Depuis ce qu’elle appelle « l’accident », Ludovica Fernandes Mano a honte et peur de sortir. À la mort de ses parents, elle quitte le Portugal pour l’Angola avec sa sœur Odette, récemment mariée à Orlando. En 1975, à la veille de l’Indépendance et pour faire suite à la disparition du couple, Ludo se retranche dans l’appartement du luxueux immeuble des Enviés, murant les accès et ne gardant qu’un accès à la terrasse. À partir de ce fait réel, José Eduardo Agualusa crée avec Théorie générale de l’oubli une fiction incroyable en mêlant les vies de personnages ubuesques, illustrant ainsi le tumulte de Luanda, ville angolaise en pleine révolution.

 

Théorie générale de l'oubli
Théorie générale de l’oubli

Alors que les colons portugais doivent fuir, Ludo seule et agoraphobe préfère se murer chez elle. Elle vit des réserves alimentaires de l’immeuble déserté, puis plante des graines, tue des pigeons, brûle ses meubles et le parquet, écrit son histoire au charbon de bois sur les murs. Elle vivra ainsi près de trente ans avec son chien Fantôme.

  J’ai été heureuse dans cette maison, certains après-midis où le soleil me rendait visite dans la cuisine. Je m’asseyais à la table ; Fantôme venait poser la tête sur mes genoux.
Si j’avais encore de l’espace, du charbon de bois et des murs disponibles, je pourrais écrire une théorie générale de l’oubli.
Je m’aperçois que j’ai transformé l’appartement tout entier en un immense livre. Après avoir brûlé la bibliothèque, quand je serais morte, il ne restera plus que ma voix.
Dans cette maison tous les murs ont ma bouche. 

José Eduardo Agualusa
José Eduardo Agualusa

Pendant ce temps, à l’extérieur, Monte, le militaire marxiste, torture. Jeremias, le mercenaire portugais, cherche des diamants, manque se faire fusiller puis se retrouve caché dans un village des Mucubais, peuple massacré par les Portugais. Petit Roi est en prison, avant de devenir un riche entrepreneur après avoir trouvé deux diamants dans un pigeon. Car l’Angola est « un pays où même les fous senrichissent, même les ennemis du régime ». Mais il y a aussi Benchimol, le collectionneur d’histoires de disparitions, Mulamba l’écrivain français avalé par la terre, Papy Bolingo le ventriloque et dresseur d’un hippopotame danseur ou Sabalu ce jeune garçon de sept ans qui rend visite à Ludo.

La construction du roman est particulièrement étonnante. De la prison volontaire de Ludo, les voix de la révolution, les échos de la sorcellerie, les bagarres des enfants des rues se font entendre. L’auteur crée des liens concrets, des rapprochements entre les destins de tous les personnages jusqu’au dénouement où tous convergent vers Ludo devenue une vieille dame.

De lautre côté de ce mur, il y a le monde
Je peux casser le mur
Tu peux, mais jai peur. Jai très peur. 

Alternant écrits de Ludo et récits de la rue, l’auteur crée une image à la fois poétique et haute en couleur de cette ville angolaise qui passe de la colonisation à l’Indépendance, du socialisme au capitalisme, unis dans la même destruction du pays.cLa malheureuse humanité est aveugle elle aussi. À l’image de Ludo qui se terre de peur et de honte face aux monstres des rues.

Théorie générale de loubli est un roman foisonnant qui initie « à cet excès de vie, à ce carrousel d’émotions, à ce déferlement enivrant de sons et d’odeurs » de l’Afrique.

 

Théorie générale de l’oubli de José Eduardo Agualusa, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, paru le 13 février 2014 chez Métailié, 176 pages, 17 euros, ISBN 978-2-86424-946-7

José Eduardo Agualusa est né en 1960 à Huambo, en Angola. Journaliste au Publico, il vit entre Lisbonne, Rio et Luanda. Après des études d’agronomie et de sylviculture, il s’est très vite engagé dans l’écriture et le journalisme. Il a commencé sa carrière d’écrivain en 1989 avec son premier roman A Conjura. Il ouvre ainsi le chemin d’une nouvelle génération d’auteurs africains et revitalise la langue portugaise en s’emparant de l’histoire coloniale.

Lectrice boulimique et rédactrice de blog, je ne conçois pas un jour sans lecture. Au plaisir de partager mes découvertes.

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