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Hugo Chereul

Je cherche un homme d’Hugo Chereul retrace la vie tragique du père de l’auteur. Une vie marquée par une succession de drames et, plus encore, une descente aux enfers. Dont le fils a pu se sauver à temps jusqu’à, peut-être, lui pardonner.

Je m’arrête comme je le fais souvent dans mes marches matinales devant une maison des années 70. Une maison tout ce qu’il y a de plus ordinaire, volets fermés. Du néo-breton avec ses pierres de granite apparentes. Je n’ai jamais vu personne aux fenêtres ou dehors. Le ciel est au beau aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher de parcourir du regard les murs autrefois blancs zébrés d’une salissure grisâtre et les tas de détritus éparpillés dans ce qui fut un jardin. Squelettes d’appareils ménagers, tuyaux et seaux en plastique, planches de bois, tables en osier, panneaux de signalisation, un pêle-mêle figé dans le temps. Je sais qu’en redescendant cette rue passante, je trouverai un peu plus loin, sur l’autre trottoir, le même bric-à-brac. Cette fois, dans l’allée, au milieu des mauvaises herbes, une voiture blanche hors d’usage recouverte de sacs poubelle, des meubles pour certains bâchés. Et en façade, deux ifs magnifiquement taillés. A part eux, aucun semblant de vie là non plus.

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Quelle souffrance se cache là ? Qu’aurais-je découvert en poussant une de ces portes ? Sans doute ce qu’Hugo Chereul nous décrit dans le premier chapitre de son livre car lui a ouvert celle de son père Bruno après son décès. Diogène en occupe tout l’espace. Tout du moins le Diogène de la psychiatrie. L’authentique, celui de Sinope, né quelques siècles a.v J.C., arpentait, pour ce que nous en savons, les rues d’Athènes et de Corinthe une lanterne à la main en interpellant les gens d’un « je cherche un vrai homme », le titre à un mot près de l’ouvrage. Une légende ce Diogène dormant dans une jarre à grains. Le poète grec Antiphile de Byzance le dessinait ainsi : « besace et manteau crasseux, une galette pétrie à l’eau, un bâton appuyé devant les pieds, une coupe de terre cuite, ces modestes instruments suffisaient à la vie du sage chien. » Je ne saurais dire si Bruno Chereul avait comme Diogène une longue barbe et une calvitie (son portrait de pied est d’ailleurs à peine esquissé au fil des pages) mais je suis convaincu après cette lecture qu’il n’hésitait pas à chasser ceux qui l’approchaient.

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Le Diogène dont il est question ici ouvre le livre là où se termine sa vie mais quelle vie ! Hugo Chereul ne mâche pas ses mots. Rien n’est omis, tout ici sonne juste. Épisodes vécus qu’ils soient heureux ou malheureux, anecdotes de jeunesse et de maturité, haines et amitiés, rencontres et voyages, scènes de la vie ordinaire, échanges épistolaires comme lettres comminatoires, maladies… Le récit saute d’un chapitre à l’autre de dates en dates et parfois de lieux. Guingamp, 1985, Nantes, 2015, Rennes, 1984, Saint Malo, 1999, Nantes 2007. J’avoue ne pas avoir cherché à en percer les règles de construction mais, et c’est étrange, le lecteur que je suis a réussi à en suivre le chemin. Ce chemin commence à l’adolescence au petit séminaire de Quintin. Bruno en gardera une immense passion pour les livres. Des années difficiles en dépit d’accessits et de prix d’excellence. Contestations, refus des conventions, attitude trop suffisante sans doute ne sont rien en comparaison du décès de sa mère et de la perte du père qui vont marquer ses jeunes années. La tragédie est déjà en marche.

Il poursuit pourtant brillamment ses études. Ce sera médecine, anesthésiste s’il faut être précis au CHU de Rennes. Un beau métier, l’aisance après les années de pain noir, jusqu’à qu’il en soit écarté. Nous vivrons là, beaucoup plus tard, dans sa lutte pour ses droits, les cabales d’un milieu médical et d’une administration peu recommandables où les rumeurs ont force de loi. Entre temps l’amour. Une évidence cet amour pour Maria Clotilde Alfonso y Salas, ou Maïcol, belle espagnole du León, même si ce n’est pas là le premier émoi. Puis le bonheur d’avoir des enfants, les voyages, … Les soirées partagées en musique avec elle au piano. Difficile de dire quand l’édifice commence à vaciller puis à partir en vrille. Car s’il a depuis longtemps des stupéfiants de toute sorte dans ses poches, il y a encore ces moments de bonheur passés à faire sauter ses enfants sur ses genoux, à leur donner des leçons culinaires, à discuter de tout et de rien. Comment pour autant oublier les humiliations envers l’entourage immédiat, les maltraitances, les mensonges puis les insultes ou les agressions. Alors survient un nouveau drame, le suicide de Maïcol dans un saut de l’étage. Puis la dérive du fils ainé, Andrés, pris dans de mauvaises affaires et perdu avant l’heure dans des délires complotistes. Avant qu’il décide lui aussi de mourir sous les roues d’un train.

Ce sera dès lors une chute ininterrompue. La culture ne peut rien face au chaos qui s’installe, aux drogues de plus en plus dures, à son emploi dont il est suspendu et aux actions en justice contre cette injustice, sa façon encore de protester, de résister. Il tente de se relever en écrivant un roman et devant le rejet par Grasset, ceci malgré la recommandation de René Etiemble, le voilà traitant d’arriérés les lecteurs du manuscrit. Ainsi va sa vie. Mal. C’est bientôt la déchéance physique. La chute, lente, inéluctable. De rares amis l’aident encore à sortir quelques ordures de la maison pour se créer un passage. Le voilà Diogène, seul avec ses invectives. Seul, il mourra seul.

Une plongée magistrale dans l’impossibilité d’une vie.

Je cherche un homme, Hugo Chereul, éditions Mané Huily, 300 pages, 20 €

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Jean-Louis Coatrieux
Jean-Louis Coatrieux est spécialiste de l’imagerie numérique médicale, écrivain et essayiste. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment aux éditions La Part Commune et Riveneuve éditions.

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