RENNES. YVES DRILLET DRESSE LE PORTRAIT DE GARÇON DE CAFÉ

Le photographe rennais Yves Drillet nous présente Garçon de café, un recueil de portraits photographiques enrichi du texte La peau et l’uniforme. Précédé d’un texte de la sociologue Vanessa Pinto, Yves Drillet dresse avec sensibilité le portrait d’un système d’emploi précaire qui fait pourtant le quotidien de nombreux jeunes. Livreurs, serveurs, agent de la ville de Rennes, opérateurs de taxis… autant d’emplois que d’uniformes. Le photographe lance une campagne de financement participatif afin de publier Garçon de Café en 500 exemplaires. Entretien.

Garçon de café

Unidivers –  Depuis quand pratiquez vous la photographie ?

Yves Drillet – Dès le lycée je prenais en photo mes amis, mon entourage, avec un petit appareil compact. Je mettais ces images dans des petites éditions en noir et blanc que je vendais comme des fanzines. Par la suite j’ai rencontré un éditeur de Rennes : Kaugummi. On a fait deux petits fanzines ensemble, et avec des expos à l’ancienne librairie Alphagragh, à Rennes.

Ensuite, j’ai fait les Beaux-arts de Rennes où j’ai pratiqué la photographie et la peinture. Ainsi que les Beaux-arts de Nice où je ne faisais que de la photographie. Puis j’ai passé un an à Paris où j’ai enchaîné les petits boulots tout en continuant à prendre des images.
Là j’ai rencontré Cécile Binjamin, une graphiste avec laquelle j’ai édité un livre de portraits en noir et blanc : Next of Kin. Quand je suis revenu à Rennes, j’ai publié Villa et en parallèle, je réfléchissais déjà à la publication de Garçon de café. Les premiers clichés du projet datent de 2015.

Garçon de café

Unidivers – Plutôt numérique ou argentique ?

Yves Drillet – Pour ce projet-là, de l’argentique. Les photos sont tirées, numérisées et légèrement retouchées sans effets colorimétriques. Seulement ajustées afin d’avoir un rendu final propre. Je développe et tire les photos que je prends en noir et blanc uniquement. Depuis Garçon de café, je suis plutôt passé au numérique pour la couleur, car c’est plus simple et la lumière est différente.

Unidivers – Pourquoi avoir choisi le format de l’édition pour présenter votre projet ?

Yves Drillet – Le format du livre d’artiste me plaît. Les photos résonnent bien ensemble : lorsque l’on tourne les pages, il y a une continuité d’un portrait à un autre, d’un uniforme à un autre… Les sujets photographiés ne sont pas forcément fiers de leur emploi, mais souhaitent tout de même être fiers de poser.

Le livre permet aussi de disposer plusieurs images d’une même personne, avec différentes expressions. Certains reviennent même plusieurs fois, au travers de différents emplois, donc d’uniforme différent. Garçon de café suit une chronologie sur trois ans.

En plus, l’ajout du texte fonctionne bien au travers de ce format : La peau et l’uniforme et les photographies sont sur un pied d’égalité : on regarde les photos en premier lieu, puis on lit le texte, puis on replonge dans les photos. Cela permet d’avoir un regard différent. J’ai écrit La peau et l’uniforme après la prise de vue des portraits. La documentation m’apparaissait nécessaire pour soutenir les photos et mieux comprendre les enjeux de mon projet. Donc j’ai recontacté toutes les personnes que j’avais photographiées, et fait des entretiens avec tous ceux qui ont bien voulu.

Garçon de café

Unidivers – La peau et l’uniforme est une ré-interprétation de ces entretiens, pourquoi ce parti pris ?

Yves Drillet – Le texte a permis de mettre en avant des enjeux précis dans ce type de profil d’emploi précaire. Sur les 30 personnes, il y a pas mal de profils similaires.  Avoir plusieurs mêmes entretiens à la suite, ça aurait pu être répétitif et ennuyeux. La dynamique du texte reprend la technique du film chorale où les histoires se croisent.

Les employés de services sont très jeunes, notamment dans les fast-foods, et de plus en plus nombreux dans les services publics pour faire suite aux coupes budgétaires.
J’ai photographié beaucoup de livreurs Deliveroo et Uber eats. C’est une précarisation du travail salarié déguisé. Les livreurs sont de plus en plus jeunes. Les autres arrêtent tellement les conditions sont mauvaises. Cela interroge sur le devenir de ces services.

Garçon de café

Unidivers – Les portraits sont capturés en dehors du lieu de travail et non sur le lieu de travail, en activité ?

Yves Drillet – L’anecdote du travail en lui-même, la routine au travail, ses aspects pénibles … ne m’intéressaient pas. Il s’agissait plutôt d’aborder la signification (pour cette personne) du travail qu’elle fait, au travers de sa position en uniforme. Comment elle s’en accommode, l’intérêt est là.

Être devant le lieu du travail rajoute un aspect documentaire, mais c’était finalement technique. Souvent les uniformes sont dans le lieu du travail. Parfois on ne pouvait pas faire autrement que de capter les images pendant 10-15 minutes, le temps de la pause de la personne prise en photo, avant, ou après leur travail.

« Il était dans un exercice d’équilibriste permanent entre son envie de bien faire et l’incitation à la vente, « au lieu de proposer un voyage en seconde, demande toujours au client s’il voyage en 1ère : les gens n’aiment pas avouer qu’ils n’ont pas les moyens », Antoine se retrouve acculé et extrêmement investi dans ce qu’il considérait au départ comme un job alimentaire. » – Extrait de La peau et l’uniforme

Unidivers – Avez-vous eu des retours de ces personnes photographiées  ?

Yves Drillet – Globalement les gens comprenaient bien l’idée du projet et c’est en ça qu’ils ont bien voulu poser. À quelques exceptions près, ils étaient plutôt mal à l’aise face à leur portrait dans Garçon de café.

Pour les autres photos que je fais, les gens les reprennent souvent sur les réseaux sociaux, les montrent, et en jouent. Là, c’est arrivé à deux reprises seulement, dont une personne qui a mis la photo en noir et blanc et qui l’a recoupée pour pas que l’on voit l’uniforme… C’est un retour assez intéressant.

Unidivers – Une photo retient le plus votre attention ?

Yves Drillet – J’aime bien la photo de la fille en couverture, en portrait américain, où l’on voit mieux son plateau. Ainsi que la photo de fin, c’est aussi une serveuse, elle a une belle chemise blanche. Le parallèle est intéressant entre ce métier ancien, qui a dévié sur un métier précaire et contemporain. Les images sont simples. Il n’y a pas d’uniforme, il y a seulement un dress code et un accessoire.

Garçon de café

Unidivers – Des photographes qui vous inspirent ?

Yves Drillet – Pour ce projet-là, pour l’esthétique des portraits, pour le lien avec le modèle qui est photographié, je dirais Koos Breukel et Jitka Hanzlova. Les photographes allemands ou néerlandais font beaucoup de portraits.
Myr Muratet, photographe que j’aime beaucoup, a fait une série similaire à la mienne. Mais il photographie des personnes en grande précarité, à Paris. Les conditions sont difficiles parce qu’ils gagnent le même type de salaire, mais le statut ainsi que coût de la vie ne sont pas les mêmes. Tout est beaucoup plus cher.

Unidivers – Le titre, Garçon de café, est un concept tiré de L’être et le néant de Sartre, où l’homme, devant le vertige d’une liberté de projet d’existence, s’assujetti lui-même. Ce concept a été la base de votre édition ?

Yves Drillet – Le nom est arrivé assez tôt. Quand j’ai essayé de formuler mon projet, le concept, l’idée de Garçon de café est revenue. J’avais assez tôt les photos de filles serveuses. Le paradoxe était drôle, tant par le métier qui est un peu ancien, le nom qui est un peu désuet, et le fait qu’il n’y ait que des filles dans le livre.

Garçon de café

Unidivers – Les profils photographiés semblent similaires …

Yves Drillet – L’âge des modèles varie de 18-28 ans. Il y a une recherche d’altérité dans les visages, dans la pause, l’âge est un peu indéterminé. Le statut l’est aussi : est-ce quelqu’un qui fait ce petit boulot parce qu’il est étudiant et qu’il a besoin d’argent pour ses études, est-ce quelqu’un qui est déscolarisé et qui s’est retrouvé à ne faire que ce job ou est-ce quelqu’un qui souhaite faire un voyage et mettre de l’argent de côté…

Unidivers – Un travail fait en parallèle des études peut être handicapant ?

Yves Drillet – La sociologue Vanessa Pinto a été dans un McDonald et a analysé comment les jeunes étudiants y travaillant sont poussés dans leurs retranchements. Dans ce fast-food, les employés sont encouragés selon leurs performances. L’employé doit donc se donner à fond. Le glissement de la fac vers ces petits boulots et une précarité de longue durée, se fait souvent au statut social. Dans les milieux plus favorisés, c’est bien vu de faire des petits boulots, de montrer qu’on est capable de faire des sacrifices, de beaucoup travailler, mais c’est mieux encadré. Souvent les parents ou les proches essaient de placer leurs enfants dans un secteur plus en lien avec ses études et ces petits boulots sont plutôt encadrés sur des périodes de vacances, pas nécessairement sur toute l’année.

Garçon de café

J’ai essayé de mettre du positif par petites touches dans La peau et l’uniforme : ce type de travail précaire met les jeunes dans un contexte de débrouillardise, de solidarité. Cela peut aussi être un facteur d’émancipation, réfléchir par soi-même, tout en s’ouvrant sur le monde extérieur.

Il y a plein de façons de travailler, le salariat n’est pas une fatalité. Il y a autant de personnes que de possibilités. Mon livre touche à une tranche d’âge qui est finalement déterminante dans la vie d’une personne !

Pour soutenir la campagne de financement participatif pour l’édition de Garçon de café : https://www.helloasso.com/associations/napoleon-press/collectes/garcon-de-cafe

Conférence du photographe Myr Muratet à l’EESAB de Rennes le 6 novembre 2019 à 18h. Gratuit. Plus d’informations ici : https://www.facebook.com/events/1094489140883500/

http://www.yvesdrillet.fr

L’équipe
Yves Drillet est photographe de portraits à Rennes. « Garçon de Café » est pour lui l’occasion de montrer la finesse et le sensible que peuvent contenir un corps, un visage dans un portrait. C’est aussi sa tentative la plus ambitieuse de faire coïncider texte et photographie.

Cécile Binjamin est directrice artistique et graphiste à Paris, elle travaille dans le domaine culturel, institutionnel et social depuis plus de 10 ans. Site : http://www.cecilebinjamin.fr

Vanessa Pinto est maîtresse de conférence en sociologie à l’Université de Reims. Auteure de « L’école du salariat. Les étudiants et leurs “petits boulots » », PUF 2014.

Mediagraphic est une imprimerie basée à Rennes, elle imprime des beaux livres et d’autres supports soignés pour toute la France.

Le diaporama pour promouvoir la prévente a été conçu par Louis Deschamps avec une musique d’Hugo Maillard.

Pour toutes questions : studio@yvesdrillet.fr

Infos techniques
16,5 x 24 cm – 96 pages couleur avec rabats – dos carré collé ou cousu collé – couverture imprimée sur Sirio 290 gr avec vignette photo – 100 ou 500 exemplaires

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