Il faut avouer que, pour sa seconde édition, Transversales cinématographiques a placé haut la barre du courage dans la programmation (voir notre article). Certes, en laissant carte blanche pour la soirée d’ouverture à Jacques Aumont, on ne pouvait guère s’attendre à moins. Audace et exigence étaient au rendez-vous. Et le timing efficace.

Plutôt que les longs discours inauguraux habituels, avec champagne et petits fours avant ou après les films, la soirée a débuté par la projection de deux splendides courts-métrages d’Alexandre Sokourov, Élégie de la traversée et Voix spirituelle n°1. Un choix audacieux qui a réjoui notre rédaction bien que ce genre d’oeuvres pâtissent cruellement d’une projection à partir d’un DVD (surtout Voix spirituelle n°1) ; heureusement, l’audio était, quant à elle, de bonne qualité.

Dans tous les cas, un Sokourov se mérite. Le film ne vient pas à vous. Il ne se précipite pas sur le spectateur comme sur une proie ou sur une vulgaire conquête d’un soir qu’il faut bien subjuguer. Au contraire. Au spectateur de faire le chemin, d’approcher, de se promener dans et avec le film. Il faut une sorte de « lâcher-prise » – en particulier avec Voix spirituelle n°1.

Dès lors se livre au spectateur une poésie en mouvement. Une peinture qui se crée en direct, encore plus dans ce tableau qu’est Voix spirituelle n°1. Un plan « fixe ». Fixe ? Seule l’est la caméra. Seul l’est l’oeil de celui qui regarde et attend. Devant se peint le temps. Le temps qui passe. Le temps qui efface et retrace, qui brûle, dévore l’espace, le dématérialise.

Voix spirituelle n°1 est le premier chapitre d’un « Journal de guerre, une narration en cinq chapitres ». D’un journal de guerre, car Sokourov lorsqu’il arrive à la frontière entre Tadjikistan et Afghanistan constate que le conflit entre talibans et garde-frontières russes s’enlise – ignoré qu’il est des médias focalisés sur la guerre en Tchétchénie. Loin de rendre compte de façon objective (et primaire, somme doute) de cette réalité, Sokourov plante sa caméra et choisit son cadre. Plus d’une demi-heure sur une rangée assez lointaine de pins robustes dans un champ de neige épaisse. La voix du narrateur, qui pourrait bien être un nouveau lieutenant Drogo, se laisse aller à évoquer les souvenirs d’une vie « d’avant » :  Mozart, la mort de la mère du compositeur, la musique de Messiaen, celle de Beethoven… Ainsi passe, inexorable, la peinture du temps que rien ne trouble.

Après une telle intensité, les discours et petits-fours ont eu un effet roboratif. Les questions, les objectifs, les attentes que suscite la création de ce nouveau festival à Rennes sont soulevés avec pertinence. On pense notamment à la prise en compte par le cinéma des autres formes artistiques et le regard qu’il pose sur elles, ses manières de les éviter ou de les utiliser… Le projet est bien construit, le projet est bien lancé, le rythme est trouvé et s’impose, il est temps de retourner « en salle ».

Le film choisi par Jacques Aumont pour clore les projections est à l’opposé du cinéma de Sokourov. Les poings dans les poches, film italien réalisé en 1965 par Marco Bellochio, retrace l’histoire dramatique, scabreuse et inutilement violente d’Alessandro, enfermé dans une famille moribonde qui ne sait plus être que détestable et détestée… Il y a du d’Annunzio et du Papini (première période) dans ce jeune homme velléitaire et décadent, du Raskolnikov aussi… Une photo en noir et blanc saisissante, des cadrages expressionnistes comme on ne sait plus en oser, un montage savamment calculé pour décontenancer et une musique de Morricone taillée sur mesure.

Ce choix tout en contraste de Jacques Aumont s’avère efficace. Ces deux expériences cinématographiques, par des approches tout à fait différentes,  impliquent le spectateur corps et âme avec force.

La rencontre avec Aumont renforça encore ces impressions. Analyses rigoureuses, réponses stimulantes et exposés féconds sur les manières cinématographiques doivent encore résonner dans la salle du Tambour illuminée par les œuvres singulières de deux cinéastes émérites.

Thierry Jolif

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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