Paru aujourd’hui aux Éditions Actes Sud, le roman de Valentine Goby, Un paquebot dans les arbres, relate le combat d’une adolescente pour sauver la dignité de sa famille

paquebot-dans-arbres_valentine-goby_actes-sudEn cette rentrée littéraire, Valentine Goby nous offre une nouvelle fois le portrait d’une jeune fille dans la tourmente prête à tout, grâce à la force de son amour pour sauver sa famille. C’est une rencontre avec une femme incroyable dont l’histoire familiale repose dans les ruines du sanatorium d’Aincourt qui donne à l’auteur le sujet de ce vibrant roman.

Mathilde Blanc est la seconde fille de Paul et Odile, née cinq ans après un garçon mort à l’âge de deux mois. Paulot, une fille, il en a déjà une… Mathilde sera un garçon manqué, toujours en short jaune, prête à se rompre le cou pour arracher un regard de son père, homme solaire qui fait danser le coeur de La Roche-Guyon au son de son harmonica dans son café Le Balto.

Le Balto est le centre de La Roche et Paul Blanc le centre du Balto

Paul,  » poreux à toutes les peines et doué pour la joie » attendrit sa femme Odile depuis qu’elle a cinq ans, fait valser sa fille aînée, Annie et donne à tous du temps, de l’argent et du bonheur. La jeune Mathilde aimerait aussi que son père la regarde et la fasse danser, l’intègre davantage dans ce bonheur musical. Elle n’a avec le père que le bonheur de quelques ballades dans la nature qu’ils affectionnent tous deux.

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Sanatorium d’Aincourt

En ce début des années 50, la maladie va fracasser cette vie de famille heureuse. A la suite de quelques côtes cassées dans un accident de voiture, une fièvre persistante accable Paulot. Très vite, on lui détecte une pleurésie puis des bacilles, diagnostic qui l’oblige à faire un séjour dans un sanatorium, lieu de soin et d’isolement. Construits dans les années trente, les sanatoriums étaient des bâtiments massifs avec de grandes terrasses sur le toit, à l’écart du monde dans un océan de verdure, d’où leur surnom de « paquebot ». La famille entière entre alors dans la spirale de la maladie. Celle qui broie le bonheur fait perdre son activité, son lieu de vie, sa liberté et sa dignité. Les mots inconnus, difficiles à prononcer vont alors se succéder dans la vie de la jeune Mathilde. Tuberculose, bacille de Koch, Tubard…L’isolement, l’exclusion par peur de contagion s’appliquent à toute la famille. Seule Jeanne, une fillette un peu simplette restera l’amie de Mathilde dans une classe où tous la rejettent. Le Balto se vide. Les responsables de la municipalité, ayant pourtant largement profité des largesses de Paulot, brillent par leur absence.

En 1952, la sanatorium_bodiffe_plemet_cotes-armorstreptomycine, découverte en 1944 aux États-Unis, n’est pas encore utilisée en France. Les Blanc, commerçants, n’ont pas la Sécurité sociale. Paul peine à travailler, il doit s’éloigner de l’alcool, la famille quitte le Balto puis La Roche. De déménagement en faillite, Odile tente de faire survivre sa famille jusqu’au jour où elle contracte elle aussi la tuberculose. Les nouveaux mots continuent d’assaillir Mathilde : les mots de la chimie, des molécules, antibiotiques, les mots de la chirurgie, mais aussi hypothèque, famille d’accueil…

Annie, la fille aînée, mariée et bientôt maman vit à l’écart sur son île de bonheur.

Son ventre est une permission de repli supplémentaire contre laquelle tout reproche se fracasse

rentree-litteraire-2016_actes-sudMathilde et son jeune frère Jacques sont placés en famille d’accueil. En jeune fille rebelle, Mathilde ne peut supporter l’hypocrisie et la mesquinerie de cette vieille veuve qui accueille des jeunes filles isolées. Elle réclame son émancipation et s’installe dans leur maison de La Roche malgré les scellés. Sans ressources, mais sans jamais vouloir profiter des autres ou voler, cette gamine veut encore et toujours reconstruire le territoire perdu de sa famille, la seule chose qu’elle possède. Son objectif est de redonner le sourire à Paulot, la fierté à Odile, l’espoir à son frère Jacques devenu un ange triste dans une famille d’accueil qui pourtant le traite bien.

Alors que les conflits s’intensifient pour l’indépendance de l’Algérie, Mathilde vit sur sa terre d’exclusion, de rébellion et d’indépendance. En mère courage, elle travaille pour gagner son indépendance, elle passe du temps au sanatorium, un lieu où ses parents se reconstruisent une vie avec des rêves et de l’amour, elle tisse un lien permanent avec son frère et sa soeur pour garder intact ce territoire familial qui les animait tous avant cette dépossession totale liée à la maladie. Mais les épaules d’une enfant de dix-huit ans sont bien trop frêles pour prendre en charge toute une famille et un avenir.

C’est une danse étrange que celle de Mathilde sur ce fil, son corps penchant toujours du même côté, lesté du poids d’amour qu’elle porte à Odile, Paulot et Jacques; du côté de l’oubli de soi

 Ce très beau roman embarque le lecteur dans une traversée tumultueuse où Mathilde prend le commandement du bateau familial à la dérive. Elle sera celle, fragile, mais courageuse et tenace, qui tente de redonner la dignité à sa famille éclatée.

Roman Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby, Actes Sud, 17 août 2016. 19, 80€

 

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Née en 1974, Valentine Goby publie son premier roman en 2002 chez Gallimard : La Note sensible. Elle écrit des ouvrages pour les adultes et pour les jeunes. En 2014, elle reçoit le Prix des Libraires pour Kinderzimmer, paru chez Actes Sud, un prix parmi de nombreux autres. Passionnée par l’histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d’exploration littéraire essentiel. Elle est présidente du Conseil Permanent des Écrivains depuis 2014 et Vice-Présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Elle est également maître de conférence à Sciences-Po en littérature et écriture, autour des liens entre fiction et guerre.

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L’histoire mouvementée du sanatorium d’Aincourt

Le sanatorium aujourd’hui en partie abandonné d’Aincourt est situé dans le Parc naturel régional du Vexin, le parc de la Bucaille, non loin du village d’Aincourt dans le Val-d’Oise. Imaginé par les architectes Édouard Crevel et Paul-Jean Decaux, la construction de ce sanatorium aura lieu de 1931 à 1933, il est l’un des plus vastes ensembles de cette catégorie édifiés au XXe siècle. Le projet, architecturalement novateur, comprenait trois bâtiments principaux figurant

un transatlantique vivant, prêt à voguer vers la haute mer

L’ouverture a lieu en 1933, le pavillon des enfants ferme le 9 février 1939 et le sanatorium ferme le 9 juin 1940.

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GMR Aquitaine Vichy 1943

Le 5 octobre 1940 le gouvernement de Vichy décide d’ouvrir le premier camp d’internement administratif de la zone nord. Les premiers internés arrivent le 9 octobre 1940 : dans un bâtiment prévu pour 150 malades se retrouvent 210 internés et jusqu’à 667 en juin 1941. Gardé par des gendarmes français et sous contrôle des autorités de Vichy, on y interne les opposants au pouvoir en place, notamment les communistes qui sont ensuite déportés vers des camps d’extermination. Le 15 septembre 1942, le camp d’internement ferme définitivement, mais il devient centre de formation des GMR (Groupes mobiles de réserve), un groupe paramilitaire créé en 1941 pour diverses tâches de « maintien de l’ordre public », en appui à la police et à la milice. Dissout en 1944 et remplacé, après « épuration » par les CRS (Les Compagnies Républicaines de Sécurité n’auront pas dans leurs rangs que des anciens membres des GMR, mais également des communistes et des résistants de tous bords)

Aujourd’hui, un seul des trois bâtiments est encore en activité (occupé par le Centre Hospitalier du Vexin), les deux autres sont dans un état particulièrement dégradé malgré un classement monument historique en 1999.

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Livres Hebdo publie, dans son numéro 1098 du vendredi 23 septembre 2016, le palmarès qui, chaque année, présente dans la rentrée littéraire les romans préférés des libraires.

300 professionnels interrogés ont désigné en tête de leurs choix :

Écoutez nos défaites de Laurent Gaudé (Actes Sud) en littérature française et Les bottes suédoises d’Henning Mankell (Seuil) en littérature étrangère.

Ils ont aussi particulièrement apprécié, en fiction française : Un paquebot dans les arbres de Valentine Goby (Actes Sud), classé 2e, Petit pays de Gaël Faye (Grasset), 3e, La succession de Jean-Paul Dubois (L’Olivier), 4e, et Le grand jeu de Céline Minard (Rivages), qui arrive en 5e position.

Chez les étrangers, outre le roman d’Henning Mankell, ils ont distingué Station Eleven d’Emily St. John Mandel (Rivages), 2e, Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia (Albin Michel), 3e, The girls premier roman de la jeune Emma Cline (Quai Voltaire), 4e, ou encore Judas d’Amos Oz (Gallimard) qui se place sur la 5e marche des fictions étrangères préférées des libraires.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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