ZADIG. UN MAGAZINE POUR VOIR LA FRANCE AUTREMENT

La création d’un titre dans la presse écrite est toujours une aventure. Avec le premier numéro de Zadig, Éric Fottorino, nous offre une revue qui se veut différente en se dégageant de l’actualité pour décrire « une » France dont on dit qu’elle est oubliée. Indispensable.

ZADIG MAGAZINE

« Parler des invisibles, c’est aller à la rencontre de vies qui ne sont pas assez racontées. On part de trajectoires singulières pour faire comprendre des réalités sociales plus larges, mais restées dans l’ombre. Cela participe d’un projet de représentation démocratique ». Ces propos sont ceux de l’historien Pierre Ronsanvallon dans la remarquable interview que lui consacre le premier numéro de Zadig. Lassé de voir le mot « peuple » approprié par des partis politiques, sans lui donner du contenu, le sociologue estime qu’il est essentiel, à l’image de Balzac et de sa « comédie humaine » de faire entendre la voix de ceux qu’il appelle les « invisibles ». Cette volonté qu’il a tenté de concrétiser avec sa collection « Raconter la vie », de petits ouvrages qui voulaient donner la parole aux « simples témoins », c’est Éric Fottorino qui la reprend à son compte avec ce nouveau trimestriel qui porte le titre ambitieux de « Réparer la France ».

ZADIG MAGAZINE

C’est bien de cela qu’il s’agit en effet, cette volonté de donner leur juste place aux absents des média notamment et tenter de définir ce « peuple » mis à toutes les sauces de la démagogie et auquel le mouvement des gilets jaunes a apporté un éclairage particulier. Alors en lisant ce numéro on n’est pas surpris de découvrir la place importante accordée aux portraits et aux métiers de ces oubliés. Jean Marie et Serge sont pêcheurs au Guilvinec, Carole est infirmière à Audresselles, et des journalistes les ont accompagnés pendant trois ou quatre jours dans leur quotidien. Eux, mais aussi leurs patients, leurs collègues apportant dans leur témoignage la réalité d’une vie sociale méconnue.

Des mots porteurs comme des murs porteurs

c’est ce que croit le directeur de publication. Aussi, l’écrit permet de prendre le recul et les écrivains ont donc toute leur place : Maylis de Kérangal nous parle du Havre et l’architecture de Niemeyer, Marie Darrieussecq raconte les migrants, la fiction permettant de dire le réel. À côté d’autres portraits de professeurs et de jeunes entrepreneurs, les lieux ne sont pas oubliés visant à dresser un état des territoires comme cet édifiant reportage du côté de Vesoul où le trafic de stupéfiants bat son plein, loin des idées reçues d’une campagne à l’abri des turpitudes de la ville. Pareillement un magnifique article signé Arthur Frayer-Laleix dit « les jours trop tranquilles à Vierzon » quand les fonds de commerces de bouche ne se vendent plus, quand le bowling est le seul lieu de retrouvailles le samedi soir mais où aussi quelques nouvelles boutiques parviennent à se créer. Tout n’est pas noir et Zadig dresse certes un portrait sombre, pointant à travers ses articles les difficultés de notre territoire mais décrit aussi des domaines d’espoir, de réussite, des pistes pour accompagner des transformations sociales et économiques inéluctables.

AMERICA

C’est un pari que cette publication contraire aux vents de l’actualité immédiate, aussi vite traitée qu’oubliée. Mais il ne part pas de rien ce « mook » (contraction de M comme magazine et ook comme book), il s’appuie sur la réussite de America, créé par Fottorino, déjà, avec François Busnel, après l’élection de Trump et qui a comme ambition de mieux comprendre les États-Unis par le truchement de rencontres d’écrivains, de la littérature, de reportages sur la « vraie vie » et « l’Amérique profonde ». Les lecteurs d’America se retrouveront donc en territoire connu avec une présentation, format, maquette, tellement proche et aussi soignée. Pas de publicités, l’utilisation importante et réussie de dessins, de schémas, de graphiques explicites, prix de vente identique, prolongent l’expérience d’America qui publie son neuvième opus. Même la structure est proche avec notamment l’ouverture par une chronologie trimestrielle factuelle et par l’irremplaçable entretien avec un écrivain. Dans Zadig c’est Mona Ozouf qui ouvre le bal, l’historienne racontant sa conception de la République à l’aune de son enfance bretonne et comparant, en les différenciant, le mouvement révolutionnaire de 1789 avec les difficultés sociales et d’identité d’aujourd’hui. Pareillement, un portfolio sobre et dépouillé trouve sa place dans un « chemin de fer » rédactionnel comparable. Ici des photos irréelles, et étonnamment poétiques de Francesca Todde, montrent l’expérience de Camille et Manolo qui avec deux chevaux font découvrir aux détenus des Baumettes l’art équestre derrière les murs de la prison, quand liberté et emprisonnement se côtoient, avec une poésie inattendue.

America arrêtera sa parution avec la fin du mandat de Trump. Rien de cela n’est prévu avec Zadig et les premiers résultats de la vente de ce numéro un laissent supposer que le trimestriel débute une longue et passionnante aventure.

Zadig : N°1 en vente dans les librairies et points de presse au prix de 19 €. Trimestriel . Prochain numéro le 13 juin.

Les Fondateurs
Éric Fottorino est cofondateur et directeur de la publication du 1, d’America et de Zadig. Journaliste et écrivain, il a été directeur du Monde de 2007 à 2010. Il est notamment l’auteur de Caresse de rouge, Korsakov, Baisers de cinéma, L’Homme qui m’aimait tout bas, Questions à mon père, Le Dos crawlé et Dix-sept ans.

François Vey est le cofondateur du Parisien Magazine, dont il a été rédacteur en chef (2012-2017). Critique littéraire au Journal du Dimanche, il enseigne les médias et le journalisme économique à l’université Paris-Dauphine. Il a rejoint le comité de rédaction de Zadig fin 2017 en tant que rédacteur en chef.

Natalie Thiriez est cofondatrice de l’hebdomadaire le 1 et du trimestriel Zadig dont elle assure la direction artistique, elle a accompagné quinze ans durant de nombreux journaux et magazines lors de leur passage à la PAO et participé à la mise en place de nouvelles formules.

Laurent Greilsamer est cofondateur du 1 et de Zadig. Ancien directeur adjoint du Monde, il a récemment publié La Tragédie du capitaine Dreyfus (Tallandier, 2014) et Fromanger, de toutes les couleurs (Gallimard, 2018).

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom