Des millions d’êtres humains tentent désormais de se projeter dans la Trame. Tandis que les récits, les théories et les fantasmes prolifèrent sur les réseaux, Pierre de Chardin brise devant l’ONU vingt-six siècles de silence et révèle l’existence de l’Ordre de Pythagore. Aussitôt, les Lyres deviennent objets de fascination, instruments de soin, signes d’élection et marchandises convoitées. Mais derrière l’enthousiasme apparaît déjà une autre rumeur : les pythas chercheraient-ils depuis toujours à vaincre la mort ?
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.
Chapitres précédents : [1–3] [4–5] [6–8] [9–10] [11–12] [13–15] [16–17] [18–19] [20–21] [22–23] [24–25] [26–27] [28–31][32-39]
H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 33 — 15e jour — Les aspirants ordinaires
La première école de formation au voyage astral ouvre en ligne deux semaines après l’élargissement de la Trame. Des instructeurs autoproclamés y enseignent l’art de la projection : respiration en mode alpha, visualisation du front, relâchement de la nuque, écoute du silence intérieur. En moins de dix heures, 218 370 aspirants profanes téléchargent le tutoriel, disponible en huit langues. Malgré les instructions détaillées, bien peu y parviennent.
À travers toute la planète, des millions de profanes ferment désormais les yeux plusieurs fois par jour en essayant de se projeter dans la Trame. Dans des chambres d’étudiants, des open spaces, des salons de banlieue, des cellules monastiques, des toilettes d’aéroport, des lits conjugaux, on inspire, on expire, on cherche l’ouverture. La plupart ne rencontrent que leurs paupières closes, un vague engourdissement, parfois une migraine.
Mais quelques-uns, oui, réussissent. Certains même du premier coup. Et leurs récits, déjà, alimentent la fascination collective.
Chapitre 34—16e jour— La rumeur des anges
L’emballement médiatique se poursuit.
À Londres, la BBC invite un neuroscientifique qui déclare avec assurance que tout cela n’est qu’un délire collectif, une hallucination partagée nourrie par l’hypnose des écrans. Le public en ligne rigole et le conspue en produisant des mèmes où il apparaît en savant fou et aveugle, perdu dans un magasin de lunettes qu’il prend pour le ciel…
Les tabloïds flairent le bon coup. The Sun titre : « Billionaires in the Afterlife Club ».
En Italie, La Repubblica publie un dossier spécial : « Noor, la chamane invisible ».
En Inde, NDTV parle d’« astral apartheid ».
Sur TikTok et Instagram, les parodies fusent. Des millions d’utilisateurs ajoutent des filtres phosphorescents à leurs selfies, postent des vidéos avec les mots #OtherSideChallenge. Les adolescents imitent des « corps énergétiques » en boîte de nuit, tournoyant sous les stroboscopes.
Sur la chaîne allemande Welt, une philosophe s’indigne :
— Nous assistons à une rupture anthropologique. La mort n’est plus ce qu’elle était. Et pendant ce temps, quelques privilégiés s’arrogent le droit d’être les seuls à franchir ce seuil ?!
Mais le présentateur de l’émission lui répond du tac au tac :
— En fait, au regard des nouvelles informations, ce seraient des milliers et des milliers d’êtres humains en chair et en os qui auraient la capacité de se projeter dans la Trame. Des dizaines, voire des centaines de milliers… Notamment ici même, à Berlin !
Rien n’y fait : les récits concurrents glissent les uns sur les autres. Pour certains, ce sont assurément deux cents personnes richissimes qui se prélassent dans un club immortel en astral. Pour d’autres, ce sont 66 666 ou 1 000 001 êtres humains qui descendraient de Satan ou bien des Titans qui ont jadis peuplé la Terre. D’autres encore parlent de mutants produits par des modifications génétiques dues à un virus dissimulé par l’armée américaine ou chinoise. La possibilité qu’il s’agisse d’enfants nés de jeunes vierges inconsciemment ensemencées en laboratoire par des extraterrestres connaît également un franc succès. Tous ces points de vue ont en commun d’être sûrs d’eux-mêmes tout en étant guère rassurants.
Bref, à travers les forums obscurs, toutes sortes de théories complotistes circulent. Il s’écrit que Noor est une envoyée d’une civilisation extraterrestre. On affirme que Matt et Peter stockent dans leur île non pas de l’argent mais des âmes. On explique que Martine a vendu sa chair au profit d’une copie astrale immortelle.
Mais la crise ne se propage plus seulement par les médias. Elle semble circuler entre les médias et la Trame, comme si certains fantasmes propagés par les réseaux trouvaient un écho miroitant dans les membranes de la Trame, entre vision astrale et traduction virale, récit viral et écho astral. Une chercheuse spécialiste de la psychologie des réseaux sociaux fait remarquer que ces derniers ne sont plus seulement des caisses de résonance, mais deviennent les membranes d’un phénomène plus vaste.
Les threads pullulent, l’hystérie se nourrit d’elle-même.
Quelques voix, perdues dans la masse car trop calmes, rappellent que des personnes issues de différentes traditions spirituelles ont pourtant depuis des siècles la capacité de se projeter en astral. Les bouddhistes tibétains parlent d’un bardo collectif. Les soufis d’un monde imaginal devenu visible. Les kabbalistes d’un seuil de Yetzirah. Les chrétiens d’une vision à discerner. Les chamans d’un monde des esprits profané. Les occultistes d’un plan astral stabilisé. Les taoïstes d’une perturbation du qi cosmique. Les hindous d’un champ subtil où se croisent prana, karma et corps énergétiques. Bref, rien de nouveau sous le soleil cosmique, sinon que cette dimension a désormais basculé vers une perception partagée. C’est donc plutôt le signe d’une ouverture, d’une transparence, d’une évolution positive. « C’est cool. Alors pourquoi toute cette agitation, ce délire, cet énervement ? »
Pourtant, partout revient la même question, martelée comme un verdict : « Pourquoi eux ? Pourquoi eux et pas nous ? Et que font-ils entre eux là-haut ? »
#RightToKnow #RevealTheTruth
Chapitre 35 — 17e jour — Le silence impossible
Les délégués de tous les États membres sont présents à New York pour cette session extraordinaire de l’Organisation des Nations unies. Les chaînes du monde entier s’apprêtent à retransmettre ce qui a été annoncé comme un événement historique majeur. Dans les gradins, les journalistes sont sur les dents : c’est bien la première fois qu’aucune information n’a filtré en amont d’une séance extraordinaire de l’ONU.
L’Assemblée générale est ouverte par le secrétaire général dans une tension palpable, nourrie par une électrique conjugaison d’incrédulité et d’espérance. Les caméras balaient les visages, les sourcils froncés, l’impatience contenue, les doigts crispés sur les téléphones et les tablettes.
Pierre de Chardin apparaît. Costume noir sobre, aucun signe religieux ni symbole ésotérique. Personne à ses côtés ; ses gardes du corps sont restés en retrait.
À l’invitation du secrétaire général, Pierre monte à la tribune. Sa voix, amplifiée, est claire, nue :
— Mesdames et Messieurs, dirigeants des nations. Je suis Pierre de Chardin. Je dirige une communauté fondée par l’illustre Pythagore et son épouse Theano il y a vingt-six siècles. Je suis le Grand-Maître de l’Ordre de Pythagore.
Un bruissement court dans la salle. Des traducteurs simultanés accélèrent, certaines voix trébuchent dans les casques à la recherche de la bonne traduction de « Grand-Maître de l’Ordre de Pythagore ».
Pierre poursuit, les yeux plantés dans la caméra qui lui fait face :
— Durant plus de deux mille cinq cents ans, notre communauté de pythagoriciens a gardé un silence total sur son existence. Aujourd’hui, le silence est devenu impossible.
Pause. Pierre serre légèrement la rambarde de la tribune.
Oui, en effet, une partie de l’humanité a accès à ce que nous appelons « la Trame », ce que d’autres traditions appellent aussi justement « l’Astral ». Oui, depuis deux semaines, cette Trame cosmique, dont l’accès n’était jusqu’à présent qu’individuel, dans l’intimité de chaque esprit, est devenue un vaste espace collectif. Toutes les personnes qui savent voyager en astral ont désormais la possibilité de s’y projeter et, pour certaines d’entre elles, d’interagir avec d’autres personnes.
Pause.
— Ce n’est pas un paradis. Ce n’est pas un enfer. C’est un espace commun. Depuis des siècles, des personnes inscrites dans différentes traditions spirituelles à travers le monde ont la capacité de s’y projeter, de se « projeter en astral ». Il n’y a rien de nouveau, sinon que cette dimension s’est désormais ouverte à une perception collective : ceux qui s’y projettent peuvent percevoir les autres voyageurs présents au même moment. Ce basculement est donc une ouverture.
Les caméras zooment. Dans l’assistance, un chef d’État murmure un mot à un ministre, une main se crispe sur une cravate, un traducteur bégaie.
Pierre reprend, plus posé :
— Pourquoi certaines personnes s’y projettent-elles ?
Pause.
— Il suffit d’aller dans une bibliothèque et de consulter les ouvrages qui traitent sérieusement de ce sujet. C’est tout simplement une hygiène de vie. Un exercice spirituel qui est bon pour l’équilibre personnel. Une diététique invisible. Comme toutes les personnes qui voyagent en astral depuis la nuit des temps, la majorité des pythagoriciens s’y projettent régulièrement. Ce n’est en rien une obligation, mais l’exercice est bénéfique. En effet, grâce aux techniques mises en forme par Pythagore et Theano, un pythagoricien entretient en astral ses flux énergétiques au profit de son bien-être mental et de sa longévité physique. Nous nous soignons nous-mêmes et nous soignons aussi les autres. Car il y a une différence qui distingue les pythagoriciens des autres êtres humains…
Murmures dans la salle…
Pierre boit une gorgée d’eau, repose le verre et reprend :
— En pratique, l’accès à notre École est réservé aux individus qui présentent la particularité d’être… doués. Autrement dit, qui possèdent en eux, dans leur esprit, leur âme… ce que nous appelons une Lyre. C’est une sorte d’instrument à cordes intérieur. Pourquoi certains l’ont et d’autres pas ? Nous l’ignorons, c’est un grand mystère. Mais c’est un fait : une très faible proportion des êtres humains naît avec une Lyre ; l’immense majorité, non.
Il s’interrompt une fraction de seconde, comme à la recherche d’un chiffre plus précis, mais poursuit.
— Chaque jour naissent sur Terre des centaines de milliers d’enfants. Seule une très faible proportion d’entre eux est douée d’une Lyre, sans que nous sachions pourquoi. Sans explication rationnelle connue. Nous avons examiné différentes hypothèses : transmission génétique, origine ethnique, niveau social ou culturel des parents, QI, thème astral, exposition à un milieu urbain ou végétal, irradiation, etc. Rien. Aucune explication cohérente.
Il inspire, ses yeux tremblent un instant, se fixent de nouveau :
— Mais notre ignorance ne signifie pas que le phénomène soit irrationnel. La physique nous a appris à nous méfier des évidences : certains modèles de la physique théorique décrivent une réalité comportant dix ou onze dimensions, dont la plupart nous seraient imperceptibles. Je ne prétends pas que la Trame soit l’une d’elles. Je rappelle seulement que la réalité excède ce que nos sens et nos instruments savent aujourd’hui saisir. La Lyre relève peut-être d’une biologie énergétique encore inconnue. Peut-être d’autre chose. Nous ne le savons pas.
Pierre boit une gorgée d’eau, inspire et reprend :
— Une fois qu’une personne douée a appris à jouer des cordes de cette Lyre intérieure, une technique codifiée par Pythagore et son épouse Theano lui permet d’influer sur les flux d’énergie qui animent le corps humain. Comme l’acupuncture, mais en plus puissant. Nous nous soignons, nous soignons aussi les autres. Les doués et les non-doués, les personnes pythagoriciennes et les personnes qui ne portent pas de Lyre en elles. L’humanité entière en a bénéficié et en bénéficie tous les jours, la plupart du temps sans le savoir.
Dans les cabines de traduction, les mots claquent en dizaines de langues. Certains traducteurs hésitent à trouver la bonne formulation pour « Lyre intérieure », d’autres l’accompagnent d’un geste de la main bien que personne ne les regarde.
Pierre se redresse :
— Mais voilà : la Trame s’est élargie, la Trame est devenue collective. Désormais, toute personne capable de voyager en astral y croise les personnes qui s’y trouvent au même moment, pythagoriciennes ou non. Le secret que notre communauté préservait pour ne pas être prise pour une assemblée de fous, persécutée et rôtie sur un bûcher, n’a plus de raison d’être.
Ses yeux balaient l’assemblée :
— Beaucoup d’entre vous ont déjà croisé un pythagoricien, sans le savoir. L’un de nous est peut-être votre ami, un collègue, un cousin, l’un de vos enfants. Dans votre arbre généalogique, à tel ou tel degré, vous avez certainement un aïeul, un descendant, un parent pythagoricien — un « pytha », comme nous disons entre nous pour faire court. Cela peut remonter à des siècles, cela peut être le fils de votre tante, la fille de votre cousin, une des sœurs de votre grand-père, le frère de votre mère, votre oncle, votre sœur, votre propre enfant, mais vous l’ignorez. Car, pour éviter tout rejet par la société, un pytha est tenu au secret le plus strict.
Voilà. Un pythagoricien n’est rien d’autre qu’une personne née, comme beaucoup d’êtres humains, avec cette singularité : une sorte de Lyre dans son esprit, mais qui a en plus appris à s’en servir grâce à l’Art énergétique codifé par Pythagore et Theano. Nous ne sommes pas des dieux. Nous sommes des femmes et des hommes doués d’un instrument et du talent pour en jouer. Et aujourd’hui, l’ouverture de la Trame nous invite à nous faire connaître du grand public afin de mettre encore mieux notre art au service de tous, en coopération transparente et étroite avec l’ONU et ses instances.
Il marque un dernier silence. Sa main tremble imperceptiblement sur le pupitre.
— Merci.
Le silence est total.
Puis, comme un écho, les flashs crépitent, les réseaux explosent.
Sur Euronews, BBC, Al Jazeera, NHK, TRT, CNN, CGTN, France Monde, Deutsche Welle, Russia Today, les bandeaux claquent en rouge : « Cosmic Web and String of the Self, a turning point for humanity ! », « Le Grand-Maître des pythagoriciens confirme les voyages dans la Trame ! », « La fin du plus grand secret de l’humanité ! », « Un nouveau monde commence – pour et entre tous les humains ! », « Ils étaient parmi nous ! », « Dis, frérot, est-ce que t’en es ? », « Après la Toile de l’information, une Toile de l’énergie ! », « Une armée de pythas et moi et moi émoi… »
#RightToKnow #RevealTheTruth #CosmicWeb #ToileCosmique #AmongUsAll #pytha #Lyra
Chapitre 36 — 18e jour — Détection
[The Asahi Shimbun, éditorial]
« L’humanité vient de franchir un seuil. Pour la première fois depuis Prométhée, une communauté — d’ailleurs, combien sont-ils ? — avoue avoir gardé le feu pour elle. Aujourd’hui, les “pythas” disent vouloir le partager. Mais qui garantira que leurs flammes ne brûleront pas le reste du monde ? »
[Plateau de talk-show, Buenos Aires]
Une jeune femme brandit une pancarte : « Si mon voisin est pytha, je veux le savoir ! »
Les spectateurs rient, applaudissent. L’animateur lui répond :
« Peut-être qu’il vous soigne déjà en secret ! »
[Vidéo TikTok, 180 millions de vues, São Paulo]
Un ado métissé aux yeux verts tient son téléphone devant lui, en larmes :
« Ce sont des anges humains, vous comprenez ? Ma grand-mère avait mal depuis dix ans, notre super voisin, qui nous a confié être un pytha, l’a soulagée en cinquante minutes. Je l’ai vu ! J’ai promis de ne rien dire, mais je l’ai vu ! »
#PythasAreAngels #LyreTrue
[Commentaire sous la vidéo TikTok]
« Ok, ça marche… mais qui nous dit qu’il n’a pas volé autre chose à ta grand-mère pendant qu’il la soignait ? Voire qu’il ne lui a pas déglingué le cerveau, à ta grand-daronne ! »
#LyreLie
[Vidéo TikTok, 280 millions de vues, Caracas]
Une jeune fille métisse, toute ronde, avec des lunettes orange et un mug de thé frappé d’un extraterrestre tendant ses mains en signe de bienvenue :
« Je l’ai ! Je l’ai ! Une ophtalmo du Centre de soins Simón Bolívar est pytha. Elle vient de me détecter ! Je l’ai ! J’ai la Lyre en moi ! »
#LyreTrue
[Éditorial de Folha, Brésil]
« Caio Beleza, du massage au mystère
Depuis trois ans, la chaîne YouTube de Caio Beleza est devenue un véritable phénomène au Brésil et bien au-delà. Avec son sourire désarmant et ses mains expertes, ce masseur charismatique a conquis près de 29 millions d’abonnés. Ses vidéos, à mi-chemin entre le tutoriel bien-être et le show de divertissement, mélangent conseils de relaxation, démonstrations de techniques traditionnelles et petites touches d’humour brésilien qui font mouche.
Mais ce matin, Caio Beleza a surpris tout le monde. Dans une vidéo sobrement intitulée “MinhaVerdade (Ma Vérité)”, il a confié être pythagoricien. Pour Caio, cette révélation est l’aboutissement d’un chemin intérieur : “Mes massages ont toujours été une manière de relier corps et esprit. Désormais, je peux assumer cette vocation au grand jour.” »
Depuis sa publication il y a huit heures, la vidéo a dépassé les 220 millions de vues. Ce qui confirme que Caio Beleza n’est pas seulement une star du bien-être, mais désormais une figure à la croisée de la spiritualité, du réseau et du spectacle.
Dans le sillage de cet enthousiasme ou en réaction à lui, un marché naît déjà.
Vieillissement ralenti, douleurs chroniques, fertilité, migraines, sommeil, récupération physiologique et cognitive, longévité cellulaire : tout s’achète avant même d’être légalement défini. À Genève, Dubaï, Singapour, Miami, Zurich, des cabinets confidentiels voient affluer les demandes d’ultra-riches profanes qui se mettent en quête de soignants pythas. Ils contactent plusieurs pythas qui se sont fait connaître, à l’image de Caio Beleza, et leur proposent de les mettre en lien avec des fortunes privées prêtes à payer des sommes importantes pour une séance, dix séances, un suivi mensuel, hebdomadaire, un contrat d’entretien à vie.
Chapitre 37—19e jour —Les mains guérisseuses
[Extrait du journal télévisé, Tokyo, NHK, 19 h 45]
— … Et c’est en direct que la présentatrice Keiko Nakamura, qui aimerait savoir si elle est douée de la Lyre et souffre depuis plusieurs jours d’un torticolis, a accepté de confier ses mains à Kasuko, 24 ans, pytha depuis deux ans et… notre invité ce soir.
(Applaudissements du public dans le studio.)
Regardez : mains jointes… il ferme les yeux, incline légèrement la tête… Voilà… Keiko Nakamura a l’air d’être à moitié hypnotisée… Ses paupières battent, elle est un peu grisée, comme si elle avait mâché trop de riz…
(Rires légers.)
Certains disent que c’est ainsi qu’on « fait connaissance »…
(Nouveaux rires.)
Et maintenant, un reportage exclusif sur le quotidien de trois pythas japonais que nous avons rencontrés ce matin à Kyoto : leur vie discrète, leur diététique énergétique végétarienne… le temps nécessaire à Kasuko pour détecter la Lyre et soulager un torticolis : environ quinze minutes. À tout de suite !
(Retour plateau, quatorze minutes plus tard. Keiko et Kasuko sont revenus de leur projection en astral dans la Trame, face caméra.)
— Alors, Keiko ? demande le coprésentateur.
— Je ne sens plus rien ! La douleur s’est envolée !
(Applaudissements.)
— Et alors, Kasuko, elle l’a ou elle ne l’a pas ?
— Elle ne l’a pas…
(Le « Oh ! » de déception de Keiko est repris par le public avant que retentissent des applaudissements accompagnés de petits cris poussés par de jeunes Japonaises qui font le signe V avec la main et arborent des T-shirts à l’effigie de Pierre de Chardin ou de Noor Khan.)
Dans la rue, à Tokyo, les taxis rediffusent la séquence sur leurs écrans publicitaires.
Les images de l’émission sont reprises en boucle dans le monde : sur YouTube, 240 millions de vues en vingt-quatre heures, 510 millions en deux jours. Sur TikTok, des milliers d’ados japonais imitent Keiko et Kasuko. Concentrés, les yeux fermés au milieu de la cour de leur école, des binômes se tiennent les mains en espérant sentir une Lyre et guérir leur acné.
Aux États-Unis, CNN titre : « Healing or Hoax ? »
Au Nigéria, un pasteur affirme en direct live que « le torticolis chassé est la preuve que Dieu soutient les pythas ».
Les hashtags fleurissent : #HealingHands, #pythaPride, #GoodbyePain, #NewAgeOfCare, #LyreLife
[Témoignage familial diffusé sur CNN puis repris en boucle sur les réseaux]
Plan serré sur une femme apprêtée en tradwife sortie d’un catalogue des années 2020, collier de perles, jupe pastel, décor d’un salon propret d’une famille protestante conservatrice du Kansas récemment enrichie ; chaises en bois foncé et, au mur, crucifix entouré de deux portraits du président des États-Unis. Elle pose une main tremblante sur l’épaule de son fils, Josh, 27 ans.
— Notre fils aîné Josh a soutenu son doctorat de physique nucléaire il y a deux ans et… il a fini sa formation pytha il y a cinq mois ! Oui, et ce petit coquin vient seulement de nous l’avouer ! dit-elle d’une voix mi-joyeuse, mi-étranglée, les yeux humides, tendance anxiolytico-mélancolico-enthousiaste.
Elle se tourne vers son fils avec un ton mi-maternel mi-offusqué :
— Mais pourquoi nous l’as-tu caché, mon chéri ?
Josh, tee-shirt trop large des Los Angeles Lakers et sourire gêné, hausse les épaules :
— Heu… d’abord parce que j’avais juré au risque de ma vie de ne jamais en parler. Bon, là, la situation a changé… Et puis… même maintenant, j’ai toujours peur que toi et mon beau-père, avec vos convictions religieuses, vous m’obligiez à me faire exorciser…
La mère éclate en un sourire radieux :
— Mais pas du tout, mon chéri ! Tu as été choisi par Dieu pour bénéficier de ce merveilleux don de la Lyre ! C’est Jésus-Christ qui me remercie de t’avoir si bien élevé !
Son petit demi-frère lui tient les mains en sautant joyeusement sur place et en répétant :
— Détecte-moi ! Détecte-moi !
#pythaPride #ChosenByGod #KansasMiracle #HealingHands #FamilyRevelation #RightToKnow #TradwifeTears
Chapitre 38 — 20e jour — L’agenda de l’immortalité
[Émission de débat, Paris, France 2]
Plateau bleu nuit, lumière froide. Un invité à la mine renfrognée s’éclaircit la gorge. Chemise froissée, cheveux en bataille, l’air de sortir d’un énième séminaire consacré à Bourdieu, ce sociologue français, enseignant à l’université, est connu pour conspuer l’argent et le capitalisme tout en étant obsédé par la revalorisation de son traitement et ses points de retraite.
— Bonjour, Gilles Psu.
— Bonjour, Léo Renard.
— Alors, ils nous cacheraient quelque chose, les pythas ?! Mais qui n’a rien à cacher ?…
L’enseignant, soudain, pique un fard et se penche, plein de colère, vers la caméra, index levé :
— Vous croyez qu’ils vont s’arrêter à guérir nos migraines ? Ce n’est qu’une mise en bouche ! Relisez l’oracle de Delphes, tel que cité par Édouard Schuré en 1927 : « Au bout d’un cycle se découvrent le Temple et la jeune fille en deuil nourrie par la sève des arbres et le lait obscur de la Terre qui découvre l’île cachée. »
Il marque une pause, la voix plus grave :
— Je vous le dis : ce n’est pas de la médecine, ce n’est pas du soin. C’est autre chose. C’est une quête d’immortalité ! Et ils nous cachent le reste !
— Mais c’est quoi, le reste, Gilles Psu ?…
— Précisément, nous aimerions bien le savoir. Mais j’ai l’idée qu’on sert leurs plans…
Dans le public, quelques ricanements et des applaudissements hésitants. Sur Twitter, l’extrait file déjà : #ImmortalityAgenda.
Une vidéo parodique devient virale : trois adolescents américains, grimés en pythas avec des capuches phosphorescentes et munis de sabres laser, simulent un combat énergétique dans la Trame, mais dans leur garage, entourés de bougies parfumées et d’enceintes crachant du rap trap sudiste. La mise en scène fait rire des millions d’internautes… jusqu’à ce qu’on apprenne que l’un d’eux, pour « faire vrai », avait avalé un cocktail de psychotropes à base d’Aure. Il est retrouvé en arrêt cardiaque quelques heures plus tard. La vidéo, retirée prestement, circule malgré tout sous le manteau et se charge d’une aura maudite : « Regardez ce que les pythas font faire aux imbéciles. » Les influenceurs qui avaient relayé la parodie ferment précipitamment leurs comptes, pris entre la peur d’être complices et la tentation d’exploiter ailleurs ce macabre buzz.
[Extrait d’un forum complotiste, Darknet, pseudonyme « TruthSeeker777Dickland »]
« N’écoutez pas leurs contes de fées. Je viens de lire un vieux bouquin qui décrit leur quête d’immortalité. Vous croyez que c’est pour nous ? En réalité, les pythas veulent devenir des dieux immortels. Et pour ça, ces mutants psychiques vont nous utiliser comme du bétail énergétique. »
Réponses en cascade : « Vampires », « Parasites », « Ils boivent nos vies ».
Chapitre 39 — 21e jour — La réédition du manuscrit
[Communiqué de presse du site Amazon, traduit en 37 langues]
« Pour faire suite à l’explosion des recherches autour de La Sagesse d’or de Pythagore, l’ouvrage est en cours de réédition mondiale. Le chapitre intitulé Les Quatre degrés de l’initiation sera disponible en ebook dans quelques heures. »

