The Lebanese Rocket Society de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Liban, France / 2012 / 1h45, Prix du meilleur film documentaire au Festival Doha Tribeca 2012

The Lebanese Rocket Society prend d’abord les allures d’une enquête historique. Dans les années 60, un groupe d’étudiants d’origine arménienne, enfants ou petits-enfants des réfugiés du génocide, conduits par le jeune professeur de mathématiques Manoug Manougian, se lance dans la délirante aventure de la conquête de l’espace. D’abord, ce ne sont que de petites fusées artisanales tirées depuis un champ et retombant au mieux dans le champ voisin. Puis, peu à peu, le mouvement et les expérimentations prennent de l’ampleur, les étudiants trouvent le moyen de fabriquer eux-mêmes un combustible très puissant (et aussi très dangereux), le gouvernement les soutient, l’armée les rejoint, les fusées font six mètres de long et ont une portée de six cents kilomètres (l’une d’elles manque de créer un incident diplomatique en tombant tout près d’un bateau anglais sur la côte chypriote), et le Liban, ce tout petit pays, devient le seul pays arabe à participer au grand rêve mondial que la Guerre froide excite. Rêve stoppé net : sans doute parce qu’Israël se sent menacé, de Gaulle somme le Liban d’arrêter ses expérimentations. Très vite, la Lebanese Rocket Society tombe dans l’oubli. Au point qu’aujourd’hui plus personne ne s’en souvient. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige retrouvent les protagonistes de ces essais, réaniment les images d’archive, drôles et émouvantes, de ces quelques jeunes gens géniaux et maladroits, et retracent, à la manière d’une épopée insensée, leur aventure.

Mais ils ne s’arrêtent pas là. Hadjithomas et Joreige sont des artistes, pas des historiens. Et leur devoir, en tant qu’artistes, est de redonner au passé la chance du présent. Nulle nostalgie ne les anime (les années 60 n’y sont pas idéalisées), mais au contraire une volonté de prolonger le rêve, et de donner à l’aventure une vie nouvelle. C’était exactement ce qu’il se passait quand ils invitaient Catherine Deneuve à parcourir le Liban dans Je veux voir. Ils convoquaient le cinéma – une certaine mémoire du cinéma – dans un territoire que le cinéma avait quasiment déserté pour cause de guerre civile. Mais ils ne se contentaient pas de Deneuve comme mémoire ; ils lui demandaient d’agir ; et sa présence agissait, à la frontière israélienne, en rouvrant une route interdite d’accès. Aussi, dans The Lebanese Rocket Society, après cette longue enquête sur une conquête spatiale avortée, Hadjithomas et Joreige proposent à l’université Haigazian, d’où tout a commencé, d’accueillir la reproduction d’une fusée, qu’un camion transportera, visible de tous, de l’usine jusqu’à l’université.

Il faut savoir une chose : au contraire du français, l’arabe et l’anglais ne distinguent pas, dans leur lexique, la fusée du missile. Ainsi, une fusée qui passe dans les rues de Beyrouth est aussi un missile. Il faudra aux cinéastes un nombre ahurissant d’autorisations avant de pouvoir réaliser, non une commémoration, mais le prolongement de ce rêve. Ce prolongement qui dit : c’est au présent qu’il faut rêver. Qui dit aussi : les rêves passés nourrissent et n’écrasent pas ceux que nous faisons aujourd’hui. Joreige et Hadjithomas emploient un terme juste pour parler de leur geste, celui de gratitude. De la même manière que quelques enfants de réfugiés offraient à leur terre d’accueil leur première fusée (un billet pour l’espace), les cinéastes offrent à ceux qui ont rêvé un rêve renouvelé.

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