Avec Trencadis, Caroline Deyns livre une biographie mosaïque de Niki de Saint Phalle, qui va bien au-delà du récit d’une vie. Un texte unique et foisonnant pour comprendre la soif de liberté de la plasticienne. Magique.

TRENCADIS NIKI DE SAINT PHALLE

Raconter la vie de Niki de Saint Phalle de manière linéaire. En trois temps par exemple. Premier temps : Catherine de Saint Phalle née le 29 Octobre 1930 à Neuilly. Deuxième temps : vie et souffrances de Niki, artiste plasticienne. Troisième temps enfin : mort de Niki le 21 Mai 2002 en Californie. Impossible et inconcevable compte tenu de l’existence tourmentée de l’artiste. Comme si une vie n’était qu’un début, un milieu, une fin.

  • NIKI DE SAINT PHALLE
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Comment faire alors ? Comme l’oeuvre de Niki, partir de « la dislocation vers la reconstruction », « broyer le figer pour enfanter le mouvement », utiliser le Trencadis, cette mosaïque d’éclats de céramique et de verre pour reconstituer un tout. De la vieille vaisselle recyclée. Comme Gaudi dans le parc Güell, comme Caroline Deyns dans son récit.

L’écrivaine va ramasser de-ci de-là de multiples éclats, elle va les raconter, les poser, les coller sur la feuille. Peu importe leur origine. Ici un forain qui va prêter sa carabine pour faire exploser ces tableaux cible. Là, deux femmes d’aujourd’hui conversent sur la voisine qui a abandonné ses enfants, devisant sur l’instant maternel, le féminisme, la liberté. Ou encore Eva Aeppli, la femme de Jean Tinguely, qui nous explique comment elle mit son amant dans les bras de Niki.

Comme dans les oeuvres de Niki, la forme est disparate, multiple, selon les périodes, les époques. La chronologie est explosée et pourtant la vision globale du récit est claire, nette, compréhensible, magnifique. Le lecteur a simplement le sentiment d’avoir pris le recul nécessaire pour admirer l’oeuvre, la vie, dans son ensemble. Ce petit pas en arrière, de côté qui ouvre la perspective et dévoile les ombres et la lumière. La lumière, la sculptrice la capte par sa beauté qui lui donne un côté « jeune fille de bonne famille », bourgeoise, capable d’impressionner la pellicule pour un mannequinat qu’elle rejette, trop superficiel et anodin. Cheveux lissés, collier de perles, on dirait dans son milieu que l’on peut lui « donner le Bon Dieu sans confession ».

  • NIKI DE SAINT PHALLE MON SECRET
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Mais dans son milieu, comme dans tous les milieux, l’enfance est le moment de tous les dangers et le traumatisme qu’elle va subir à l’âge de 11 ans, le viol par son père, va projeter sur toute sa vie ses maléfices : mariage précoce, enfants abandonnés, internement psychiatrique, la litanie de souffrances va pouvoir s’égrener jusqu’à la mort. Pourtant, la vie révèle aussi de belles choses et le corps de Niki suit les méandres de son oeuvre, ce corps essentiel, qui lui sert au plaisir et à exprimer ses sentiments : les courbes, comme celles de ces Nanas trop souvent réductrices de son oeuvre, pour « déliter la moindre de ses tensions », « l’arête, la ligne droite, la symétrie » comme signe de détestation.

Éclats de verre à côté de morceaux de céramique, dans ce livre à nul autre pareil, sous le regard hypnotique de Niki, qui semble interroger le lecteur, Carolyne Deyns, saisit l’essentiel, le mal-être d’une femme coincée au départ entre les conventions sociales de son milieu et sa volonté d’être libre, de s’affranchir de l’indicible. « Je suis autre chose qu’une femme d’écrivain qui fait de la peinture. J’aime mes enfants, mais j’ai choisi de les abandonner ». Femme A et Femme B vont dans un dialogue savoureux juger cet abandon d’enfants, dissertant ainsi sur un régime patriarcal à son apogée dans ces années cinquante. Les voix sont multiples, le collage des mots et des pages, magnifique et parfaitement agencé sous l’apparence du chaos.

Le livre explique la création multiforme de Niki, qui trouvera son aboutissement final dans son fameux Jardin des Tarots en Toscane, mais épouse aussi la cause féministe : mère ou artiste ? Femme ou maîtresse ? Potiche ou amante ? Niki de Saint Phalle fut à la croisée des réponses, décidant parfois de faire tout exploser faisant surgir le sang sur des toiles blanches, ou refusant le « gribouillage-noir noir noir » pour sculpter des femmes au gros ventre « qui ont mangé le ciel le soleil les nuages l’arc-en-ciel et tout ». À la fin de son livre, Carole Deyns, dans un style unique, a recollé les morceaux. Ici un éclat de verre brillant. Là un morceau de céramique terni. On observe une dernière fois ce regard de couverture. On a alors le sentiment de mieux le saisir, à défaut de le comprendre.

Trencadis de Caroline Deyns. Quidam éditeur. Parution août 2020. 355 pages. 22€

À lire également : Niki de Saint-Phalle saigne son Daddy et son phallus.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

1 COMMENTAIRE

  1. Dear Mr. Rubert,

    Thank you for your article. It is full of important information regarding gifted and talented artist « de Niki de Saint Phalle ». Your contribution to the artist is important and immense. You are making a difference, to understanding « de Niki de Saint Phalle ».

    Thank you, and keep up the good work!

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