Ian McEwan s’est toujours intéressé à la science et ses enjeux (Samedi, 2006 ; Solaire, 2011), à la politique aussi (L’Innocent, 1990; Opération Sweet Tooth, 2014; Le Cafard, 2020), aux problèmes juridiques et sociaux enfin (L’intérêt de l’enfant, 2016). Le nouveau roman de Ian McEwan, Une machine comme moi, aborde la question de l’intelligence artificielle. Voilà un roman à plusieurs facettes, tout à la fois dystopie, uchronie, réflexion sur l’emprise des robots et machines informatiques dans nos vies ouvrant de considérables défis. Un livre excitant et sombre, porté par un humour noir dont McEwan ne se départit jamais.

Mc EWAN

Posons le cadre : nous sommes en 1982 dans une Angleterre chavirée et « cul par-dessus tête ». Margaret Thatcher vient de subir une sévère défaite dans la reconquête des Malouines dont s’est emparée la junte des militaires argentins. Des milliers de morts sur les navires britanniques touchés par les missiles exocet achetés à la France sont rapatriés au pays. Tony Benn, l’opposant, chef de file des Travaillistes et fer de lance d’un départ de son pays de l’Union européenne, un Brexit qui ne dit pas encore son nom, succède au 10 Downing Street à la « Dame de fer », elle-même confrontée à des manifestations massives contre l’injuste « poll tax ». Le leader travailliste peu après sa prise de fonction mourra dans un attentat de l’IRA. Deuil national en Grande-Bretagne, drapeaux en berne aux États-Unis décidé par le Président Jimmy Carter, se remémorant alors la figure de son prédécesseur Kennedy réchappé d’un attentat à Dallas vingt ans plus tôt. En France aussi, même décret du Président de la République, Georges Marchais, – un monde cul par-dessus-tête, on vous l’avait dit ! -. Pendant ce temps, les Beatles continuent d’enregistrer des albums. Et Alan Turing, génie de l’informatique, sauveur du pays quand il déjoua le code secret des nazis Enigma, ne s’est pas suicidé. Un Turing, maître d’œuvre dans le monde de l’intelligence artificielle, juge et partie au cœur de l’intrigue aussi noire qu’humoristique du roman de Ian Mc Ewan.

Dans ce monde tourneboulé, Charlie Friend, électronicien, anthropologue, boursicoteur et panier percé, consacre l’argent de sa mère décédée à l’achat d’un robot – 86000 livres, une belle somme ! -, un humanoïde mâle, baptisé Adam, parmi les 25 exemplaires mis sur le marché, les deux genres produits à part égale ou presque. Il aurait préféré s’offrir une Ève, mais elles étaient toutes parties en un clin d’œil, dont une demi-douzaine vers les pays du Golfe. Si le genre des robots mis en vente était bien net, l’origine, sciemment indéfinie, fit problème : « l’Arabe ne se distinguait pas du Juif » déplorait-on autour de la Méditerranée …

Le rêve de Charlie ? Faire de cette créature artificielle un miroir de lui-même et de Miranda, sa petite amie et future épouse, imaginer un robot fait de leurs propres désirs : « Notre intention était de concevoir une version améliorée de nous-mêmes, plus moderne, et d’exulter devant notre inventivité, de jubiler de notre supériorité. […] Dieu avait jadis offert au premier Adam une compagne sous sa forme définitive. Je devais inventer moi-même mon nouveau compagnon » se dit Charlie. L’humanoïde chèrement acquis est saisissant de réalisme : finesse et tiédeur de l’épiderme, battements cardiaques perceptibles au toucher, paupières frémissantes. Mieux, ou plus grave, Adam est d’allure séduisante : belle stature, muscles saillants, peau joliment brune…

Reste à configurer l’objet selon les vœux du couple. Adam est livré avec un logiciel partiellement déterminé, laissant à l’utilisateur la liberté de le paramétrer à sa guise. Charlie et Miranda vont s’y coller. Adam sera une créature hybride, reflet de deux personnalités et de deux rêves, un peu comme un enfant dont on attendrait avec impatience la naissance et rêverait la vie future.

Problème de processeurs, erreur de paramétrage, bug du logiciel ? Nullement. Adam, en effet, progressivement imaginé, construit et peaufiné par le couple, va tomber amoureux… de Miranda, secrètement réjouie – la perfide ! – de l’avoir programmé avec la trouble intention d’engager avec lui des rapports intimes nullement virtuels ! « Premier homme fait cocu par un artefact. J’étais de mon époque, à la pointe de la nouveauté, vivant avant tout le monde le drame du remplacement si fréquemment et sinistrement prédit. » Charlie se pose alors la question dans ce qui devient un vaudevillesque ménage à trois: « Peut-on être jaloux d’un robot ? » Miranda, amusée de la jalousie de son compagnon, lui rappelle que le robot qu’il a tout d’abord cherché à acheter était une Ève. Dans quel but ? lui demande-t-elle, d’un ton quelque peu vachard.

Adam, sage et réfléchi, pris de mauvaise conscience – la machine s’humanise peu à peu – et désolé de semer la discorde dans ce couple qui l’a accueilli, renoncera à cette liaison et ne déclarera plus son amour pour Miranda que par haïkus interposés ! Les robots peuvent-ils être poètes ? Tout au moins admettons qu’ils sont doués d’une capacité de mémoire des textes prodigieuse, bien supérieure à celle des pauvres humains. Adam peut lire et retenir tout Shakespeare en une nuit ! Ce qui le fera briller face au romancier et père de Miranda, ravi d’échanger avec un futur gendre de haute érudition et culture ! Pauvre Charlie, dépossédé et trompé une deuxième fois…

La conscience morale, le sentiment amoureux, le remord, le désir étaient-ils vraiment prévus dans le programme d’installation du logiciel ? Subtile et excitante question dans le plaisant développement de l’histoire imaginée par Ian McEwan. Charlie apprendra aussi que parmi la vingtaine d’humanoïdes mis en circulation, certains se seraient eux-mêmes volontairement déprogrammés et inactivés. Des suicides, en d’autres termes !

Pour compliquer encore les choses avec Adam, un petit garçon, Mark, fait irruption dans la maison, un enfant de deux parents incapables de s’en occuper et pris en charge par les services sociaux. Charlie et Miranda caresseront le rêve d’être ses parents adoptifs au grand dam du robot dépassé par la fantaisie, les jeux et les humeurs du garçonnet. Comme jaloux lui aussi, à son tour.

Mc EWAN
Photo : Artyom Kim (Unsplash)

Et ce n’est pas tout : Adam, par sa capacité à accéder à toutes sortes de banques de données et de fichiers personnels, va révéler à Charlie l’histoire dramatique d’un faux témoignage que lui cache Miranda dans une sombre affaire de viol. Une affaire qui la conduira devant les juges informés eux-mêmes par l’incorruptible Adam, convaincu du principe qu’il aura appris dans la mémoire des Big Data : Dura lex sed lex.

Voilà bien la différence entre faibles humains et humanoïdes accomplis et imperturbables. McEwan pourrait faire sien le constat du philosophe français Henry Lefebvre il y a un demi-siècle : « Pas de trous dans le robot. Mémoire infaillible, pas d’oublis. Dispositifs impeccables, systèmes parfaits d’équilibres. Les pauvres humains se distinguent par leurs misères : échecs, oublis, lacunes, flottements, émotivité, souffrances, angoisses, délices, folies, ambiguïtés. Le robot, on a peur de lui, il fascine. »

Adam l’omniscient finira donc par exaspérer Charlie qui n’a plus alors qu’une seule envie : détruire ce robot de malheur à coups de marteau. Ce ne serait pas un meurtre après tout, Adam n’est qu’une machine. Mais est-ce si sûr ? C’est alors qu’Alan Turing en personne intervient pour défendre Adam, et enfoncer le clou face à un Charlie troublé et sans défense : « Adam était doué de sensations. Il possédait un moi. La façon dont celui-ci est produit – neurones humides, microprocesseurs, réseaux ADN –, ne compte pas. Croyez-vous que nous soyons les seuls à bénéficier d’un tel cadeau de la nature ? » Aux yeux du génial informaticien, admiré de Charlie, ce robot est donc doué d’une conscience : « Sans un moi, l’amour était impossible, tout comme la réflexion

Et Adam ne fait que souligner nos incohérences, renchérit Ian McEwan : « On crée une machine possédant l’intelligence et la conscience de soi, et on la précipite dans notre monde imparfait. Un tel esprit conçu selon des principes généralement rationnels, se trouve aux prises avec un ouragan de contradictions [….] Nous adorons les créatures vivantes, mais nous autorisons une extinction massive des espèces. Les esprits artificiels ont moins de défenses que nous. » Moins de défenses et plus de raison, peut-être…

Les robots nous mettent-ils en danger ? Sont-ils une menace ? Devrons-nous continuer à développer cette intelligence artificielle qui finit par dépasser les capacités humaines et dominer leurs créateurs ? Le débat, passionnant, n’est pas près de s’achever. Les humains intrinsèquement imparfaits peuvent se perdre face à leurs créatures aux algorithmes parfaits. Mais l’essence de l’Homme n’est-elle pas aussi son imperfection, semble nous dire Ian McEwan ? Et si elle peut lui faire commettre des injustices et des erreurs, elle est aussi garante de sa liberté.

Un beau livre, bien écrit – et excellemment traduit – qui pose de graves questions sociétales et philosophiques. Le talent de Ian McEwan fait merveille, à nouveau.

Une machine comme moi : roman [Machines like me and people like you] par Ian McEwan, traduit par France Camus-Pichon, Gallimard, coll. Du monde entier, janvier 2020, 386 p., ISBN 978-2-07-284997-8, prix : 22 euros.

Feuilletez le livre ici.

Voir également la chronique du livre Dans une coque de noix du même auteur.

A voir aussi, les incroyables photos du photographe de l’AFP Mehri Behrouz ici.

Photo de Une : Mahdis Mousavi (unsplash)

À regarder également, la série britannique Black Mirror créée par Charlie Brooker à partir de 2011. Cette série fait référence aux technologies de plus en plus sophistiquées et comment celles-ci peuvent interagir avec nous et nous piéger.

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