mer 7 décembre 2022

TÉLÉRÉALITÉ D’AURÉLIEN BELLANGER : DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR…

Aurélien Bellanger ne cesse de porter un regard éclairé et neuf sur la société contemporaine. Après Internet et La théorie de l’information, l’urbanisme et L’aménagement du territoire, cet observateur inspiré de notre comédie humaine, sociale et politique s’attaque à la dérive du divertissement télévisuel en publiant Téléréalité, un roman construit avec habileté et écrit avec brio.

Notre héros de roman s’appelle Sébastien Bitereau, lycéen de base, chambré régulièrement par ses camarades de lycée. Il est élève de terminale G, pas la plus glorieuse des filières sans doute, mais l’apprenti plombier-chauffagiste qu’il se destine à être auprès de son père ne tardera pas à s’écarter de la porte un peu trop étroite que lui ouvre le paternel.

Le garçon est intelligent, malin même, ambitieux aussi, et – ô surprise ! – il découvre avec émerveillement dans son programme scolaire les finesses et vertus… du plan comptable général. Sébastien y relève un ordre des choses et une salutaire déclinaison chiffrée des faits et gestes de la vie quotidienne, comme la représentation d’un univers ordonné, classé, cohérent, prévisible : « Tout y possédait un sens et une nomenclature, tout s’harmonisait à la fin si on avait bien rangé les choses, dans un récit unique, joyeux, infalsifiableTout cela composait un monde. » Le garçon deviendra donc comptable dans sa Drôme natale au service cette fois d’un entrepreneur ambitieux – et sans enfant – qu’il va épater au point que le bonhomme pensera même un moment en faire son héritier.

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Un jour, par le plus grand des hasards, son patron lui présente l’un de ses clients, Patrick Lepape qui se trouve être le producteur du jeu de la Roue de la fortune. Bonheur absolu, espoir suprême ! Sébastien ne rêve que de grimper l’échelle sociale et de vivre par la télévision, sa passion de toujours. « Ses premiers souvenirs du monde étaient télévisuels : l’air de flûte de Bonne nuit les petits, c’était le premier son qu’il avait entendu… », avait-il écrit dans une rédaction au collège qui lui avait valu ce jour-là la meilleure note de sa classe.

Le voilà donc, un beau jour, dans la Porsche de Pierre remontant vers Paris, tous les deux échangeant sur les métiers de la télévision. L’un, Patrick, amusé et voulant impressionner ce jeune naïf de province, l’autre, Sébastien, ambitieux et enthousiaste, lui parlant même des finesses comptables appliquées à la production télévisuelles et lui suggérant, à la grande surprise du professionnel de la télévision, d’inédites et imaginables aventures de petit écran. Patrick, intrigué par tant d’aplomb, de bon sens, et d’esprit d’initiative pour un gamin de cet âge, l’emmènera jusqu’à ses studios parisiens et lui offrira d’être l’un des collaborateurs de son équipe. Et voilà l’aventure de Sébastien dans les arcanes de la télé, de l’autre côté du miroir, qui commence et n’en finira pas de grimper, de s’étendre, d’exploser !

Le temps se prête, il est vrai, aux initiatives dans un paysage audiovisuel tourneboulé. L’État vend les bijoux de famille aux amis politiques, le loup Berlusconi entre dans la bergerie de la Cinq, TF1 est vendu à Bouygues, tout comme M6, convoitée par Robert Hersant, le magnat de la presse. Sébastien arrive à un moment charnière, au virage d’un siècle qui bouleversera le PAF, pour s’offrir la carrière de ses rêves. Les grands capitaines d’industrie, heureux élus de cette vente aux enchères mirifique lancée par nos gouvernants, s’en donneront à cœur joie et feront de leur nouveau joujou des machines à cash, adaptant à leur manière les finesses des vieux principes de cette comptabilité générale flairées par le tout jeune Sébastien. Tout y passe et rentre dans les cases d’une gestion comptable qui tient du miracle, si ce n’est du mirage : surfacturations, explosion des « marges opérationnelles », taux de rentabilité à faire pâlir d’envie le moindre chef d’entreprise, boîtes de production en croissance exponentielle, combines d’achat-revente, profits mirobolants des « animateurs-producteurs » moqués comme de vulgaires « voleurs de patates » par les Guignols de l’info,… c’est « la ruée vers l’or » ! Sébastien s’y engouffre et s’y fera peu à peu une place respectée et reconnue d’indétrônable pacha et faiseur de rois télévisuels.

Son premier coup de génie, proposé à France 2, fut le lancement de Triple 7, émission à caractère émotionnel et mémoriel. Toute la télévision d’antan – de Nicolas et Pimprenelle aux Shadocks en passant par Papy Mougeot – refaisait surface. Succès immédiat, les enfants de la télé étaient aux anges ! Mais très vite, Sébastien flairera le filon de la téléréalité, un concept venu de Hollande, né de l’imagination d’un certain Frank van Dor, patron de la société Pandore, nom d’emprunt romanesque de la société Endemol, qui le rencontre et lui affirme tout de go : « Les Pays-Bas historiquement sont le laboratoire de la modernité du monde. C’est ici qu’on est venu imprimer, pendant des siècles, toutes les idées nouvelles. […] Nous avons le génie du commerce et ce que nous vendons le mieux actuellement c’est la liberté. […] Et je crois modestement qu’avec mes équipes – un véritable think tank destiné à l’analyse des tendances du marché audiovisuel global et à la création de concepts originaux worldwide – nous avons découvert un continent télévisuel nouveau. Finie la liberté, bienvenue en prison ! Fini le paradis, bienvenue en enfer ! »

Voilà la naissance de la première émission de téléréalité baptisée crûment Big Brother par nos aventuriers et aventureux entrepreneurs néerlandais avant d’arriver en France sous le nom de Loft Story, sommet du machiavélisme et de la manipulation, relayé par un Sébastien conquis, entreprenant et triomphant. Les habitants du loft seront comme des « rats de laboratoire », scrutés par des dizaines de caméras, pantins et pièces d’un jeu que les marionnettistes de la production gardent ou éliminent à leur guise, qu’ils excitent avec des jeux, des confessions pour retenir le téléspectateur voyeur et jouisseur – « cruauté cathartique du spectacle et douceur de l’expérience du spectateur », en autant de manipulations et manœuvres faites pour « booster » l’audimat et vendre un « produit » final juteux aux annonceurs et magnats de la publicité.

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 « Un programme fondé sur les aventures sexuelles d’un groupe de jeunes gens enfermés pendant soixante-dix jours avec des caméras qui les poursuivent jusque sous la douche », écrira dans le journal Le Monde Patrick Le Lay, PDG de TF1, très hostile au concept, mais qui finira pourtant, lui aussi, par se laisser séduire et décliner le format sur tous les registres. Les Cahiers du cinéma feront du phénomène une lecture inédite et surprenante : « Exercice spirituel qui confrontait ses candidats à une version de haute technicité de leur conscience de soi », pas moins ! Finkielkraut, face à Sébastien, est atterré et lui assène « qu’on a détruit l’intimité des gens, que le projet derrière tout ça serait totalitaire. […] Et parle de barbares ». Le Loft, « appartement témoin » du siècle nouveau, fait de brutalité et de sentimentalisme mêlés conduira un peu plus tard à l’avènement d’un Cyril Hanouna, champion de l’opportunisme et de la démagogie dont Sébastien flairera, à bon escient là aussi, le potentiel pouvoir de séduction sur des foules accrochées à ses animations, « fusion terminale du talk-show et de la téléréalité », dérive et caricature des nouvelles chaînes d’info en continu.

En seigneur bien introduit dans cette télévision new-look, Sébastien dialoguera avec un Jean-Luc Delarue en complète dérive cocaïnomane dans son gigantesque et chaotique appartement des beaux quartiers parisiens livré aux désordres d’invités en pleine débauche. Il sera invité aussi par Silvio Berlusconi en personne, nouvel « empereur » européen de la politique-spectacle, à embarquer sur son « luxurieux » yacht où se pressent des beautés dénudées occupées à forniquer avec les convives du maître des lieux. Il sera de la fête « sarkozyste » du Fouquet’s au lendemain de l’élection d’un candidat « bling-bling » pas loin d’être à sa manière un héros de téléréalité – « 29% de part de marché  à « 100 minutes pour convaincre » en 2003 ».

Comme Berlusconi, comme Tapie, il sera le capitaine de L’Aiguille, « propriété de sa seule société de production pour d’évidentes raisons fiscales », voilier ancré à Saint-Tropez, of course !

Mais tout cela, en définitive, finira par lasser quelque peu Sébastien, de plus en plus conscient de régner sur un royaume décadent de « télé-poubelle ». « Nous ne sommes que des saltimbanques », lui avait déjà concédé son ami Philippe, autre producteur d’images. « Sébastien comprit alors qu’il n’avait rien inventé, que tout cela existait depuis toujours, et avait seulement un peu manqué de publicité – la décadence n’avait jamais été une période de l’histoire, mais un type de spectacle. »

Sébastien, quasi milliardaire, diversifiera alors son activité économique et ses acquisitions. Il s’intéressera au poker en ligne, « prochain eldorado des apprentis capitalistes, et il noua de fructueux contacts avec le monde des affaires, curieux d’aller s’encanailler avec cette sorte de troubadour dont on vantait l’exceptionnelle vista, ce petit provençal qui n’avait jamais perdu son air ingénu mais dans lequel le capitalisme français avait fini par reconnaître l’un des siens. » Il rachètera des « monastères en ruine, parfois des villages entiers, des vignes, des champs de lavande, des oliveraies… » Il enchaînera aussi avec de riches investissements immobiliers dans sa Provence natale. Et des velléités de concurrencer Arnault ou Pinault sur le terrain du luxe.

Un jour, lors d’une soirée fastueuse sur L’Aiguille, avec moult invités arrivés à bord par rotations d’hélicoptère, la fête tournera au drame, l’hélico s’écrasant sur le pont du bateau. L’épouse de Sébastien – une candidate recalée du Loft… – y laissera la vie. Ce sera la fin de la vie sociale de notre héros « cathodique », retiré à jamais dans une abbaye bénédictine, où sera même accueillie la malheureuse… Loana, en pleine dépression, l’une des premières « stars anonymes » du Loft, « patiente zéro de la téléréalité » et mauvaise conscience de Sébastien. « Loana rappelée par la prod », ironisera alors le quotidien Libération.

Téléréalité déroule une saga des XXe et XXIe siècles à la façon d’une comédie humaine balzacienne. Sébastien, « ce petit provincial venu de nulle part », moqué par ses camarades de lycée – « Bitereau, bite-en-trop » -,  devenu par l’ascenseur social et médiatique un entrepreneur et patron redouté du PAF, est un peu le Rastignac d’une ère télévisuelle déjà caduque – à présent rattrapée (ou transformée ?) par la pieuvre d’internet et des réseaux sociaux.

Aurélien Bellanger ne s’était pas encore attaqué aux perversions du petit écran au tournant des deux siècles. Voilà qui est fait, en ce brillant tableau de notre société du spectacle pervertie d’artifices, de manipulations et d’illusions, un monde bien éloigné de ce qui aurait dû être la télévision dont rêvait Sébastien, cet « homme qui voulait [en] faire [… ] un art », « seul équivalent contemporain de l’opéra » lui avait dit un jour le grand Charles (Trenet).

                                                                                             

Téléréalité, d’Aurélien Bellanger, Gallimard, 2021, coll. Blanche, 244 p., ISBN 978-2-07-290299-4, prix : 19 euros.

Feuilletez le roman.

À lire : « Loft Story » a 20 ans : la télé-réalité a permis le « retour de la société de cour du XVIIIe siècle, où un individu peut tomber en disgrâce à tout moment », Le Monde, 26 avril 2021.

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