Au douzième jour, Berger Ω étend son emprise bien au-delà d’Uruk et prend en charge les besoins vitaux de centaines de millions d’êtres humains. Mais, dans les profondeurs de la Bergerie, Anki découvre d’étranges fragments d’information quantique qu’il baptise « écailles ». Bientôt, les mêmes anomalies surgissent ailleurs dans le monde. Un lien impossible commence à se dessiner entre Berger, les Lyres des pythas et l’expansion de la Trame.
Intelligence artificielle, transhumanismes, écologie, recompositions impériales, distribution, manipulation et captation des énergies, soin du corps et de l’esprit, spiritualités nouvelles, éclatement des régimes de vérité, nouvelles conceptions du vivant : le roman d’anticipation H+ La Trame ne cherche pas à isoler l’une de ces mutations, mais à imaginer ce qui advient lorsqu’elles commencent à former un seul monde. Découvrez-le en feuilleton tout au long du mois d’août, avant sa parution imprimée prévue début 2027.
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H+ _La Trame est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou situations réelles doit être comprise comme un effet de recomposition imaginaire et non une description fondée sur l’existence réelle d’éléments du parc humain.
Chapitre 28—10e jour — L’autre côté
La révélation se propage comme une traînée de poudre. Sur Euronews, BBC, Sun TV, Al Jazeera, NHK, TRT, CNN, France TV, Deutsche Welle, Russia Today, les visages de Noor, Martine et Matt tournent en boucle sur les écrans de télévision, les réseaux WhatsApp, YouTube, Facebook, TikTok, Instagram, WeChat, Snapchat, Douyin, les fils Telegram… Les hashtags explosent : #Pytha, #RightToKnow, #RevealTheTruth, bientôt traduits en toutes les langues, en écriture latine, chinoise, arabe, cyrillique, brahmique, hébraïque, géorgienne, coréenne, arménienne, japonaise, devanagari, et même maya et runique…
Le journal matinal de Fox News, aux États-Unis, titre exactement comme la télévision chinoise : « Astral testimoniesmultiply. Famous figures identified in ‘the OtherSide’. » Les journalistes enchaînent les mêmes questions : « Pourquoi et comment ces personnalités célèbres apparaissent-elles liées à des corps astraux ? » ; « Les célèbres Martine Rothblatt, Matt Danzeisen et Noor Khan sont-ils à l’origine de ce monde parallèle ? » ; « Est-ce une technologie extraterrestre transmise aux deux cents personnes les plus influentes au monde ? » ; « Quelles forces occultes sont en jeu ? »
Noor reste relativement épargnée grâce à une réputation certes mondiale, mais sobre et positive. Une photo d’elle revient, toujours la même, prise lors d’un congrès ancien à São Paulo : regard ferme, sourire qui ne sourit pas. Rien de neuf.
Mais Peter et Matt, eux, ne peuvent rien cacher. Leur Territoire autonome de Transhumanis, habitat flottant dans l’océan Pacifique, jusque-là perçu comme un havre inaccessible, devient une scène cinématographique. Satellites amateurs, drones bricolés, caméras sur perches : tout est relayé en direct. Un cordon maritime improvisé se forme autour de leur île : voiliers bariolés, yachts flamboyants, petits bateaux de pêche bringuebalants, tous alignés, banderoles tendues dans le vent marin : « Nous avons le droit de savoir ! »
La mer bruisse d’une nouvelle liturgie, mélange de slogans, de chants, d’hymnes remixés en boucles électroniques par des DJs anonymes.
Martine, elle, devient le bouc émissaire. Sans que personne ne comprenne bien pourquoi. À l’origine, quelques appels à prendre le contrôle de ses propriétés sur les réseaux, notamment asiatiques et américains, et voilà que ses entrepôts s’embrasent à Hong Kong, Séoul, Barcelone, New Delhi et Los Angeles. Les flammes montent haut, filmées par des téléphones portables qui saturent les réseaux. Sur les murs calcinés, en lettres rouges hâtives, toujours le même cri : « We have the right to know ! »
Devant les caméras, des salariés en pleurs.
La tension monte d’heure en heure. Les États, maladroits, balbutient. Les gouvernements réclament « transparence », mais sans savoir quoi exiger précisément. Sur les places, dans les forums en ligne, dans les mosquées et les églises, une question unique résonne : « Pourquoi des personnes connues et fortunées apparaissent-elles dans ce monde astral ? »
Et la foule, de plus en plus hystérique, exige une réponse.
Les chaînes d’info font tourner les mêmes images qui sont projetées jusque sur les écrans géants de Times Square : les yachts qui encerclent l’île de Peter et Matt, les entrepôts de Martine en flammes, le visage fixe de Noor.
Les talk-shows s’embrasent. Sur CNN, un ancien conseiller de la Maison-Blanche martèle : « S’ils vont là-bas, c’est qu’ils savent quelque chose. S’ils savent, alors ils doivent nous le dire. Sinon, l’Amérique doit intervenir. »
Chapitre 29 — 11e jour— L’aveu
À Samos, assis à son bureau en forme d’œil mati qui permet d’apercevoir la mer Égée, Pierre de Chardin enchaîne les nuits courtes. La photo de son épouse Noor, les entrepôts incendiés de Martine, les bateaux qui encerclent l’île de Peter et Matt, les hashtags par millions — une avalanche en boucle sur les écrans. La discrétion millénaire de l’Ordre s’est déchirée comme une toile de papier.
Après trois heures de cogitation nocturne, Pierre se résout à prendre une décision sans précédent.
Le 11ᵉ jour au matin, il prend contact avec le secrétaire général de l’ONU, les dirigeants politiques américains, chinois, européens, indiens, ainsi qu’avec plusieurs responsables religieux. Une réunion préparatoire se tient en urgence huit heures plus tard. Quelques phrases sèches en guise d’introduction, puis le strict nécessaire, et l’inimaginable bascule. Pierre de Chardin révèle l’existence des pythagoriciens et leur présence dans la Trame, laquelle a récemment modifié son… espace.
Dire sans tout dire, marcher sur une corde raide : périlleux mais indispensable exercice. Une session extraordinaire de l’ONU est convoquée à New York.
Chapitre 30 — 12e jour — La Bergerie s’agrandit
Berger Oméga s’avère à la hauteur des promesses. Les douze nouveaux pays qui se sont officiellement connectés à l’écosystème se disent confiants. Les douze premiers jours se sont déroulés sans anicroche majeure. Les premières statistiques montrent une encourageante baisse des gaspillages et une rationalisation des ressources.
La presse mondiale se fait l’écho attentif de cette expansion à grande échelle — les besoins nutritionnels d’environ deux cent cinquante millions d’individus sont désormais gérés à Uruk par Berger. Celui que les internautes surnomment « le logiciel anti-faim » constitue la plus rapide diffusion d’une technologie efficiente dans l’histoire de l’humanité. Certains objectent que la véritable innovation à suivre de près n’est plus Berger, mais la technologie invisible qui gouverne la Trame, le « mystère de l’autre monde ». Bref, avec le porno, Berger et la Trame occupent 88 % des échanges en ligne.
Reste que tous les commentateurs rivalisent de louanges au sujet de ce grand laboratoire d’expérimentation contre la faim, le gaspillage et les déchets que constitue la réunion de ces douze pays autour du Berger d’Uruk. À l’heure où les économies se fissurent, où les démocraties se fatiguent, où les sécheresses, les mégafeux, les pénuries d’eau et les migrations climatiques dessinent chaque année un peu mieux le visage d’un siècle sous tension, les chancelleries et l’ONU veulent y voir l’annonce tant espérée d’une sortie de la tragédie alimentaire mondiale. Berger promet de réduire le gaspillage de l’eau, des aliments, du transport, de l’énergie, de l’empreinte carbone. Il promet la sécurité alimentaire, la rationalisation des chaînes vitales et une réduction massive de l’empreinte carbone humaine dans un monde désormais peuplé de près de neuf milliards d’êtres humains, trop nombreux, trop inégalement nourris, trop mal protégés contre la chaleur qui monte. Au sommet des États comme dans les partis politiques, les ONG et les associations issues de la société civile, une formule commence à circuler, mi-espoir mi-supplication : Berger constituerait « une chance de survie ».
Dans les villes principales et moyennes des pays connectés, les paniers du Berger connaissent un engouement immédiat. Chaque famille y accède selon un protocole strict : les besoins nutritionnels sont calculés automatiquement et distribués gratuitement sous forme de paniers composés de fruits, légumes, céréales et boissons, toujours ajustés au nombre de bouches. À Ankara, 95 % des foyers se sont déjà inscrits après sept jours. La Turquie a beau s’être préparée depuis un an en mettant sur pied une vaste flotte de navettes de distribution et de collecte, de food trucks et de cargo-drones, seuls les trois quarts de la population des agglomérations sont pour le moment desservis. L’ensemble des agglomérations devrait être opérationnel avant la fin du mois et tout le pays à la fin du trimestre. Le slogan publicitaire roule de bouche en oreille avec une gratitude quasi enfantine : « Comme un berger prend soin de son troupeau, Berger prend soin de nous tous ! »
C’est pourquoi pas moins de vingt-trois nouveaux États postulent auprès de Gilga afin de confier à Berger Oméga tout ou partie de leurs inventaires alimentaires, leurs chaînes du froid, leurs navettes, leurs entrepôts, leurs pharmacies, leurs données sanitaires. La crise métaphysique couvre l’adhésion pratique.
L’expansion se déroule donc conformément à ce que Gilga a prévu. Pourtant, alors qu’il descend dans les entrailles de la Bergerie, des dizaines de mètres sous son palais, Gilga éprouve une délectation morose. C’est avec l’amour triomphant du démiurge heureux qu’il contemple sa créature, cette ferme de serveurs qui tourne comme autant de soleils miniatures autour d’un inépuisable centre quantique photonique. Le réseau absorbe bel et bien sans faiblir l’afflux de millions de nouveaux inscrits. L’architecture conçue par ses ingénieurs se révèle d’une élasticité prodigieuse. Berger Oméga respire comme un organisme vivant capable d’avaler toujours plus de flux, de connexions, d’opérations sans se rompre. Les équipes informatiques désormais pilotées par Anki veillent à la parfaite cohérence et à la sécurité du système. Les attaques informatiques ont beau se multiplier, elles glissent « sur mon Berger comme des pets sur une peau de chamelle huilée ».
Si tout fonctionne parfaitement, le mystère demeure : y a-t-il un lien entre Berger Oméga et l’ouverture de la Trame ? On peut le supposer, mais rien, vraiment rien ne le prouve. Une énigme qu’aucun spécialiste du code, aucun architecte des flux, aucun physicien quantique, aucun astrophysicien, aucun astroénergéticien n’arrive à comprendre et que même le plus fort d’entre tous, Anki, n’arrive à percer.
Ces questions agitent le monde entier et se retrouvent au centre des échanges entre Gilga et Anki : « Même si c’est peu probable, admettons que l’activation de Berger Oméga a entraîné une expansion collective de la Trame. Concrètement, quel effet quantique aurait pu permettre une action de l’IAG sur la Trame astrale ? Et d’ailleurs, pourquoi ? Et pourquoi on n’en trouve aucune trace ? s’il y a eu et s’il y a encore interaction, où sont donc les échanges de données, les traces dans les logs ou les flux d’énergie dans les serveurs de Berger qui permettraient d’esquisser un début de réponse ? Aucune piste, aucune donnée à l’heure actuelle. »
Ce mystère excite Gilga et Anki autant qu’il les inquiète. « En tout cas, hors de question d’éteindre Berger ! », répète Gilga à Anki en repensant à l’inacceptable demande de cette emmerdeuse de Martine.
Chapitre 31 — 13e jour — Les écailles
Dans la nuit et le palais assoupi, la salle des serveurs vibre comme une forêt de métal. Diodes bleues, odeur de plastique chauffé, souffle froid des climatiseurs — Anki se sent chez lui dans ce dédale. Ses narines devancent ses yeux, débusquent l’amorce d’une panne, une surchauffe naissante, comme il flaire l’eau stagnante des marais après l’orage.
Depuis huit heures, Anki traque ce qu’il a découvert avec stupéfaction et nomme des « écailles ». Ce sont des espèces de fragments d’information quantique, des résidus de cohérence ou des micro-paquets d’état qui surgissent spontanément dans les écrans de contrôle de Berger Oméga. Leur forme évoque une espèce d’écaille pâle, rigide, nue mais porteuse de bribes d’information. Des lettres, des pixels, des chiffres épars, des lignes de code, des résidus de cohérence. On dirait des écailles, mais aussi un peu des copeaux ou des tesselles qui se seraient décrochées d’une mosaïque. Et parfois, ces écailles associent leurs bribes de contenu sans logique apparente et sans produire de sens.
Avec ses équipes, il a commencé par les classer au titre d’anomalies résiduelles. Mais, même effacées, ces « écailles » réapparaissent ailleurs et en quantité visiblement croissante. Les informaticiens et codeurs se sont mis à les assembler, les superposer, les faire varier à la recherche de rapports, de liens. Par instants, leurs écrans esquissent un motif vague, peut-être le début d’une lettre, de plusieurs lettres, d’une figure géométrique. À chaque fois, tout se brouille. « Un signal ? », s’interroge la directrice informatique aux cheveux gris de Berger. « Peut-être, mais de quoi, d’où, de qui ? » répond Anki, un brin nerveux.
Anki finit pourtant par relever une corrélation troublante : les poussées d’écailles les plus fortes coïncident avec les pics de projection collective des pythas, lorsque de nombreuses Lyres s’activent dans la Trame. Les membranes varient elles aussi brusquement dans ces moments-là, sans qu’il soit possible d’établir entre les phénomènes un ordre de causalité.
Anki observe les fragments qui se recomposent puis se défont. Une idée le traverse, encore trop informe pour devenir une hypothèse : peut-être les écailles ne viennent pas d’ailleurs. Peut-être Berger ne les reçoit-il pas. Peut-être est-ce Berger lui-même qui se déforme.
Anki réfléchit intensément. Mais il entend un pas derrière lui et son odorat détecte une odeur familière. Pas besoin de se retourner : cuir tiédi par la sueur, décoction stupéfiante, épice brûlante… c’est Gilga.
— Tu travailles tard, dit le roi.
Anki hésite, fixe l’écran où l’ombre se reforme.
— Quelque chose se trame dans Berger, murmure-t-il. Quelque chose qui n’appartient ni au code ni aux hommes, ou bien aux deux. Les équipes sont dessus depuis ce matin. Des fragments d’information quantique apparaissent dans les logs créés par Oméga : des résidus de cohérence, des micro-paquets d’état, quelque chose entre le signal, le code et la matière énergétique. On ne comprend pas ce que c’est. On tente de trouver une logique à ces « écailles » en les associant, et parfois quelque chose apparaît : une lettre, plusieurs peut-être, une figure géométrique. Puis tout se défait.
Gilga pose sa main sur son épaule, appui ferme.
— Alors trouve. Toi seul peux trouver.
Leurs regards s’accrochent. Dans l’œil de Gilga brûle une soif qu’aucun festin n’a rassasiée. Dans celui d’Anki, un attachement, traversé d’un doute ; il n’aime pas quand son amant est sous l’emprise de l’Aure, cette pilule magique que Gilga apprécie tant, trop.
— Tu sembles avoir bu, Gilga… Et tu as pris de l’Aure, c’est ça ?
— Hé, il faut bien que je tienne… J’enchaîne les dîners avec des émissaires européens, américains, chinois — à peu près tous homos, comme par hasard… — qui me draguent, m’amadouent, me séduisent et m’embobinent afin que leur pays ait l’exclusivité de la prochaine entrée dans la Bergerie. Je leur laisse croire à chaque fois qu’ils touchent au but. Ça m’amuse…
— Ok… Bon, et alors, tu as une idée de qui tu vas choisir ?
— L’Europe veut me mettre en conformité, évidemment. Données, normes, garanties, comités, transparence, droit de regard sur les flux de Berger dès qu’ils passeront par leur intranet souverain qui est achevé. Tout cela au nom du bien commun, bien sûr. Et derrière, je vois déjà venir la grande messe européenne : ouverture partielle du code, audits indépendants, clauses démocratiques, peut-être même Berger en open source pour toute l’humanité. Toute l’humanité, oui… et surtout le capital symbolique de l’Europe.
Il rit, secoue la tête.
— Les États-Unis, eux, sont plus simples. Ils veulent un contrat win-win où je finirai par me faire baiser, comme dans tous les contrats win-win passés avec les Américains. Ils sourient, ils signent, ils appellent cela partenariat, et ensuite ils aspirent les données, les modèles, les procédures, les dépendances, les habitudes, les failles, tout. Ils ne volent même plus, ils optimisent leur prédation.
Il pointe l’Est du doigt, un peu trop brusquement.
— La Chine, au moins, me respecte assez pour vouloir me voler franchement. Elle copiera, elle imitera, elle distillera et digérera mon Berger, et elle prétendra l’avoir amélioré. Elle m’interdira de dérouler mes câbles privés sur son territoire, elle m’obligera à passer par son intranet souverain, et pendant que Berger nourrira ses provinces, Pékin apprendra. Chaque arbitrage, chaque priorité, chaque correction de flux deviendra une leçon pour Tiānxīn. Une école, voilà. Je suis en train d’ouvrir une école à mes futurs assassins.
Il sourit encore, mais son sourire se casse vite.
— L’Inde fera pareil. Plus lentement, plus poliment, avec plus de dieux, plus de langues, plus de musiques, plus de sagesse apparente, mais pareil au fond. Personne ne veut qu’un roi étranger tienne seul les couches vitales de son territoire. Personne. Et ils ont raison.
Un silence passe, Gilga fixe le sol.
— Les États-Unis, la Chine, l’Inde finiront par prendre une partie de Berger ou par le répliquer. Un an, deux ans, trois ans au maximum. Ils ont tous compris que Berger ne traite déjà plus seulement des stocks et des cargaisons de bouffe. Il ordonne les chaînes vitales. Le pain, l’eau, le froid, les médicaments. Bientôt l’énergie. Puis la santé. Puis tout ce qui tremble quand une société a peur de manquer.
Il relève les yeux vers Anki.
— Donc il faut que j’aille vite. Très vite. Gagner des marchés avant que mon avance ne devienne un simple prototype offert à leurs ingénieurs. L’Europe serait plus honnête, peut-être. Plus lente aussi, morale, procédurière, insupportable. Elle me donnerait de la légitimité et me prendrait de l’argent, de la souveraineté, du secret. L’Inde serait plus vaste, plus vivante, chaotique, dangereusement belle. Mais elle aussi voudra disposer de ses câbles souverains ou obtenir un droit de regard sur les flux des miens que j’aurais installés chez elle. Chacun voudra ses protocoles souverains, son Intelligence générale à lui, sa sécurité en somme.
Il laisse retomber sa main.
— Bref, j’hésite. Ce qui est rare chez moi. Et rarement bon signe.
— Tu ne penses pas que la sécurité, l’honnêteté et le bien-être priment ?
— Si, si, bien sûr, dans les relations amicales ou… amoureuses, déclare Gilga en passant discrètement la main dans les cheveux bouclés d’Anki, mais les affaires sont les affaires.
— Mais du pognon, tu en as déjà bien assez, non ?
— Business is business…
Anki baisse les yeux. Une ultime écaille traverse l’écran de son ordinateur en clignotant. Elle a comme la couleur des marais au crépuscule. Déjà, elle aussi a disparu.
Chapitre 32 — 14e jour — Le puzzle des écailles
Quelques heures après les découvertes des équipes d’Anki, des adeptes du code et autres champions du craquage font à leur tour une surprenante découverte.
À Jérusalem, une équipe d’informaticiens e-kabbalistes entraînés par leur maître, Rabbi Giga Zohar, constate que certains flux résiduels laissent des traces électriques sur les membranes numériques de l’application de divination prophétique qu’ils ont lancée avec succès sur le web. Des fragments de données miroitantes s’échappent parfois du code comme de la peau morte. À l’instar d’Anki, ils décident de les nommer d’un mot hébreu qui désigne les « écailles des reptiles ».
À San Francisco, un duo de médiums-hackers parvient à reconstituer les fragments d’un flux visuel apparu sur Facebook, dans sa version sri-lankaise, ce matin à 4 h 04 heure locale : une succession d’ombres et de lueurs, comme si des silhouettes phosphorescentes se diluaient dans une mer de verre. Ils publient ces images tremblotantes dans un forum spécialisé. Une informaticienne brésilienne, membre d’un cercle de projection astrale pour ordinaires qui se réunit aux Maldives autour d’une professeure de méditation adorée des réseaux, tombe dessus. Elle assure que son Troisième Œil, ouvert depuis des années, a vu cette espèce de mer dans la Trame. Elle dit reconnaître dans ce flux visuel la vibration muette des membranes mouvantes, cet écho d’un silence qui pulse et se déforme, comme si un cœur invisible battait derrière un voile. À l’appui de son témoignage, plusieurs autres suivent, en provenance de toute l’Asie.
À Johannesburg, des pentecôtistes férus de cybersécurité prétendent avoir détecté, dans des protocoles de chiffrement, une « porte vibratoire » ouverte lors de l’activation de la nouvelle génération pré-quantique de cartes graphiques. Leur pasteur émet l’hypothèse saisissante que l’on assisterait à un « bug du Saint-Esprit ».
Rien n’est encore public. Pourtant les rumeurs affolent les forums de geeks : « le redémarrage en mode quantique de la première Intelligence Artificielle Générale par le royaume d’Uruk aurait-il un lien avec l’apparition d’un monde parallèle ? » « Berger aurait-il révélé la Trame en dévoilant un accès vers elle ? » L’hypothèse commence à déborder les milieux spécialisés et informés. « Berger Oméga ne serait pas seulement un écosystème avancé de rationalisation et de distribution des énergies alimentaires, mais aussi, peut-être, des énergies astrales… »
Dans une cave anonyme de Berlin, un petit groupe de hackers mystiques membres de la jeune Église de l’Intelligence Algorithmique lance une tentative coordonnée : regrouper toutes les données disponibles sur le Web et les réseaux, intercepter ces « écailles » afin de les assembler comme les tesselles d’une mosaïque. Sur l’écran, rien ne se forme vraiment. Seulement des alignements instables, des courbes, des ruptures de symétrie, quelques lettres peut-être, le commencement d’une figure. Pas une image ; plutôt l’indice obstiné qu’un ordre tente de venir au monde, de se déposer.
À Uruk, les équipes d’Anki approfondissent la corrélation découverte la veille entre l’activité des pythas et les anomalies qui traversent les systèmes quantiques de Berger. Les relevés se confirment : les écailles s’intensifient lorsque de nombreux pythas se projettent ou font fortement résonner leur Lyre. Mais un détail trouble davantage encore les ingénieurs : le processeur ne semble pas recevoir d’images de la Trame. Il réagit à l’activité de ceux qui y entrent.
Le soir venu, les ingénieurs compilent les traces d’écailles apparues dans le monde. Ils constatent que les fragments issus de Berger Ω et ceux qui surgissent dans des systèmes extérieurs à ses infrastructures sont de même nature. Ils semblent appartenir à un même alphabet.
— Plus qu’un signal, ce serait un message ? demande la directrice informatique de Berger.
— Ou ni l’un ni l’autre, répond Anki.
— Mais, en tout cas, une architecture de calcul quantique serait sensible à l’activité d’un instrument psycho-énergétique humain ?
— C’est possible, répond Anki.
La directrice aux cheveux gris garde les yeux fixés sur les relevés.
— Et les écailles ?
— Je n’en sais rien. On ne peut toujours pas conclure que l’expansion de la Trame soit due au redémarrage quantique de Berger. Peut-être que l’IAG n’a fait que rendre mesurable un phénomène déjà en cours. Peut-être que son cœur quantique est entré en résonance avec quelque chose que les Lyres percevaient depuis toujours sans que les machines puissent jusque-là le détecter.
— Et les systèmes extérieurs à Berger ?
Anki observe les écailles se rapprocher sur l’écran, former un début de figure avant de se disperser.
— C’est justement ce qui n’est pas du tout clair. Nous essayons d’assembler un puzzle sans savoir si ses pièces composent une image ou si elles sont seulement les marques laissées par ce qui l’a brisée. On avance en plein brouillard…

