Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

Higher

Surprise de trouver la confiture étalée sur le mur, la femme de ménage commença par nettoyer ce qu’elle refusait à comprendre, puis avant d’installer le couvert du petit-déjeuner à l’ombre du pin d’Alep, elle s’accorda dix minutes les pieds dans l’eau de la piscine. Une tache blanche en flottaison attira son regard. Felicia la récupéra avec l’aide du manche à balai. Il s’agissait d’un morceau de papier exposant quelques lignes manuscrites. De l’anglais ? Du français, peut-être ? Était-ce de l’italien ? Felicia qui avait déjà du mal avec l’espagnol, haussa les épaules et posa la feuille à califourchon sur le dos d’une chaise avant de reprendre son ouvrage. Au moment de passer la serpillière derrière le fauteuil de cuir, l’écouvillon bloqua contre un objet métallique. Des clefs de voiture ! Elle les posa sur le bar. Sortit un crayon de sa poche. La feuille sauvée de la noyade était presque sèche. Felicia la retourna et, d’une écriture de philistin, précisa avoir ramassé le trousseau derrière le « club », plus simple à écrire que butaca de cuero [fauteuil de cuir].

Jérôme sentit sous ses pieds la stabilité du sol qui lui avait paru s’effondrer la veille. Il passa directement sous la douche. S’enduit les mains de savon – marque Heno de Pravia à l’arôme de foin fraichement coupé -, et branla son désir d’homme en projetant le visage de son compagnon sur l’ombre de ses paupières closes. Le corps ruisselant il marcha jusque-là terrasse, croqua la cuisse d’un croissant et s’assit à son tour au bord de la piscine. Les idées noires semblaient disparues. Après tout, la fliquette (avec qui il s’était réconcilié dans son sommeil) était davantage aguerrie aux disparitions que lui. Ce-petit-con rentrerait fatalement d’ici ce soir. Avec ou sans excuse. Peu importe. En tous cas le croire laissait augurer une merveilleuse journée qu’il n’avait aucunement l’intention de compromettre en vaines inquiétudes. Jérôme chaussa la paire de New Balance rouge qu’ils avaient achetée ensemble, revint sur ses pas chercher les clefs de voiture et prit la direction de San Antonio.

Les mal garés, véritables chauffards, fous du klaxon, envahissaient le centre-ville. Jérôme finit par trouver une place entre les parallèles et les verticales du terminal ultra moderne de la gare routière, à environ 500 mètres du Bungee Rocket.

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L’immense panneau vantait les mêmes promesses que le jour de leur rencontre où ils avaient pris la file d’attente en solitaire. Quand vint leur tour on les avisa que, sauf à payer double, il fallait être deux. Acceptaient-ils de monter ensemble ? Jérôme observa ses propres lunettes dans les Ray Ban miroir de l’inconnu. Hésitation. De l’un. De l’autre. Puis ils se saluèrent en espagnol sans imaginer avoir la Bretagne pour partage. Le manège était composé d’une assise inférieure surmontée d’un siège plus étroit. Une caméra fixée à l’aplomb du carénage enregistrait le catapultage projeté en temps réel sur grand écran. Sitôt la tension du câble relâchée, les yeux s’ouvraient en explosions globulaires et la violence de l’ascension déformait les visages. L’air s’engouffrait au creux des joues, les faisant claquer comme des voiles spinnakers prises au vent du large. Bien entendu, tout le monde souhaitait conserver le souvenir d’avoir « oser le faire. » Quelle ne fut donc pas leur déception lorsque le gérant s’excusa du problème rencontré avec le magnétoscope : « Mais si vous prenez une K7, je vous offre un autre tour pour le refilmer. » Qu’à cela ne tienne ! L’un et l’autre avaient la nausée, mais hors de question de s’avouer vaincu : plutôt la gerbe en l’air que la défaite sur terre. Quand à nouveau ils furent harnachés de courroies à gauche et à droite, Jérôme sentit le parfum de son compagnon d’attache, une odeur florale en contraste avec celle de barbe à papa qui remontait des stands forains un peu plus à l’écart. Quatre… Trois… Le décompte s’affichait avec cette fois un large sourire prétextueux face à la caméra. Deux… Un… Ils s’époumonèrent ensemble ainsi que la fois précédente. Leurs cris de jeunes hommes en mue passaient du grave à l’aigu au format de petits couinements entremêlés. Dans la force qui les prenait, l’amour naissait aussi. Mais la passion est une balle de revolver chargée par le diable, seuls les sentimentaux naïfs avancent bras en croix face au canon. L’un et l’autre s’y appliquaient déjà. Tenant à la fois de la cible et du tireur. Ouais ! Même pas peur. Ça allait pourtant faire mal à coups de pieux dans le cœur.

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Étourdissant

Début de soirée. L’angoisse de la solitude me pousse à soigner le mal par le mâle (ou l’inverse). Je prends la voiture en direction de salines à la recherche d’une amnésie provisoire. Les stations-services défilent. De plus en plus vite. J’essaie de résoudre mon Oedipe comme il le ferait : pied au plancher. Il a toujours eu un faible pour les carrosseries du diable, de ces mecs qui ont la virilité dans le volant et s’endettent pour un cheval-vapeur supplémentaire. La place du chauffeur n’est jamais négociable, pas même en scooter où je me tiens toujours à l’arrière sans opposer le moindre argument. Je glisse alors mes mains sous son T-shirt. Remonte lentement vers les pectoraux. Son torse lisse comme une laque de Chine m’enivre davantage que la vitesse. Il ralentit. Tends son cou en arrière. Ma langue effleure le creux de son oreille. Ce sont quatre secondes plus fortes qu’un préservatif au pied du lit, manière pour lui de me laisser entendre ce qu’il ne m’a jamais dit et, voyez-vous, si je raconte ces gentillesses accessoires, c’est parce que je garde en moi l’angoisse primitive qu’un jour il me manque davantage qu’en descente du scooter.

La route se ressert. Devient piste sablonneuse puis chemin caillouteux en fin duquel je coupe le contact. Les premières années nous venions ici après avoir fêté la nuit. La perspective sur Formentera, mais aussi la côte, plus rude et décousue vers la pointe des salines, rappellent la Bretagne. Nous étions dans ce rôle où le bonheur incise l’âme au point de le confondre avec l’anesthésie du malheur. L’endroit jouit d’une certaine liberté. Chacun s’installe dans son délire exhibitionniste ou voyeuriste, qu’importe, les plus audacieux viennent le jour et les autres, d’une hardiesse moins effrontée, s’affichent le soir ou la nuit. Quoi qu’il en retourne, sur cette plage ou ailleurs, il est le seul à qui j’ai pu m’offrir. Je n’ai jamais vraiment insisté pour le prendre. Certes, il me l’a demandé plusieurs fois et plusieurs fois ai-je ainsi  fait l’homme (diraient ceux qui n’y connaissent rien), mais cette façon qu’il a d’être en moi valorise ma sainte virilité et rassure la sienne. À aucun moment ne me suis-je senti aussi fort et masculin qu’avec lui dans l’abandon de mon corps malmené (cette position qui avilit sans déshonneur et dont la jouissance fait la noblesse – passif est le mot juste : sans résistance), et parfois l’espoir intime qu’il me fît mal, juste un peu, en tout cas.

 

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