Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

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La Nuit

La nuit. Univers ascensionnel où tout est illusions et espaces à combler. On y croise des loulous pas vraiment jojos, des joueurs un peu proxo, des affreux, des afros, des trop beaux, gigolos, et bien d’autres dont la rencontre ne se négocie pas. La nuit. Bordure sans virage. Franche. Claire. Limpide. Nous y dansons au rythme effréné de postures excessives et qu’est-ce que l’écriture si ce n’est une affaire de lignes franches, claires et limpides au service d’un style gangréné par mille hypothèses ? S’agissant de Ce-petit-con, la plus optimiste reste une rencontre. Tant que j’entretiendrai cette brisure de cœur à l’envisager dans les bras d’un autre, cela signifiera que je ne baisse pas pavillon. Il a toujours cru en la passion et s’il a effectivement croisé un nouveau cœur battant, son retour d’ici quelques jours sera pour chercher ses affaires, bientôt suivi d’un nouveau départ en ralliement de l’heureux élu. Il dira quoi ? Ne dira rien. Ou alors quelques phrases élusives m’apprendront sa rencontre avec un solide gaillard de bord de mer. C’est beau Ouessant, tu sais Jérôme, le temps y est humide mais c’est joli quand on aime. Il prendra un ton affaibli, avec des que et des qui perdus au milieu de phrases asséchantes : que c’est sans doute malheureux, qu’il regrette mais son coup de foudre est irrationnel (c’est son mot : Irrationnel), alors peut-être serai-je capable de faire comme si rien ne jaillissait des profondeurs, ni larme, ni amertume, ni aigreur, du moins j’espère conserver cet atout de noblesse et, quand enfin ! on en aura fini, je prendrai véritablement conscience de son départ à la fulgurance des pages qu’il m’aura inspirées, avec l’angoisse ultime que ce qui n’est plus soit bien plus important que ce qui demeure.

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Comme une évidence

Jérôme en était à deux paquets par jour, se demandant s’il fallait compter les cigarettes qui passent ou celles qui restent. De son quotidien il lui semblait n’avoir aucune démonstration tangible dont il puisse dire : Je suis l’acteur. L’écriture d’ordinaire si fluide marquait un temps pour la première fois. Elle  s’éloignait plus encore à mesure d’imaginer que Ce-petit-con eût pu trouvé refuge chez sa meilleure amie. L’amour appartient à celui qui le suscite et depuis toujours Gwénaëlle fomentait de le garder auprès d’elle, fut-ce au prix de flagorneries mensongères. Les éloges qu’elle entretenait au sujet de sa peinture l’enfermaient dans l’assurance d’aptitudes qu’il n’avait pas. Aucun des deux ne semblait vouloir accepter qu’il ne suffit pas d’un talent pour avoir du succès, un bon marchand fait l’affaire. Jérôme savait qu’une telle méprise serait un jour fatidique. L’art était en train de se faire sans lui mais rien n’y faisait : Gwénaëlle l’empêchait de grandir en l’aidant à confondre sujet et peinture, succès et renommée. Son œuvre n’évoluait plus, statufiée au bénéfice des galeristes et de ça, Jérôme refusait d’être complice. Il détestait Gwénaëlle pour son jésuitisme car, dans le fond, elle savait très bien que le génie qui avait un jour effleuré Ce-petit-con, avait aussi disparu depuis longtemps.

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La petite robe noire

Depuis mon enquête auprès du voisinage, la chanteuse française vient régulièrement prendre des nouvelles. Bärbel me glisse discrètement cette phrase à l’oreille.

–       Il y a une femme à la porte qui ressemble comme deux pixels à un fichier  iTunes.

Pour une fois tout le monde est habillé, mieux, élégant, une de mes exigences depuis leur retour lorsque j’ai requis un effort vestimentaire pour dîner. L’attitude des premiers jours fut maussade. Limite hostile. Puis ils se sont pris au jeu avec une charmante bonhomie que je n’attendais plus. Bärbel a fait siennes les robes de sa mère en remplacement du jean/T-shirt ordinaire. L’extrême fragilité qu’elle semble avoir à négocier ses nouvelles tenues avec son propre corps est touchante. Plaisir à s’endimancher. Se coiffer. Se maquiller sous les yeux admiratifs de Guido. Nous l’observons descendre l’escalier. Ce soir elle porte un turban façon Lana Turner. Monte-Carlo. Casino. Gros lot.

–       Je ne savais pas que vous aviez des enfants.

–       Moi non plus, dis-je avec l’air blasé d’un mauvais père.

Comme les fois précédentes, je feins ne pas la reconnaître, ne voulant pas qu’elle imagine que je puisse l’estimer à l’aventure, parmi un lot de notoriété qu’elle même tente de fuir. Après l’avoir remerciée de sa touchante sollicitude, je fais l’état précis des circonstances. La possibilité de confier mes angoisses en français m’isole dans l’agréable confinement d’être chez mon psy.

–       Vous savez, même ce roman dans lequel je m’acharne à orchestrer des mots réfractaires semble ne pas donner suffisamment d’importance à mes angoisses, ni à tout ce que j’entreprends pour le retrouver.

–       Vous écrivez, interroge-t-elle ? Moi je chante.

Nous rions. Beaucoup. Au petit matin elle m’invite à rejoindre sa magnifique villa. Nous entamons une dernière bouteille sur le goulot de laquelle je m’appuierai pour tenir debout au moment de prendre congé, avant, juste avant de retomber, lourd comme un éléphant mort, sur son immense sofa Roche & Bobois.

 

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