– Vous tuer ? Mais c’est quoi cette mauvaise blague ?! Bon, j’en ai assez entendu. Permettez-moi de prendre congé.

– Écoutez, Farid, écoutez-moi avec attention. Le temps nous est compté, car je viens juste de recevoir une bien inquiétante nouvelle. Et je vais devoir vous expliquer la situation plus rapidement que prévu. Aussi, je vous invite à vous concentrer sur ce que je vais vous dire. Et, s’il vous plaît, notez fidèlement mes paroles. Le destin de l’humanité en dépend.

« Mais sur quel taré illuminé ou complotiste, suis-je encore tombé ?!… Allez, soyons sympa, je lui accorde un quart d’heure. Le temps de prendre des notes pour un prochain article consacré aux délires paranos !… » Farid, le buste un moment redressé, décide de se recaler au cœur du moelleux sofa. Le temps de remarquer un guéridon en or massif où trône une statuette de démon aztèque au visage tourné vers le ciel qu’il semble prendre à partie par un halo de lumière vomi de sa bouche grand ouverte.

– Comme je vous l’ai dit, je m’appelle Robert Fontenay. J’ai près de 250 ans. Un quart de millénaire… Oui, cela peut vous fait sourire, mais c’est la stricte vérité. J’ai d’ailleurs par-devers moi tous les papiers qui vous le prouveront. Et s’il est nécessaire de mettre fin à mes jours, c’est que cela semble malheureusement le seul moyen d’enclencher un tournant capital dans l’histoire de l’humanité. Un tournant que certains veulent absolument empêcher. Et ils viennent de passer à l’action.

– Ils ?

– Oui, ils. Je ne suis pas encore sûr de qui les dirige, mais j’ai ma petite idée. Pour le moment, laissez-moi commencer par le commencement. Comme vous le savez, dans toutes les langues et civilisations, on trouve des mots qui évoquent la vampirisation. Vampirisation du sang, des énergies, du fluide vital, contrôle de l’identité, suggestion de pensées, soumission de l’esprit, de l’âme, etc. Mis de côté les peurs, superstitions et autres délires métaphoriques communs à tous les faibles d’esprit, les seuls êtres humains qui pourraient être désignés par le terme de ‘vampires’ existent en fait depuis quelques siècles. Je n’en suis qu’un représentant, d’ailleurs un peu âgé. Voilà, c’est dit.

– Eh bien, Monsieur le vieux vampire, je commence à prendre goût à votre distrayante histoire. Mais admettons que vous soyez âgé d’un quart de millénaire – à quelques années près, mais on ne va pas chipoter… – cela pose de suite la question de savoir si vous êtes né vampire ou si, bel adolescent au cou délicieux, vous vous êtes fait croquer la jugulaire par une créature aux dents longues ou, encore, si le rayon d’une mauvaise lune vous a soudain frappé et métamorphosé ou…

– …D’accord, d’accord ! N’en jetez plus, je vais vous répondre… Je suis né dans la seconde moitié du XVIIIe siècle à Paris. De parents bourgeois plutôt aisés ; de leur état tisserands pour les plus grandes maisons et familles de France. J’étais destiné à leur succéder à la tête des ateliers et d’une boutique florissante. Du reste, j’avais rapidement acquis le sens du commerce et l’art des couleurs tout en m’adonnant à mon activité préférée : lire et courir le cotillon… La tournure aimable de ma personne et un esprit plutôt fin m’avaient ouvert peu à peu les portes de salons fort prisés. C’est dans l’un d’eux où je me rendais pour la première fois un soir de mai 1782 que je fis la connaissance d’un gentilhomme franco-égyptien, le prince Khoufou Pacha, Marquis de Malpas. Un être d’une saisissante beauté. Nul ne pouvait rester indifférent à sa présence troublante, quasi magnétique. Notre rencontre était une évidence ; parce que c’était lui, parce que c’était moi. Avec Khoufou, j’ai pénétré les recoins les plus intimes de tout un Paris secret fait de désirs toujours renouvelés et parfois assouvis. Nous naviguions, entre maisons de plaisirs et salons philosophiques libertins, dans un monde au raffinement insensé et aux jeux aussi ingénieux que délicieux. Malgré ma discrétion, mes parents avaient peu à peu perçu mon changement de vie. Ils s’en désolaient. Et comme ils vieillissaient, ils me demandèrent de leur succéder…au moment où la Révolution éclata. Une évolution que beaucoup d’entre nous espérions, mais pas du tout sous cette forme. En quelques semaines, les arrestations arbitraires s’enchaînèrent. Sans parler des exécutions sommaires. Les lieux de réjouissances sensoriels, esthétiques et intellectuels disparaissaient les uns après les autres ; « nous n’irons plus aux bois, les lauriers sont coupés », comme on disait à l’époque. Khoufou fut inquiété et me fit savoir qu’on allait m’arrêter. Je devais le rejoindre loin de Paris. J’eus juste le temps de fuir lorsque des sans-culottes déboulèrent dans la boutique de mes parents. Après avoir l’avoir retourné sans succès, ils les emmenèrent manu militari.

Farid prenait désormais des notes dans son calepin dont les pages n’avaient jamais encore recueilli d’histoire si… romanesque. S’il avait perdu tout espoir de rédiger un article fracassant, il s’amusait à l’idée de publier une nouvelle du type ‘vampires et autres sangsues’ !… Après s’être absorbé quelques instants dans ses souvenirs, Robert Fontenay reprit son souffle et le cours de cette biographie d’un autre temps.

–  J’ai rejoint Khoufou à Lyon dans la propriété d’un futur membre des 11044, Jean-Baptiste Willermoz. Il m’accueillit en proclamant avec un sourire radieux : « Une place est vacante ! Une place est vacante ! » Et me fit dans la foulée une irréelle proposition : « mon ami, que penserais-tu de vivre durant des siècles ?… » Devant ma stupeur, il ajouta : « durant des siècles et ne plus fuir devant aucun danger. Aucun, à l’exception d’un seul, le seul moyen de mettre fin à nos jours : nous briser la colonne vertébrale ou simplement endommager notre moelle épinière ». Or, dans cette époque troublée, la guillotine était précisément à la mode… Il nous fallait sans tarder rallier l’Egypte en compagnie d’actuels et futurs membres des 11044. Khoufou passa la nuit à me conter l’histoire de cet Ordre, le secret de l’existence du vieillissement ralenti de ses initiés et la Prophétie qui orientait son avenir… Son enthousiasme était si communicatif et les perspectives que cette nouvelle existence m’ouvrait emportèrent la seule préoccupation qui m’importait alors : savoir si mes parents étaient toujours en vie. J’appris plus tard qu’ils avaient été exécutés quelques jours après mon départ de Paris. Une semaine après, c’est en en compagnie de Khoufou, Willermoz et de quelques autres gentilshommes et serviteurs, que nous embarquâmes à Marseille pour Alexandrie. À l’époque, je m’en souviens, le trajet mesurait 600 lieues marines et coûtait 450 francs en première classe. Durée : trois semaines, avec une escale à Malte. Et aussi une rixe avec des pirates, laquelle tourna en leur défaveur. Une fois accostés à Alexandrie la bouillonnante, alors que le navire repartait dès le lendemain pour Jaffa puis Beyrouth, un comité d’accueil, en charge de piloter les membres de l’Ordre qui débarquaient jour après jour, s’occupa de tout. Tous réservaient des égards particuliers à Khoufou et s’adressaient à lui par ‘Votre Altesse Khoufou Pacha. Ils transférèrent nos bagages sur une dahabieh, une grande barque pontée, afin de remonter le Nil. Direction : la pyramide de…

On frappe à la porte d’entrée.

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire rédigée par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton écrit par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Chaque vendredi, jusqu’à septembre, découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress…

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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