Irène Frain, femme de lettres née à Lorient, a écrit une trentaine de livres : romans, mais aussi biographies sur des personnes aussi diverses que Marie Curie, Simone de Beauvoir, Gandhi ou Lady Di. Irène Frain a écrit aussi sur sa propre famille : La fille à histoires nous raconte ses difficiles relations avec une mère douloureusement aimée, Sorti de rien nous plonge dans les modestes racines bretonnes de la romancière et met en lumière la force du lien avec un père exemplaire. Autant de récits qui dévoilent la complexité, de longue date, de relations familiales souvent difficiles et la désunion chronique d’une fratrie qui s’est éloignée d’elle. Son dernier livre relève de cette histoire douloureuse : Un crime sans importance, titre tragiquement ironique, raconte la mort brutale de sa grande sœur, Denise, assassinée il y a quatre ans dans son petit pavillon de la région parisienne. Un texte inoubliable, sobre et poignant.

Irene frain

« J’ai entrepris d’écrire ce livre quatorze mois après le meurtre, quand le silence m’est devenu insupportable », écrit Irène Frain en ouverture du livre. « Et le policier qui a dirigé les investigations, malheureusement, quatorze mois après les faits, n’a toujours pas remis au tribunal [son rapport d’enquête]. » Un assassinat des plus horribles, si tant est qu’on puisse donner une échelle de valeur pour de tels drames. Au moment du crime, la vieille dame, quasi octogénaire et sœur aînée d’Irène, confectionnait, comme elle aimait souvent à le faire, de petits sachets de la lavande de son jardin pour les offrir à ses proches, famille ou amis. Une fin d’après-midi de ce samedi calme d’automne, dans son petit pavillon de la banlieue parisienne, un ou des rôdeurs, « hydre multiforme et anonyme n’aspirant qu’à s’en prendre aux êtres fragiles, isolés, désarmés, innocents », s’introduisent dans la maison avec fracas et brutalité en brisant à coup de marteau la fenêtre de la cuisine. La presse relate un crime épouvantable : « C’était pas beau à voir. Elle a été massacrée », aveu du policier-enquêteur au journaliste en charge d’écrire sur le fait divers. « Oui, c’était Orange mécanique » confessera aussi le maire de la commune, sous le choc.

Une commune comme il en est tant désormais, naguère paisible et verdoyante, « ouverte sur l’utopie du bonheur à la campagne. » Le lotissement, en lisière de la Beauce, pur produit des Trente Glorieuses, changea au fil des ans et « se retrouva encerclé par la civilisation de la route, du camion, du passage, de la consommation à tout-va. Une zone de confins, ni ville, ni campagne, ni rien. » Et désormais fait d’une population vieillissante. Le fils de la vieille dame eut beau tenter de convaincre sa mère de venir habiter en centre-ville, pour plus de sûreté et de commodité, Denise s’obstina à rester dans son petit pavillon à la périphérie d’une commune devenue cité-dortoir traversée désormais par le RER et la Francilienne. Une cité avec son lot de délinquance et de trafiquants qui gravitent autour de la gare. « La victime, discrète, âgée, repliée dans sa maison des confins, était une invisible » et donc une proie facile pour de petits voyous qui iront l’agresser chez elle en cette fin d’après-midi et la laisseront pour morte. Denise, plongée dans le coma, décédera sept semaines plus tard à l’hôpital.

Les obsèques réuniront la famille au complet. Irène, angoissée mais avide de retrouver une fratrie qui l’a souvent tenue à l’écart des événements familiaux, a bien failli manquer la cérémonie, avertie seulement la veille de la date des funérailles au Temple de l’Eglise évangélique que fréquentait Denise. Comme elle fut aussi « la dernière avertie du meurtre. […] Un crime dans une famille – quel qu’en soit l’auteur, rôdeur, familier de la mort violente, assassins retors, meurtrier d’occasion – met immanquablement à nu les ressorts les plus archaïques de la tribu, les pires comme les meilleurs. » Le pasteur dans une homélie qui passe le crime sous silence lance en chaire une parole qui se veut consolatrice et stupéfie Irène : « Restons dans l’allégresse ! La mort de Denise est inscrite dans le Grand Plan de Dieu ! » Rien à voir ni à savoir, tout était ourdi, pensé, programmé par la divine volonté… « Meurtre avec préméditation » en quelque sorte !

De fait, le mystère demeurera et l’enquête piétinera. Une enquête dont Irène ne saura rien malgré son obstination à connaître la vérité qui l’amènera à questionner en vain la police, secrète à sa manière, le juge, « Maître du silence », en vain lui aussi. Et la famille ? Pareillement, elle « lui oppose une falaise de silence. » Quant aux rares courriers adressés à la famille par les autorités « compétentes », ils porteront la simple mention : « décès ». Le crime ? Quel crime ? Oublié ! Et puis « un meurtre de vieille dame, faut-il vraiment qu’on s’y arrête ? Est-ce qu’on déclenche des marches blanches pour ça ? […] Il faut être jeune et belle pour mériter ces processions indignées. » Irène s’emporte, son ami Pierre l’exhorte : « Cette mort ne peut pas rester sans voix. […] N’aie pas peur de parler.»

Irène écrira donc son deuil familial pour être entendue. Après tout, elle est née pour écrire : « Je dois aux livres ma victoire contre le silence. » Entendue et peut-être comprise de ces hommes de justice qui devront bien finir par le dire et l’écrire : « Denise n’est pas morte de mort naturelle, on l’a tuée. »

Denise, sœur aînée et bien-aimée d’Irène qui s’accroche fort à son bras, le regard inquiet, sur la photo du bandeau qui barre la couverture du livre. En écrivant, les souvenirs surgissent, « sortis de la pauvre brocante de la mémoire. » Denise qui l’emmenait, enfant, à la plage du Pérello, « au ciel d’un bleu hollywoodien, […] rien que nous deux sous le soleil, personne pour nous déranger, personne pour nous séparer. » Denise qui fut sa marraine et mère de substitution, faute pour Irène de recueillir l’amour d’une maman qui s’était obstinée dans le déni d’une grossesse non désirée. Et Denise qui prit son rôle très au sérieux dans le pauvre petit deux-pièces de leur enfance à Lorient. « Avec elle, j’étais protégée jusqu’à la fin des temps. »

Telle une fée, elle fut la « réparatrice des malheurs qui avait saccagé la jeunesse de mes parents », des parents avides d’apprendre, contraints de quitter l’école très jeunes avec un infini sentiment d’injustice. Denise, jeune fille douée, fut admise à l’école normale d’institutrices de Vannes à 14 ans et effaçait ainsi l’injustice familiale. « La voici reine. Une reine souriante, généreuse, gentille ; elle ne se pousse pas du col, elle ne frime pas. » Avec sa première paie, elle avait acheté « Alice aux pays des merveilles » à sa petite sœur, et l’« Iliade ». […] Mon souvenir, c’est qu’avec nous elle ne parlait pas, elle agissait : ces livres qu’elle offrait, ces journaux, ces places de théâtre. D’où mon sentiment de dette. Elle a été de ces jeunes méritocrates rayonnants des années 1950 et 1960 habités par une foi indéfectible dans la littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, les journaux. Elle était convaincue que la culture pouvait tout changer dans la vie des gens déshérités que nous étions. […] Ma sœur était ma fée, mon modèle, l’objet de mon adoration, brillante, généreuse. C’est elle qui a fait entrer la culture dans la maison
Après presque deux ans d’attente et de questions restées sans réponses, Irène demandera à son avocat : « Comment font ceux de vos clients qui vivent la même chose que moi et qui n’écrivent pas ? Ils écrivent une maladie. Souvent un cancer. », lui a-t-il répondu.

Irène n’est pas de ceux-là. Elle est écrivaine et ses mots disent « l’innommable, l’improférable », comme ils rappellent merveilleusement aussi le souvenir de l’être cher – « ma main quand j’étais enfant, qui s’accrochait à la sienne comme si c’était une ligne de vie » -. Ces mots-là sauvent Irène du désespoir. « Je suis l’enfant qui recolle les histoires » écrit-elle dans un court poème qui clôt ce magnifique livre de colère et de chagrin tout autant que de mémoire apaisée.


Un crime sans importance, Irène Frain, Éditions du Seuil, 20 août 2020, 250 p., ISBN 978.2.02.145588.5, prix : 18 euros.

Le site d’Irène Frain


Le livre d’Irène Frain figure notamment sur la deuxième sélection des jurés du Goncourt publiée le 6 octobre.

IRÈNE FRAIN

24 OCT 16:00
Librairie Richer : Rencontre avec Irène Frain. Retrouvez Irène Frain auteure du livre Un crime sans importance pour une rencontre à la librairie Richer (Angers).

Irène Frain est écrivain. Parmi ses romans les plus connus, citons : Le Nabab (Lattès, 1982), Secret de famille (Lattès, 1989), Devi (Fayard, 1993), L’Homme fatal (Fayard, 1995), Les Naufragés de l’île Tromelin (Michel Lafon, 2009). Le Seuil a publié d’elle deux récits autobiographiques : Sorti de rien (2013) et La Fille à histoires (2017), ainsi qu’un récit biographique : Marie Curie prend un amant (2015).

À lire également l’interview d’Irène Frain par Nicolas Roberti.

1 COMMENTAIRE

  1. Alors que, dans l’ensemble, les lectures des jeunes se réfugient dans la fiction, la science-fiction, la projection dans un futur dramatique ou le présent tragique des polars, horrifiant des thrillers, désir (légitime?) d’évasion d’une actualité traumatisante, nous voyons aujourd’hui proliférer, à usage principalement adulte, des récits de confession, des autofictions, des aveux ou des considérations personnelles à partager: ici Irène Frain, et avec raison, nous fait partager sa colère, Emmanuel Carrère sa dépression, Philippe Labro l’amour pour sa mère et les diverses réflexions, fort pertinentes, de son dernier ouvrage, sans parler d’Enthoven, de Bruckner, de Finkielkraut, de Karine Tuil, des nombreuses dénonciations de Me-Too, ou d’Isabelle Quint perdant la vue. Naguère,pourtant, la littérature russe , le roman américain et le boom latino-américain nous racontaient de bien belles et enivrantes histoires… et qui servaient autrement la réflexion sur le présent.

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