Véro l’exploratrice adore l’exploration urbaine -communément appelée Urbex – depuis toujours. Munie de son appareil photo, elle capture ces lieux en apparence défraîchis. Depuis 2018, cette décoratrice d’extérieurs -traductrice de métier – sillonne les rues de Rennes à la recherche de « zones de confort ». Qu’entend-elle par là ? Entre deux collages, une traduction et un cliché, elle répond à Unidivers.

zone de confort rennes
© GoMaurice

Notre attention est généralement captivée par les vitrines où gadgets dernier cri et nouvelle collection savamment mis en valeur brillent de mille feux. On s’attarde sur les nouveautés sans réellement prêter attention à ce qui nous entoure, mais une minorité de personnes laisse vagabonder son regard au-delà des lumières criardes, dans les recoins oubliés des villes. Leur œil s’accroche sur les façades invisibles, pourtant à la vue de tous… Véronique, connue sous le nom de Véro l’exploratrice, est l’une d’entre eux.

Cette traductrice freelance de profession (anglais-français) pratique la photographie urbex et semble passionnée par le sujet depuis toujours. « J’ai l’impression de pratiquer l’exploration urbaine depuis toujours. Quand j’étais petite, j’avais une fâcheuse tendance à passer les barrières et les portails rouillés », se souvient-elle amusée. Qu’entend-elle par exploration urbaine ? L’Urbex, né de la contraction anglaise « urban exploration », caractérise la visite de lieux construits et abandonnés par l’homme. Très courante aujourd’hui, cette activité émerge dans les années 80 en France, mais est pratiquée par les hommes depuis des siècles. Il n’est pas rare de voir circuler des photographies urbex sur la toile. Cette pratique inclut parfois la visite de lieux interdits au public ou difficiles d’accès : usines désaffectées, chantiers de construction, tunnels de métro, etc. À ces mots, certains penseront peut-être à la série d’anthologie American Horror Story, plus précisément à la saison « Asylum ». Ils se rappelleront de ce couple farfelu qui passe sa lune de miel à visiter des lieux abandonnés, notamment un ancien asile…

Cette manie d’enfant a perduré dans le temps et appareil à la main, Véronique capture ces lieux laissés pour compte… « Ces espaces ne sont pas inexistants, seulement inoccupés. On passe à côté sans les voir. » Il faut avouer que ces friches possèdent un je ne sais quoi de fascinant. Entre ces murs délavés où la nature reprend parfois ses droits, le temps semble figé. Dans ces espaces vidés ou laissés tel quels, toute vie humaine a disparu et pourtant une atmosphère étrange émane… Peut-être est-ce simplement l’âme des lieux. « Cette décrépitude est à la fois belle et très éclairante sur la dérision des ambitions humaines et de tout ce que l’on entreprend. » La beauté émerge du déclin de ces habitations.

« Coller DU papier peint permet d’attirer l’œil là ou il ne se pose jamais. »

zone de confort rennes
La zone de confort de rue Robien est une des rares encore visible.

« Je m’amuse juste à faire des collages le dimanche »

Depuis décembre 2018, Véronique est devenue décoratrice d’extérieurs à ses heures perdues. Un statut étonnant, mais qui ne laisse aucun doute sur la nature de son activité, une pratique singulière en lien direct avec l’urbex. « Je me suis aperçue que les bouts de papiers peints délavés ou arrachés accrochaient particulièrement mon regard. La gaieté de ces papiers peints aux motifs généralement joyeux contraste avec le lieu abandonné. Ils racontent une vie aujourd’hui oubliée. »

Sans réelle envie de développer une pratique artistique à plus grande échelle, l’exploratrice sillonne les rues de Rennes à la recherche de panneaux ou portes de maisons à l’abandon. Une fois l’emplacement trouvé, elle coupe les pans de tapisserie chez elle et, armée d’un seau de colle et d’un pinceau, elle part badigeonner et habiller les rues de Rennes à sa manière vintage et colorée. « Je suis tombée sur un rouleau de papier peint dans une brocante et je ne savais pas comment j’allais l’utiliser, mais je voulais absolument l’acheter. » Véronique a finalement trouvé une utilité à ce morceau d’une époque révolue et aujourd’hui, un placard déborde de rouleaux de papiers peints chez elle. « C’est quasi maladif, mais c’est aussi une collection – confie t-elle. Certains motifs renvoient à des époques précises comme ces fameuses fleurs oranges des années 70. » Véronique aime l’idée que les bouts de tapisseries fassent appel à l’imaginaire, l’affectif et l’enfance. Selon le papier peint, les souvenirs ressurgissent et les passants se rappellent la maison de leurs grands-parents ou de leur grande tante. Une petite madeleine de Proust en pleine rue en somme.

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La présentation de son compte Instagram résume parfaitement sa démarche : Chez moi c’est partout, chez vous aussi. Activité autant artistique que sociale, la traductrice questionne l’espace commun et son appartenance. « À cette période, j’ai également eu de gros soucis financiers. Le métier de freelance ne présente aucune sécurité de l’emploi et j’ai réellement eu peur de ne plus pouvoir payer mon loyer. Le fait de pouvoir me retrouver aussi facilement à la rue a été le déclic. Comme toute démarche artistique, le collage m’a permis de conjurer la peur – déclare-t-elle. Ces collages ont une valeur symbolique. C’est une manière de dire que la rue est un espace commun. Après tout, on a tous des souvenirs de moments passés à l’angle d’une rue, sur un boulevard, etc. »

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« J’aimerais vraiment réaliser des actions anti-pub »

Véronique a récemment collé un ancien panneau publicitaire rue d’Antrain et avec ce geste, on peut y voir, peut-être, les prémices d’un nouveau cycle. Ce tableau métallique fixe où figurait une publicité défraîchie de l’enseigne Super U ne semblait plus attirer les regards et elle avoue avoir eu envie de réaliser des actions anti-pub. « Peut-être pas à base de papiers-peints, mais au final tout se rejoint. Il y a toujours l’idée que la rue est une maison. Le monde est bombardé de publicités avec une incitation constante à la consommation alors qu’une grande partie de la population a du mal à acheter le nécessaire… » Son activité n’est au final qu’un moyen de montrer une réalité bien présente en France. Notre pays compte actuellement plus de 140 000 personnes sans domicile fixe et elle sait que l’on peut se retrouver à la rue en un claquement de doigt.

« Se surpasser est parfois une bonne chose. ça peut être productif et intéressant, mais, selon moi ON SE TROUVE DANS UNE SOCIÉTÉ OÙ ON NOUS INCITE À SORTIR DE NOTRE ZONE DE CONFORT sous un faux prétexte. C’est une façon de faire subir une pression permanente à la population »

Comme tout art urbain, son travail n’est qu’éphémère. La tapisserie s’abîme avec le temps avant de finalement disparaître… c’est le jeu et elle l’accepte avec le sourire. « La porte de la rue Saint-Melaine est le collage qui a le plus de longévité. Il est à l’abri des intempéries ce qui préserve la tapisserie. » En France, l’exploration urbaine est prohibée par quelques décrets, arrêtés préfectoraux ou règlements internes de certaines administrations. « Je m’efforce de ne pas coller sur des propriétés privées, de jolis endroits qui n’ont pas besoin de plus attirer l’œil. Je privilégie des lieux où ça ne gêne personne en particulier. » Elle n’a jamais eu de problèmes à ce jour, mais après tout, quel mal peut-il y avoir à redonner vie et couleurs à des emplacements oubliés ?

Instagram Véro l’exploratrice

Instagram Zone de confort

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