Dans une vie à soi Laurence Tardieu narre sa découverte de l’œuvre de Diane Arbus (1923-1971), célèbre photographe américaine au Musée du Jeu de Paume en octobre 2011. Hasard d’une promenade lors d’une période de vague à l’âme. Cette exposition la surprend par sa beauté mais surtout par la face cachée des portraits.

 

La perception d’une œuvre se vit aussi avec nos souvenirs, nos expériences, notre sensibilité. Laurence retrouve sa jeunesse dans les portraits de Diane.

Cest ce que je retrouve au fond des yeux de Diane : la même docilité, la même expression apeurée. La même sensation d’être là et de ne pas y être.

Diane Arbus enceinte
Diane Arbus enceinte

Le besoin impérieux d’aller plus loin, de mieux connaître la vie de Diane Arbus accapare la narratrice. Les ressemblances se révèlent alors au fil des pages. Issues toutes deux d’un milieu de la riche bourgeoisie, elles sont élevées à des époques différentes dans un même monde policé, isolé de la misère du monde, « enfermée dans un climat dirréalité. »

Nous vivons dans un monde qui ressemble à un décor parfait, un monde sans aspérité, un monde sans heurts.

Avec la honte et la peur, Diane affronte pourtant sa famille pour vivre son amour avec Allan et Laurence osera avouer son envie d’écrire à ses parents.

Nous sortions despaces emmurés, et notre énergie était immense. Et la force de ce mouvement dextraction devenait notre moteur, nous propulsant, elle dans la photographie, moi dans l’écriture.

Diane arbus
Les jumelles par Diane Arbus

Avec d’autres résonances entre les deux vies de femmes, d’artistes et de mère, comprendre la vie de Diane Arbus permet à Laurence de retrouver son histoire, de plonger au fond d’elle-même « pour se rassembler ».

Si les photos de Diane Arbus ont parfois choqué par leur indécence, le livre de Laurence Tardieu sur son père lui a aussi valu sanction de la famille et de la profession. Entre la difficulté de la création, le jugement de l’entourage, l’importance pour le créateur d’être en respect avec son âme et non son milieu, les vies des artistes chancellent souvent. Ecrire pour Laurence Tardieu est la transposition de la réalité de son être. La manière dont elle s’exprime a les accents de sincérité, de quête introspective, de passion tant dans ce qui la trouble que dans ce qui l’anime.

Elle avait cherché ce que moi aussi je cherchais. Elle aussi avait rompu avec son passé. Elle avait avancé sans fard et sans filet jusquau bout.

Une vie à soir
Une vie à soi de Laurence Tardieu

Les romans de Laurence Tardieu se font rares parce qu’ils ne sont pas dans l’apparence mais dans l’expression de ce qui se cache au plus profond de soi. C’est cette écriture « sans fard et sans filet » qui donne la vibration de ce récit très personnel qui a aussi l’avantage de nous faire découvrir la vie d’une grande photographe new-yorkaise.

Le jour, la nuit, Diane Arbus m’a envahie un peu plus. Elle est devenue une sœur, une compagne, un double – je ne sais comment définir le lien insensé qui a commencé à m’unir à elle.
Elle est devenue une obsession.
Elle ne m’a plus quittée. A moins que ce ne soit moi qui ne l’ai plus quittée.
Très lentement, je lisais sa chronologie. Je lisais les fragments de lettres, de rêves, de notes, qu’elle avait écrits. Je regardais ses photographies. J’avais peur de ce que j’allais mieux découvrir encore, j’avais peur et j’étais tout à la fois aimantée : qui était cette femme, morte il y a un peu plus de quarante ans, cinq mois avant que je ne vienne au monde, dont il y a quelques jours encore je ne connaissais rien, et dont la rencontre avait été une si violente implosion en moi ? Cette femme, dont je rêvais la nuit, et que je sentais devenir vivante en moi ? Cette femme, qui avait su déterrer, peu de temps avant de mourir, le cœur de son enfance, et dont les mêmes mots avaient fait exploser les parois de verre entre lesquelles était enfermée, depuis des années, ma propre enfance ?
Plus je découvrais qui elle avait été, plus des pans entiers de ma vie revenaient à moi, comme les images d’un film oublié qu’elle me faisait revoir.
Qu’elle me faisait revivre.

 

Une vie à soi Laurence Tardieu, Flammarion, août 2014, 144 pages, 18,00 €

 

Laurence Tardieu est une écrivain française née à Marseille en 1972. Elle est aussi l’auteur de Puisque rien ne dure (Stock 2006) pour lequel elle a reçu le Prix Alain Fournier en 2007.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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