« Ce siècle aura réussi à rendre banal l’imminent effacement du temps. » (p.136)

 Dans l’Histoire, dans le Monde, dans l’Histoire du Monde, le poète occupe une place à part, comme nous l’ont révélé Novalis ainsi que Hölderlin qui interrogeait « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? ». Ces témoins sans dualisme de l’infinie beauté et de l’abyssale laideur. Le poète, celui qui n’est jamais de la cohorte des bonnes consciences imprécatrices, des faux prophètes « qui séduisent beaucoup de gens » ou des demi-prophètes bouffons :

 « Sur l’îlot des certitudes, rien n’a changé. Les trains arrivent et repartent à l’heure. Les nantis mènent croisade pour l’abondance aux dépens de la misère. On meurt de bien-être. On parodie les morts vivants. Des millions de fidèles célèbres le culte de la maigreur. L’insignifiance rebondissant contre les satellites, a envahi l’écran planétaire. La bonne conscience se monnaie en seconde d’écoute… » (p.87)

 Il ne s’écrie pas avec une indignation de rigueur, comme ces thuriféraires du « bien » assourdis par les faits tonitruants, insensibles à l’essence et à la profondeur des choses. Au contraire, vibrent en lui la parole. Mutique et imprévisible. La vérité poétique, c’est « le réel absolu » a révélé Novalis.

« Rien n’est prévisible. Et le peu qu’on a prévu survient de guingois. » (p.126)

 Gilbert Pingeon peint avec une savoureuse distance ironique le tableau poétique d’un siècle de catastrophes. D’un siècle tel qu’il résonne en lui. C’est le propre du poète. Non prophète ou devin mais, comme l’a dit Rimbaud, voyant. C’est-à-dire voyant-s’écrire-en-lui les lettres vibratoires de l’enfoui comme de l’enfuit. Les souffrances infinies et les joies simples et sereines, celles d’avant le gouffre qui avale tout.

Son ironie est celle de la vraie sensibilité. Son écriture, qui n’est jamais si profonde que lorsqu’elle sonne narquoise trace un sillon profond.

 T c’est ce siècle de Titan. T pour Titanic et Twin Towers, aube et crépuscule d’une ère qui s’aime dans sa technique et tant pis pour les innombrables tombes qu’elle sème :

« La multiplication des tombes rend l’homme fraternel. Refaites vos calculs, Messieurs les Ingénieux ! » (p. 120)

 Splendide manuel crépusculaire. Il déploie l’onde de la beauté cinglante d’un optimisme à bout de souffle. T est un récit poétique d’un réalisme acéré. Il pénètre au cœur de l’abyssale nuit d’orgueil d’un siècle qui, naissant est déjà achevé, se voit éreinté de de sa toute-puissance. D’autant plus écoeuré de sa cuirasse d’acier que celle-ci contenait les promesses d’exaltantes merveilles. Dépité de ce naufrage programmé, annoncé par les poètes dont les cœurs munis d’yeux phosphorescents voient encore les ondes chaudes sur notre globe et son histoire cent fois défaites :

 « Je trace délibérément en langage de bois.
Je leste chaque mot d’une sourde éloquence,
Libérant dans l’homme son cri de bête aux abois.
Le cri devient feu, arbre vert sa potence.
J’écris sur la brise, le fragile papier,
L’ultime chant de l’homme qui répond au premier. » (p.99)

Thierry Jolif et Nicolas Roberti

T, Gilbert Pingeon, L’Age d’Homme, 2012, 147 pages, 16€

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