Anti-gône est la première création de la compagnie de théâtre rennaise L’Ernestine. Plus qu’une revisite de la tragédie grecque Antigone de Sophocle, la Cie prolonge la pièce originale en abordant l’histoire par le prisme d’Ismène, la sœur du personnage principal. La création s’inscrit ainsi dans la ligne de conduite d’une compagnie dont la volonté est la création de spectacles, avec et pour les publics, et en lien avec les contextes socioculturels actuels.

C’est dans un moment de grande émotion qu’Unidivers a accueilli Chloé Maniscalco, comédienne, metteuse en scène et fondatrice de la compagnie de théâtre L’Ernestine. Mercredi 8 mars 2023 à 9h30, devant 90 élèves du lycée agricole de Caulnes, avait lieu la première représentation d’Anti-gône, première création de la Cie rennaise. Dans ce spectacle, la figure d’Antigone disparaît, même si son fantôme plane au dessus du plateau, au profit d’Ismène et interroge la place, les ressentis de celle qui reste quand la première meurt en martyr… Une représentation aura lieu mardi 14 mars 2023 au Tambour de l’université Rennes 2.

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Chloé Maniscalco

Après le suicide de Jocaste et l’exil d’Œdipe, les deux frères d’Antigone, Étéocle et Polynice, s’entretuent pour le trône de Thèbes… Créon, frère de Jocaste et nouveau roi de Thèbes,  n’offre de sépulture qu’à Étéocle, qualifiant Polynice de traître. Un édit interdit à quiconque d’enterrer le corps du renégat sous peine d’être condamné à mort. Seule Antigone brave l’interdit et recouvre à plusieurs reprises son frère de terre. Personnage principal de la tragédie éponyme de Sophocle, la jeune femme est condamnée à être emmurée vivante pour avoir désobéi à l’autorité… 

Symbole de résistance, Antigone signifie celle qui s’oppose à sa famille. Ce personnage, qui a accompagné les cours de français de tout un chacun au collège ou au lycée, a ponctué la vie et le parcours de Chloé Maniscalco depuis son adolescence. Comme beaucoup d’entre nous, sa première rencontre avec elle se fait par l’intermédiaire de Jean Anouilh en 4e quand on lui demande d’interpréter une scène de cette tragédie maintes fois reprise. « J’ai 33 ans donc j’ai grandi dans les années 90. Des figures féminines d’opposition comme Antigone, il n’y en avait pas des tonnes », constate Chloé Maniscalco avant d’avouer : « Jouer ce personnage m’avait fait beaucoup de bien quand j’avais quatorze ans. » Elle découvre l’Antigone de Bertolt Brecht à 15 ans et l’originale, celle de Sophocle, pendant ses études d’art du spectacle à Paris 3.

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© Marie-Laure Picard

Restée dans sa vie au gré des réécritures que la comédienne découvre au fur et à mesure, la figure forte d’Antigone a toujours logé dans un coin de sa tête… Après avoir expérimenté la création d’une compagnie avec une collègue à la sortie des études en 2015, Chloé Maniscalco fait ensuite son bout de chemin en tant que comédienne et intervenante théâtre dans les collèges et lycées, une activité qui lui tient particulièrement à cœur. C’est d’ailleurs dans ces moments-là qu’elle s’imagine proposer ses propres ateliers. « C’est quand j’ai commencé à rêver d’Anti-gône que j’ai eu envie de créer une structure qui permettrait de monter ces projets, mais qui permettrait aussi de travailler avec des établissements », souligne-t-elle. Elle est alors interprète dans la pièce Au plus adulte que nous de Samuel Gallet, mise en scène par David Gauchard. Dans cette création, une adolescente qui, ayant l’impression que les adultes ne l’écoutent pas, décide d’écrire avec ses camarades une lettre au plus adulte qu’elles. Le but étant de questionner des points, notamment écologiques, sur lesquels elle se sent niée. « On jouait dans des salles de classe et la création était accompagnée de médiation », raconte-t-elle. « J’ai adoré ce format de pouvoir jouer et expliquer dans l’instant, ramener le théâtre en salle de classe. » Le personnage d’Antigone se rappelle alors à Chloé, sensible à ce mal-être qu’elle a elle-même pu ressentir. « J’étais dans les mêmes dynamiques qu’eux, ne pas savoir comment on peut ne pas subir le monde à l’heure actuelle. »

L’Ernestine naît en novembre 2020, à la veille du deuxième confinement en France. Sans compter la metteuse en scène et comédienne, la compagnie est actuellement composée d’un noyau solide et complémentaire : Lise Buisson, concierge à l’Hôtel Pasteur et présidente de l’association, Lucie Benquet, salariée au service des publics du TNB et secrétaire de la compagnie, et la graphiste et illustratrice Florence Dolle à la trésorerie.

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Manon Bozec et Erell Baraër, enseignantes au lycée Jean Guéhenno de Fougères, aux côtés de leurs élèves lors de la résidence à l’université.

« Pour moi, le théâtre est éminemment politique. » Développée par des personnes soucieuses des problématiques sociales, environnementales ou encore politiques qui secouent la société actuelle, la ligne de conduite de L’Ernestine prend sa source dans la définition de l’historien et écrivain Paul Ardenne sur l’artiste contextuel : « le statut d’artiste contextuel, en tant que membre de la société, est fort complexe, voire équivoque, lorsqu’on l’apprécie dans le cadre social où il opère historiquement, la société démocratique. Il est un membre du démos, un « associé » à part entière : son action peut viser à resserrer les liens entre les membres du corps social ou à célébrer les valeurs de partage et de respect mutuel, valeurs inhérentes au pacte démocratique ». La compagnie souhaite de ce fait mettre en lien créations artistiques et contextes socioculturels.

Elle attache également beaucoup d’importance à collaborer avec des artistes et compagnies qui partagent leurs valeurs, notamment l’équité salariale et le respect des interprètes et de leur travail. « Je pense qu’on crée beaucoup mieux en étant heureux et dans le respect. » L’accessibilité à un milieu parfois considéré encore comme élitiste compte aussi parmi les raisons d’être de la Cie. L’Ernestine désire créer des projets pour et avec les publics, en mettant en place des ateliers de médiation en le cadre de ses créations afin de s’adresser à ceux et celles qui ont peut-être moins accès à ce secteur, notamment les collèges et lycées. « C’est un vivier de création énorme », et le moteur de la création d’Anti-gône, dont le titre reprend les termes grecs originaux.

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L’idée en tête, Chloé invite la musicienne Marie-Laure Picard et la comédienne et autrice Lou Rousselet à rejoindre le projet. Alison Schmitt, la scénographe et costumière du projet, et Julia Riggs, pour la lumière, complètent rapidement l’équipe. Toutes amènent au plateau, pour reprendre le terme employé par Laure Fonvieille, costumière et fondatrice de la compagnie La Mort est dans la boîte, une création collective. « Beaucoup de réflexions ont été travaillées en groupe pour éviter une forme d’appropriation par le metteur en scène, la metteuse en scène dans ce cas. » Au schéma d’une énième réécriture de ce classique de la tragédie grecque, la compagnie préfère faire un pas de côté, mais de quelle manière ? 

Pour aller de pair avec les ambitions de L’Ernestine, la pièce a été créée avec beaucoup de médiations dans les établissements scolaires. « Il s’agit de savoir comment un projet peut créer du lien. » Parmi elles, les EAC (Éducation Artistique et Culturelle), résidences au collège L’Échange de Rennes, accompagné par le théâtre de la Paillette, et au lycée de Caulnes, accompagné par le théâtre de la Passerelle. La rencontre avec les différents élèves se révèlera d’ailleurs une source d’inspiration indispensable, notamment pour Chloé Maniscalco et Lou Rousselet en charge de la rédaction du texte. Tout comme la médiation avec la licence 3 théâtre à l’université Rennes 2, où L’Ernestine réalise une résidence fin janvier 2023.

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Résidence au lycée CFA CFPPA de Caulnes.

« Un groupe a tué Antigone sur la place publique avec une grande violence et il y avait un rapport à Créon très compréhensif », se souvient la metteuse en scène, au début surprise qu’à Antigone les élèves préfèrent Ismène. Elle ajoute : « L’héroïsation empêche de s’identifier, c’est un modèle qu’on crée, mais ce n’est pas nous. Ismène est celle de qui on se sent proche et à qui on s’identifie. » Contrairement à la liberté et au primat de l’individu sur la société que représente Antigone, Ismène n’est pas une héroïne et ne brave pas l’ordre établi par Créon, ne défie pas le destin. Elle est une figure réaliste en proie à l’incertitude. En abordant la pièce par le prisme d’Ismène, la compagnie prolonge l’histoire après la mort d’Antigone. Que provoque le fait de mourir pour ses idées quand on est la personne qui reste ? « Ne rien faire est aussi un choix. Ce n’est pas parce qu’à un moment on ne peut pas se décider qu’on ne peut pas se positionner plus tard. Ismène épousait plus le discours qu’on voulait porter. »

« Ma pratique artistique m’a vraiment aidéE à exprimer des choses que je n’arrivais pas forcément à MONTRER, d’où le désir de double médium au plateau, du texte, du jeu et de la musique. on n’a parfois pas les mots pour s’exprimer, mais les émotions. » 

Dans le but de toucher des publics différents, L’Ernestine souhaite se produire dans des centres sociaux, des établissements scolaires, hospitaliers, tout autant qu’en salle de spectacle. « Le format salle n’avait pas été pensé à l’origine », confie-t-elle. « C’est quand la MJC du Grand Cordel [à Rennes, ndlr] nous a permis de répéter dans une vraie salle qu’on s’est rendus compte qu’il y avait de l’enveloppe pour ce format. Ne pas avoir de format salle aurait pu exclure certaines structures. » Retrouvez la compagnie à Rennes ce mardi 14 mars au Tambour de l’université Rennes 2, ainsi que le 16 au collège de l’Échange et le 6 avril au campus Mazier de Saint-Brieuc. 

Facebook L’Ernestine / Instagram

Le projet a été soutenu par la MJC du Grand Cordel, par les théâtres de la Passerelle de Saint-Brieuc et La Paillette de Rennes, par l’Université Rennes 2 et par la région Bretagne.

Anti-gône de la Compagnie L’Ernestine, 14 mars 2023 à 20h (1h30)

Tambour de Rennes 2, Campus de Villejean (Rennes)

Tarifs : 15 € / 5 € / 3 € / Gratuit pour les étudiant·e·s de l’Université Rennes 2

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