Tino Sehgal Kiss au Musée de la danse

Tino Sehgal – exposition LA PERMANENCE # 1, un projet du musée de la Danse et du Centre national des arts plastiques

Tino Sehgal, Kiss, 2004. Exposé du 21 janvier au 1e février 2014 au Musée de la danse et du 4 au 7 février à l’EESAB-site de Rennes.

« KISS EST UNE PIÈCE CHORÉGRAPHIQUE MISE EN SCÈNE PAR DEUX DANSEURS QUI, AU COURS DE LEUR ÉVOLUTION, PASSENT PAR DIFFÉRENTES POSITIONS ÉVOQUANT LES BAISERS CÉLÈBRES DE L’HISTOIRE DE L’ART. À LA FOIS OBJET SCULPTURAL ET ŒUVRE CONTEMPLATIVE, KISS MET EN SCÈNE LE CORPS DES DANSEURS SELON UNE CHORÉGRAPHIE LENTE ET DÉTERMINÉE. EN S’ÉTREIGNANT À LA MANIÈRE DE CHEFS D’ŒUVRES HISTORIQUES, LA PIÈCE-PERFORMANCE INTERROGE LES LIMITES ENTRE L’ŒUVRE ORIGINELLE ET SES POSSIBLES RECONSTITUTIONS, ENTRE REPRÉSENTATION ET ARTIFICIALITÉ, ENGAGEANT IMPLICITEMENT LE VISITEUR AU SEIN D’UNE EXPÉRIENCE PERSONNELLE ET INTIME. »

 

Tino Sehgal
Tino Sehgal

 

C’est bien tardivement, après avoir pu contempler Kiss dans trois interprétations différentes, que le chroniqueur a pris connaissance du texte ci-dessus. En effet, qu’il s’agisse d’expositions d’arts plastiques ou de spectacle vivant, il a l’habitude d’accéder aux œuvres sans a priori et il ne consulte que dans un second temps la documentation qui peut lui être fournie. Et ainsi il ne s’est pas prêté à ce jeu de reconnaissance d’œuvres célèbres de l’histoire de l’art. Et même s’il en avait été averti, rien ne permet d’affirmer qu’il serait parvenu à en identifier[1]. Car encore faut-il s’entendre sur la notion, aujourd’hui très controversée d’histoire de l’art. L’histoire de l’art dans une acceptation restreinte se limite-t-elle à l’histoire de la peinture de chevalet occidentale, avec une menue place réservée à la sculpture ? Et s’il s’agit de repérer des baisers issus du patrimoine du cinéma hollywoodien, c’est plus l’affaire de cinéphiles fétichistes que d’historiens du cinématographe.

Mais que peut-on voir sur le parquet tout neuf du grand studio, puis sur celui du hall du musée de la danse et bientôt à la bibliothèque de l’École des Beaux-Arts (EESAB) ? Deux humains, que nous appellerons α et b se déplacent selon un mode de symétrie centrale avec décalage dans le temps qui pourrait suivre une formule de ce genre : ƒ α = 180°b + T, torride non ?

Toujours est-il que des danseurs aux corps et tempéraments divers, plus suaves les uns que les autres, incarnent avec brio l’œuvre-concept de Tino Sehgal. Suivant la configuration, un homme et une femme, deux femmes ou deux hommes, liés par une intense tension érotique s’enlacent, se caressent, se cherchent du regard, se pressent l’un contre l’autre, se séparent brièvement pour mieux se retrouver. Le couple passe avec des transitions très douces d’une posture debout à une posture  allongée dans un jeu d’équilibre qui demande un aplomb particulier du bassin, un jeu savant de genoux pliés, et une connaissance parfaite des proportions du partenaire. Voilà un spectacle qui se meut très lentement, rien ne presse pour le couple qui retient le temps, veut prolonger l’idylle. Sans changer de point de vue, le spectateur peut contempler cette sculpture mobile sous tous les angles s’il reste assez longtemps dans le lieu d’exposition. Les spectateurs eux-mêmes peuvent être intéressants à observer, car la sensualité de la pièce exposée est contaminante ; ils expriment une sorte d’émoi ou de gène par toutes sortes de tics ou rougeurs du visage. L’intimité avec les danseurs est inversement proportionnelle au nombre de spectateurs. Et si à un moment de l’après-midi, la salle d’exposition est peu fréquentée, le confortable anonymat de la foule disparaît et l’ambiance devient plus chaude !Tino Sehgal

Kiss est une expérience acoustique autant que visuelle. Chaque frôlement et chaque frisson produisent un son particulier. Le répertoire est riche : la semelle ne produit pas le même bruit que le reste de la chaussure ; impossible de confondre les frottements des plis des pantalons avec ceux des chemises ; le glissement du bout des doigts moites sur le parquet ne ressemble aucunement au crissement presque imperceptible des cheveux ; et puis l’air respiré ; les grondements étouffés des profondes expirations ; les toussotements ; les menus craquements des articulations ; les voix des danseurs unies pour légender l’œuvre : « Tino Sehgal Kiss, 2004, centre national des arts plastiques » ; sans oublier le clac amorti des lèvres qui se décollent des lèvres, toute la vie organique résonne !

Ainsi, quand bien même les références culturelles de Kiss vous échapperaient, l’exposition à cette œuvre vivante[2] reste une expérience sensorielle étonnante !

Performance avec : Anamaria Fernandes, Marzena Krzeminska, Lenaïg Le Yeuc’h, Weronika Lewandowska, Pénélope Parrau, Pedro Rosa, Simon Tanguy

La Permanence est un projet conçu par : Boris Charmatz, directeur du Musée de la danse, Sandra Neuveut, directrice déléguée du Musée de la danse, et Sébastien Faucon, responsable des collections arts plastiques au Centre national des arts plastiques. En partenariat avec 40mcube (commissariat et direction Anne Langlois), l’EESAB-site de Rennes (direction Odile Lemée-Le Borgne), le Musée des Beaux-arts de Rennes (commissariat et direction Anne Dary), l’Université Rennes 2 (Christophe Viart, Nathalie Boulouch).

permancence1

+ d’infos :

http://www.museedeladanse.org/events/la-permanence-1

http://www.scoop.it/t/musee-de-la-danse-press

[1]Toutefois, avec un peu de recul, certains tableaux d’artistes autrichiens associés au mouvement de la sécession, ceux de Gustav Klimt, Oskar Kokoschka et Egon Schiele viennent à l’esprit. Et pourquoi pas, dans un registre différent, le baiser de Rodin ? Et de penser également à un bronze d’Henry Moore présentant des personnages en position de repli protecteur, “reclined” selon la terme employé fréquemment par le sculpteur. Mais rien ne permet vraiment d’étayer qu’il s’agisse de sujets choisis par Tino Sehgal.

[2]Pas d’illustrations de Kiss dans cet article. L’artiste refuse absolument de voir ces œuvres figées sur des photographies ou autres documents audiovisuels.

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Tino Sehgal Kiss au Musée de la danse

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