Roman d’action poétique Les Chroniques du diable consolateur sont la plainte déchirante du poète à l’âme profondément entaillée dans un monde terminal. Un monde plus apodictique qu’apocalyptique o toute question reste en suspens, tout mystère demeure dévorant et toute révélation n’est jamais que le dévoilement d’une nouvelle et troublante iniquité.
Chroniques du Diable consolateur
Chroniques du Diable consolateur

De toutes les façons, nos parents osèrent quand même nous créer, après que la Terre eut été saccagée par les Lois de leur génération glorieuse… Mais aujourd’hui celles-ci s’autodétruisent… Réalité-jour au bord de la faillite. Il faut blâmer les prisonniers cannibales. (p. 103)

La peau, le désir et l’extrême fatigue du désir d’une génération dont la fine pointe se sent tellement indésirée. La fatigue et l’ennui qui s’étirent avec les langueurs feintes et sordides d’une vieille maquerelle grise, aussi usée que rusée. Elle s’étend opaque et languide comme la Seine, ce fleuve noir au bout duquel gît le royaume vétuste de Pluton et Proserpine qui s’en viennent en baguenaude cauchemardesque quémander moins d’ennui et plus de vie. Même pour les morts, même pour les spectres, l’Hadès aussi se crève aussi d’une lassitude pesante.

Depuis Maclow, ville fièvre, la fièvre n’a pas lâché le Bourven (ainsi qu’il se nomme lui-même ou bien son double archétypique empoisonné par les mots, identité ombreuse du poète-cannibale).

Le délire poétique lui joue des tours et à le suivre nous voici plongés dans les archi-délices de ténébreux détours. Ils savent en dire long sur le tragique infiniment pâle de nos aujourd’hui. La somnolence déchirante de nos vieilles villes. Les éclatantes poésies qu’elles surent abriter autrefois (mais est-on sûr que les mots ne se jouent pas de nos mémoires souterraines). La violence du dégoût est amère. Elle empèse chacune des phrases torsades de ces douze récits d’enfouissement dans la torpeur d’un réseau de nerfs d’artères irradiant une sombre et titanesque lumière. La lumière d’une volonté atrophiée. Volonté de courage, de combats et de beautés qui nous sont refusés. Presque chaque récit contient un refrain poétique, scabreux et/ou splendide. Comme un chant consolant qui résonnerait dans une colonne de damnés en route pour un urbain désert des Tartares…

Le Bourven et son amoureuse atrocement réelle autant que fantomatique s’enchâssent et se perdent dans une réalité devenue non-monde d’autant plus réellement atroce qu’il est de mieux en mieux fantomatique, exponentiellement chaotique sous ses dehors d’ordre apaisé.

Poétiser le chaos ? Pour cela, rien de bien compliqué : il faut se maudire ! (p. 99)

Yann Bourven nous entraîne, par une prose fiévreuse et spectrale, de force plus que de gré, dans une plongée abyssale au cœur d’un territoire en exil du langage, la poésie-vérité. Vrai en tension, submersion de la chair palpitante et rêves nerveux forment la trame crépitante de ces récits noirs aux rythmes spasmodiques. L’étau ferreux de la désillusion, les serres noueuses de la mélancolie la plus pesante ne sont pas, dans l’incandescence du verbe du Bourven, de plates feintes stylistiques. Avec une cuisante acuité, il échappe à l’insipide egoscopie, à la satisfaite auto-fiction. La poésie-vérité est le mensonge vrai jeté à la face d’un monde construit comme vérité mensongère. Le songe cauchemardesque, le mythe sanglant et fulminant incarné qui s’en vient bousculer de ses foudres nucléaires les arrangements oppressants d’un langage qui ment comme il respire.

Le monde évidé, attristé à force de joies lénifiantes et contrôlées a bien besoin, avant de songer à un possible salut, d’un diable consolateur…

Né à Rennes en 1978, Yann Bourven, publie avec cet ouvrage son septième roman.

Yann Bourven, Chroniques du Diable consolateur, éditions Sulliver, 2013,105 pages, 11€

 

 

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l'ouvrage "Sur la route des plus belles légendes celtes" (Arthaud, 2013) thierry.jolif [@] unidivers .fr

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