Tremblez enfance Z46 est une bande dessinée électronique. Autrement dit, une BD entièrement réalisée par ordinateur sans que le créateur – peut-on vraiment parler de dessinateur ? – ne pose, en théorie, son crayon sur une feuille de papier(1). Aussi est-ce un objet particulièrement atypique. Vraiment ? Mais pourtant, pensez-vous, tout le monde se sert de l’ordinateur pour créer des images aujourd’hui !

L’outil informatique est certes couramment utilisé dans la bande dessinée depuis les années 90. Sans brosser l’histoire des liens entre BD et ordinateur, rappelons seulement qu’on y recourt dans la colorisation des planches et le lettrage (ce sont les parties visibles de l’iceberg) et, en amont, dans les recherches préparatoires afin de définir des perspectives compliquées, créer des maquettes virtuelles de véhicules ou d’éléments architecturaux. On peut l’utiliser également pour la mise en page, pour découper, cadrer et assembler les vignettes. Ces dernières années, on a vu s’accroître encore l’éventail des possibilités et l’usage de palettes graphiques permet désormais au dessinateur d’utiliser des encres et peintures virtuelles qu’il manipule avec un stylet sur un écran tactile. Dans tous ces cas de figure, l’ordinateur est principalement envisagé comme une extension cybernétique de la main.

L’ordinateur fait gagner du temps et simplifie les tâches ; il n’est plus nécessaire de salir ses pinceaux, il n’y a plus besoin de ciseaux et de colle, plus de calques scotchés, plus de longue règle pour aller chercher le point de fuite d’une perspective, plus de laborieuse calligraphie à la plume. Il serait illusoire cependant de croire à un hypothétique progrès : avec l’ordinateur on perd autant que l’on gagne, et dans bien des domaines on peut constater une profonde régression formelle.

Des modes d’expression et des savoir-faire disparaissent peu à peu. Bien peu d’auteurs s’attellent encore, par exemple, au lettrage manuel qui requiert beaucoup d’habileté. Celui-ci est aujourd’hui largement délaissé. Pourtant, il restera toujours plus expressif et sensible que le meilleur traitement de texte. Qui plus est, les auteurs de bande dessinée, véritablement modernes – qui appréhendent consciemment et assument les transformations techniques et morales qu’implique l’usage de l’informatique dans leur création – sont des exceptions. La plupart s’y mettent, bon gré mal gré, pour augmenter quantitativement leur production et par adhésion tacite à l’air du temps – attitude conformiste s’il en est.

« Aujourd’hui tout le monde travaille par ordinateur, que ce soit pour enregistrer de la musique ou coloriser une planche. Mais dans la culture électronique, il y a la volonté de revendiquer l’influence de la machine, que cela s’entende, se voie, au lieu de simplement mimer un pinceau ou une contrebasse. L’ordinateur a des contraintes, mais aussi des pouvoirs… Et un quadrillage en perspective, un vocoder, c’est beau et c’est humain, après tout. »(2)

tremblez enfance Z46

Ainsi EMG revendique lui pleinement l’outil informatique et s’en sert avec bonheur pour produire une bande dessinée au parti-pris radical. Elle ne se veut pas une hybridation, produit mélangé, impur, de la main et de l’informatique – là repose sa véritable originalité d’un point de vue formel –, mais une recréation onirique et poétique du monde par la géométrie, faisant grand profit de la puissance de calcul de la modélisation 3D.

Mais figurez-vous que le fait qu’il ait été conçu à l’ordinateur n’est pas forcément ce qu’il y a du plus intéressant dans cet album. D’abord, si l’on peut y voir des robots et d’autres artéfacts technologiques, EMG, avec une pointe de subversion, a l’intelligence de faire émerger un monde, virtuel certes, mais pas si neuf que ça. En effet, il parvient à réactiver, à redonner vie à un surréalisme que l’on croyait quelque peu suranné : celui de l’« écriture de songe »(3) des peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico avec ses larges escaliers, ses grandes places désertes, ses arches et galeries vides, ses tours de guet, ses statues abandonnées, ses pavages en damier (il faut savoir que l’auteur est diplômé en architecture).

Cet univers urbain onirique est figuré dans un style de bande dessinée d’un classique patiné, trait épuré et couleurs en aplats, celui de la ligne claire d’Hergé, et l’on croit même voir Tintin et Milou apparaître sur le quai d’une gare page 14, tandis qu’ailleurs on aperçoit des symboles qui font référence aux Cigares du pharaon. L’auteur cite volontiers comme influence des adeptes de la ligne claire de seconde génération : Yves Chaland, Serge Clerc ou Jean-Louis Floch(4).

Ensuite, le récit progresse à un rythme stable, plutôt lent, avec une seule grande case par planche. Là encore, l’auteur s’affirme en s’éloignant de l’hystérisation et de la fragmentation qui caractérise la majorité des bandes dessinées associant infographie et science-fiction.

Enfin, il se passe dans Tremblez enfance Z46 quantité de choses étonnantes. À mesure que le lecteur tourne les pages, il s’accoutume vite au rendu électronique et s’immerge véritablement dans un univers fictionnel aussi cohérent que bizarre. Voilà, grosso modo, ce qui se passe dans les premières pages de Tremblez enfance Z46 :

– Page 1. Une chambre. Sous une fenêtre qui nous fait voir une nuit ornée d’un croissant de lune de papier et d’étoiles à cinq branches, un dormeur. C’est un homme invisible enroulé dans ses rubans de momie, confortablement allongé sous sa couverture quadrillée.  Il dort sous le regard de son chauffage électrique aux oreilles décollées. Au-dessus du personnage assoupi, dans une bulle, une scie est en train de scier une buche. Il ronfle ? Erreur, il ne s’agit pas d’un pictogramme employé comme onomatopée, mais d’une bulle de pensée, le dormeur rêve d’une scie et d’une buche, la page suivante va le confirmer.

– Page 2. Un paysage de montagne, fractal, avec chalet, prairie, et moutons électriques. L’homme invisible est occupé à scier des buches. Au loin, un autre être invisible, aussi enrubanné, l’appelle à haute voix : « HICHAM ! »

– Page 3. Brusque réveil. Hicham a encore devant les yeux des bribes de son rêve : quelques rubans de l’être entraperçu page 2, alors qu’il s’exclame : « Wassila ? ». La chambre s’anime. Des pieds apparaissent sous la table de nuit. Le réveil comme le chauffage, attentifs, se tournent vers leur maître. Une porte basse s’est entrouverte pour laisser entrer un petit robot jaune à tête conique, probablement un domestique.

– Page 4. Dans la salle de bains. L’homme invisible/Hicham, pris dans ses pensées assurément, reste médusé devant le miroir. Le robot jaune lui tend une serviette.

– Page 5. Dans la cuisine. Accompagnées d’un son musical, deux tranches de pain de mie sautent du grille-pain bleu/vert assorti au plan de travail. L’homme invisible prépare son petit déjeuner (british ?) une poile à la main. Dans l’autre main, un téléphone, sans fil. Extraits de la conversation saisis au vol, Hicham parle à Wassila : « Haha, c’est étrange … C’étaient les pentes de Djebel Ahaggar. J’espère ! J’espère… Allô ? Merde ! Ça a coupé. Allô ?… Allô ?! »

Si vous souhaitez contempler de vos yeux ces pages de bande dessinée, vous forgez votre propre interprétation et connaître la suite de cette histoire passionnante de rendez-vous amoureux contrarié par une configuration géopolitique hostile, il convient de lire ce copieux album au format oblong de deux fois 46 pages (en avant puis en arrière, avec pagination croissante puis décroissante !).

Rotomago, Matthieu Mevel

Tremblez enfance Z46, de EMG, Éditions Tanibis, octobre 2012, 96 p., 17€

1 Sur son site personnel,  EMG utilise même l’expression « 100% sans les mains » pour présenter les bandes dessinées de son fanzine de bébétronique Néant Horizon, publié en 2010, et dans lequel on trouve quelques pages de Tremblez enfance Z46. Et sur la page de sommaire du fanzine, on peut lire: « mort au crayon ». Je n’ai pas vu ces expressions de nouveau employées dans le dossier de presse de l’album ni sur le site des éditions Tanibis. L’iconoclasme et la rébellion du jeune l’auteur s’émoussent-elles déjà alors qu’il s’insère dans le monde de l’édition ? Il est vrai que la première formule, dans sa radicalité, atteint vite ses limites. Il faut bien des doigts pour utiliser un clavier ! À moins, bien entendu, que l’auteur ne soit connecté à l’ordinateur par interface neuronale directe ! L’absence de mention de la seconde peut laisser penser que l’album, dans sa genèse, a donné lieu à quelques « vrais » dessins, ne serait-ce que des croquis vite griffonnés sur des feuilles volantes ! Voilà ce qu’il serait bon de savoir ! Lien Néant Horizon :

2 Extraits du dossier de presse.

3 Ardengo Soffici à propos de Giorgio De Chirico.

4 Est-ce à dire que EMG est un disciple de la ligne claire de la troisième génération, la post-post-moderne, qui dépasserait l’ironie nostalgique de la seconde par une rationalisation numérique du style hergéen ?

 

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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