Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

Insensé

22h30 – Au retour, je les aperçois main dans la main sur le bas-côté. Ils font penser à une chanson de Cat Stevens sans réussir à me souvenir du titre. Je leur demande s’ils souhaitent être rapprochés de quelque part. La fille hésite. L’espace d’une seconde elle me dévisage avec l’impertinence du jeune âge, et l’instant d’après insiste pour s’asseoir devant. Ils sont suédois. Leur Espagnol est à peine compréhensible, mais je converse en français avec Bärbel qui se débrouille pas mal, puis nous passons à l’anglais, car son compagnon a du mal avec Victor Hugo, explique-t-elle en faisant les présentations. Guido enchaine sur leurs parents : « Ils veulent briser notre couple au prétexte que nous sommes cousins. Alors qu’on ne se voit jamais en dehors des vacances. Fucking family ! Ce soir on fait le mur. » Une idée passe. Subtile. Fragile. Elle se lézarde aussitôt. Je remboite l’allume-cigare dans son support et change de station FM. Rapide coup d’œil dans le rétro. L’effet miroir est d’une violence inouïe. Ils sont deux. Moi seul. Sans réfléchir, je récupère l’idée trop vite écartée et leur propose de venir à la maison : « Vous aurez votre chambre avec Blue Ray, Internet, console de jeux, piscine, jacuzzi… (J’énumère ce que l’on peut espérer du confort à cet âge). Mon ami sera peut-être là. Je ne sais pas. C’est à dix minutes. Sinon je vous laisse sur la route d’Ibiza. »

23h40 – Les gamins tournent en rond dans la cuisine. J’ouvre le frigo. Aucune envie ne se dégage des aliments rangés au cordeau par Felicia. Je propose de commander des pizzas ou alors chacun se fait un plateau : « Comme vous voulez. » La seconde option l’emporte haut la main. Ils s’installent au bord de la piscine avec un assortiment de fromages et du Pepsi. Bärbel est magnifique. Je le redirai plus loin. De nombreuses fois. Je redirai qu’elle est très belle. Son soutien-gorge en coton crocheté marque ses petits seins flanqués de têtes d’ogives. J’ai presque honte de la résumer à ça, mais tant qu’il s’agit de physique tout est relativement simple. Du moment que la beauté opère, le reste n’a plus d’importance. C’est d’ailleurs pour cela que nous sommes pervers. Incapable d’y résister. Pour cela que j’observe leur impertinente jeunesse tenant lieu d’une grâce dont ni l’un ni l’autre ne semble avoir conscience. Ensuite il est préférable de les laisser seuls. Bärbel choisit un film tête penchée le long des rayonnages.

–       Il est bien celui-là ou tu en conseilles un autre ?
–       Non non, il est excellent.
Au moment de gagner la chambre, j’ai droit à une bise sur le front. Puis une seconde. Chacun la sienne.
–       Tack, répondent-ils de concert.
Guido enlève son T-shirt dans l’escalier, et Bärbel relit pour la énième fois le résumé de Brokeback Montain.

 24h10 – Je descends à la plage. Comme un enfant attend son histoire avant de s’endormir, j’espère la fortune d’une étoile filante à laquelle accrocher mon sommeil. Sur la pointe des vagues, quelques reflets séléniens laissent imaginer l’épine dorsale de sirènes opulentes. Elles bondissent et replongent. D’autres s’envolent par delà les crêtes pour disparaître dans l’encre liquoreuse du ciel. Un tel volume d’impostures me relaxe et m’amuse. Je suis là et je n’y suis pas. En fait, je résiste à l’angoisse jusqu’à ce que les premiers symptômes de vomissements me rappellent à elle. J’étais là et je n’y suis plus…

24h30 – Sitôt rentré, j’avale quatre Lysanxia avec une bière. Gros plan sur la bouteille vide couchée au sol. Elle roule, bientôt arrêtée par la bordure du tapis. J’en descendrais bien une autre, mais mon instinct de sauvegarde incline vers la prudence. Dormir. Si seulement. Et d’ici là m’occuper à le faire. En mettant de l’ordre, par exemple. Cette idée me redonne un peu d’énergie. D’abord les croissants sur la table du petit-déjeuner. Ils n’ont pas bougé depuis ce matin lorsque j’ai arraché une cuisse au plus joufflu. Avec le reste, les oiseaux se sont offert un gueuleton en étoilant de perforations claires les croutes dorées. On dirait les stigmates d’une maladie éruptive. Genre vérole des jours heureux. Allez, zou  ! Direction la cuisine où la poubelle ouvre une gueule de brochet. Au moment de retirer mon pied et d’entendre les mâchoires métalliques se refermer, un frisson d’émoi remonte chacune de mes vertèbres à la lente vitesse d’une torture asiatique. Ton odeur est dans la maison. Tu es là. Revenu. Imagine un seul instant la violence de ce nouveau catapultage ! Bärbel vient se planter face au garde-corps de la mezzanine. Le regard perdu au-dessus de ma tête, elle appelle Guido. Je me retourne. Ce trou du cul s’est aspergé de ton eau de toilette. Sur le coup, l’envie de distribuer des baffes me chauffe les mains puis le prodigieux bonheur que m’a procuré la seconde où j’ai pu croire en ton retour se prolonge en suspicion de moi-même alors qu’il est associé à l’appétissant duvet blond d’une nuque juvénile.

25h40 – Je jette le lit pneumatique au milieu de la piscine. M’y allonge bras en croix et le cœur en quinconce. Nous avions à peu près leur âge le jour de notre rencontre sur la catapulte. Une fraicheur moussue trahissait ton goût des belles odeurs. Bouquet lumineux de pistachiers suivi d’un fond boisé d’aiguilles de pin à l’assaut des magnolias. C’était beau. C’était toi. Beau à sentir et agréable à voir. De cette réminiscence aussi douloureuse qu’une griffure de chat, me reviennent sept lettres noires sur un flacon Givenchy. Insensé.

 

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