au pavillon de la direction et de l’infirmerie, il est surnommé par les plus jeunes élèves “La Maison à réprimandes et à sirop”, car l’architecte concepteur, Pierre Rabhi, a oublié de lui allouer un nom…

Durant la construction des jardins, ce dernier a conservé les essences existant sur le terrain en leur ajoutant de nouveaux : ifs, cèdres, oliviers, cyprès, pin pignon, pin Coulter, pin des Canaries, sapin de Numidie et chêne Zeen. Entre ces différents petits bois et bosquets, plusieurs parcelles sont dédiées au sport et un potager de trois hectares fournit l’année durant l’économat. L’ensemble est moderne, confortable et accueillant. Et l’équipe encadrante ne peut que se réjouir de l’atmosphère de gaité et d’intelligence studieuse qui règne dans toute la Maison. »

Cette présentation textuelle rehaussée d’une douzaine de photos très réussies produit l’impression d’un havre de paix pour enfants qui avaient enfin croisé la chance dans leur vie malheureuse. Seul bémol lui avait expliqué Zhi : l’inquiétude provoquée par l’augmentation des incursions de terroristes tunisiens sur le territoire de la Wilaya.

Après plusieurs années de lutte acharnée, le gouvernement algérien a réussi à chasser la large majorité des éléments salafistes du pays dont une partie s’est réfugiée en Tunisie. Depuis, la frontière algéro-tunisienne est devenue un lieu assez ‘sensible’. Plusieurs hélicoptères observent chaque jour les déplacements le long des frontières afin de prévenir l’intrusion de djihadistes. Mais placer sous surveillance étroite près de mille kilomètres n’est pas une mince affaire. La semaine précendente encore, une embuscade tendue contre un poste de l’armée algérienne a coûté la vie à neuf militaires. Deux mois auparavant, c’était une équipe de huit étudiants suisses en archéologie qui a été retrouvée à quelques centaines de mètres d’une route de montagne peu fréquentée. L’un deux a réussi miraculeusement à s’échapper, tous les autres sont morts le cou tranché, les femmes après avoir subi les pires outrages. Une sorte de jeu de massacre s’est mis en place lentement mais sûrement : des terroristes en herbe rivalisent de cruauté durant des petits raids afin de se faire remarquer par Djamel Okacha, le chef de la brigade d’Al Qaïda au Maghreb islamique.

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Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d’esprit…

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