Sophie Chérer est l’auteur d’un des plus beaux romans de ces derniers mois. La vraie couleur de la vanille dénonce la folie esclavagiste à travers la vie d’Edmond Albius, jeune esclave de 12 ans qui a découvert le principe de pollinisation à la barbe de tous les botanistes chevronnés.  

Jérôme Enez-Vriad : Bien avant l’histoire de la vanille, le véritable sujet du roman est la vie d’Edmond Albius. Comment avez-vous découvert cet homme ?

Sophie Chérer : Lors de mon premier séjour à la Réunion, des élèves et leur professeur m’ont offert un guide de l’île. Un encadré de quelques lignes était suffisamment évocateur pour que je pense aussitôt qu’Edmond Albius méritait d’être un héros national. J’imaginais trouver un roman ou un document sur lui, mais à l’époque, en 1997, il n’y avait presque rien. Je me suis promis d’écrire le livre qui manquait.

"La vraie couleur de la vanille", de Sophie Cherer - Editions Ecole des Loisirs

Votre livre est paru en collection jeunesse, pour autant, un adulte ne s’y ennuie pas une seconde ; écrit-on différemment pour les adolescents que pour les adultes ?

On écrit pour toucher le cœur de l’être, qui n’a pas d’âge ou les a tous. Je parle de lamême façon aux uns et aux autres. Adolescents, adultes, les deux mots ne sont jamais que deux temps différents du verbe latin qui signifie grandir. Un participe présent, un participe passé. Deux façons de participer à la vie.

La fleur de vanillier est blanche et son fruit noir. La  parabole entre européens et africains, esclavagistes et esclaves, s’installe au fil du récit. Aviez-vous conscience de cette image en choisissant votre sujet ?

Conscience ou intuition, en tous cas je l’avais en tête, c’est sûr. Une image forte, comme cette cohabitation des touches blanches et noires d’un même piano dans la chanson de Paul Mc Cartney et  Stevie Wonder, Ebony and Ivory

Aujourd’hui encore, l’essentiel de la production de vanille est tenu par les descendants des « maîtres ».  L’abolition de l’esclavage suffit-il à considérer que la morale est sauve et l’économie saine ?

Economie et morale ne sont pas deux sujets distincts et indépendants. La morale c’est l’éthique, ce qui se fait ou ne se fait pas. Les deux mots ont d’ailleurs strictement le même sens, si ce n’est que l’un vient du grec et l’autre du latin. Quant au mot économie, il signifie « les lois de la maison » : ce qui encadre les habitudes et les limites. Une économie amorale est non seulement un réel contresens, mais une aberration complète.

La véritable vanille a toujours été un produit de luxe. Qu’elle soit alimentaire ou en essence de parfum, elle est aujourd’hui encore seulement accessible aux plus aisés.

Vous avez raison. Maintenant, tout est question de choix, de valeurs, de priorités. Quand on me dit que les livres sont chers, j’ai tendance à répondre oui, bien sûr, ils coûtent 8, 10, 20 euros, mais les mauvaises pizzas, on ne dit jamais qu’elles sont trop chères… on les paie sans broncher. C’est du travail de cultiver la vraie vanille, comme d’écrire des livres mûris. Il faut accepter de payer la valeur du travail bien fait.

Lors de son affranchissement, on a donné à Edmond le nom d’Albius en référence à la couleur blanche (alba) de la fleur de vanille. Insulte ou une reconnaissance ? 

Edmond Albius

Selon une version de l’histoire, on lui aurait donné ce nom pour le flatter, parce qu’il était « tellement intelligent qu’il aurait mérité d’être Blanc. » Insulte pour les uns, reconnaissance pour les autres… 

N’est-il pas surprenant que l’action d’hommes comme Edmond Albius à la Réunion, Victor Schœlcher aux Antilles françaises, ou Toussaint Louverture à Saint-Domingue, ne soit pas enseignée dans les écoles de la république ?

Si, bien sûr, même si les programmes sont surchargés. La France a beaucoup de mal à regarder son passé en face. Nous aurions, toutes proportions gardées, besoin d’un équivalent de la commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud. Il nous faudrait une psychanalyse collective, des paroles justes, et des actes symboliques en guise de réparation, qui soient assumés par des hommes d’Etat dignes et respectueux de la véritable histoire. Mais je pense aussi que nous avons tous la responsabilité d’éduquer, d’élever les consciences, que nous soyons parents, enseignants ou autres. Les jeunes ne demandent qu’à ce qu’on leur parle de choses intéressantes.

Une injustice contemporaine en miroir de la honte négrière ?

Une ? Il en existe mille. Les protocoles de laboratoires pharmaceutiques au Kenya plutôt qu’à Zurich. Les enfants à qui l’on offre des jouets fabriqués par d’autres enfants. Chaque fois que quelqu’un pense que ce dont il ne voudrait à aucun prix est assez bon pour les autres : conditions de travail, nourriture, architecture, éducation, salaire, horaires…  Face à ces évidences, nous avons pourtant le choix de refuser, de boycotter, de traquer l’esclavagiste qui est en nous, ou d’accepter et de faire comme si de rien n’était.

De tous les protagonistes de votre livre, y en a-t-il un que vous souhaiteriez incarner ?

Le petit garçon de la page 192, parce qu’il a l’avenir devant lui. Le vieux monsieur de la même page, parce qu’il a trouvé un moyen de dire une vérité de son passé à quelqu’un dont il espère qu’il en fera quelque chose. Et la femme du dernier chapitre, parce qu’elle est dans l’éternité.

Sur quel sujet aimeriez-vous écrire ?

Sur les sujets tabous, les sujets méprisés, oubliés. Mais un sujet ne suffit pas. Pour démarrer, il faut des personnages, des scènes, une phrase, un déclic.

Un conseil de lecture après avoir lu votre livre ?

L'affaire de l'esclave Furcy, de Mohammed Aïssaoui - Editions Folio

L’affaire de l’esclave Furcy, un autre héros réunionnais méconnu à réhabiliter, de Mohammed Aïssaoui. Ce livre est aussi un merveilleux témoignage sur la complicité, la communion qui s’instaure entre l’auteur et son sujet.

Si vous aviez le dernier mot, Sophie Chérer ?

Je reprendrais une phrase de la mère fantôme d’Edmond, dans le dernier chapitre : « Ce qu’un homme emporte avec lui, au moment de passer de ce monde à son Père, c’est ce qu’il a créé, c’est ce qu’il a permis, c’est ce qu’il a béni. C’est ce qu’il avait d’unique. »

Sophie Chérerr – Septembre 2013

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Sophie Cherer

La vraie couleur de la vanille, aux éditions l’Ecole des loisirs

208 pages – 09,00 €

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