Alors que les combats font rage dans plusieurs villes de la Syrie depuis quelques mois, les journaux français, télévisés en particulier, diffusent une vision unilatérale de la guerre civile en cours. Personne ne semble s’émouvoir, spectateurs endormis ou journalistes godillots, de l’obscurité de ces locutions de ‘résistance, résistants, insurgés, armée de la liberté’ que la large majorité des médias français nous servent à toute les sauces. Bien rares sont les journalistes qui s’interrogent sur les composantes sociologiques, culturelles et confessionnelles de cette armée de libération nationale. Qu’en est-il de l’origine des armes en sa possession ? Quels buts poursuit-elle ? Une contextualisation d’autant plus nécessaire de la part des journalistes que les États occidentaux ne semblent pas enclins à demander à cette armée d’insurgés des garanties sur l’avenir, sur leur vision politique, sociale et confessionnelle. Curieux.

La Syrie est, depuis l’accession au pouvoir de la famille Assad en 1970, un État autoritaire et répressif où le renseignement et la police occupent une place centrale. Surveillance de l’information, délation, enfermement arbitraire sont monnaie courante de père en fils et… ont laissé des traces. En pratique, si les sunnites (qui ont perdu le contrôle du parti Baas du temps du père et ont connu une répression féroce en 1982 du temps du fils) sont opposés à la dynastie Assad, les autres confessions religieuses lui sont soit favorables (alaouites et chiites) soit neutres (chrétiens et druzes, lesquelles étaient protégés par la présidence des exactions qu’ils connaissent dans les pays à majorité sunnite ou chiite).

Aujourd’hui, la donne a quelque peu changé. Non dans les relations de pouvoir, mais dans la maîtrise de l’information et de l’internet. Un enjeu dorénavant majeur. Dans ce cadre, les “insurgés” syriens vont jusqu’à disposer d’une agence de presse officielle, une chose bien rare dans des conflits de ce type… Elle se charge de diffuser des images au même titre que la presse de l’adversaire – toutes deux avec ce qu’elles croient bon d’éléments de désinformation. Les rares journalistes qui sont réellement entrés dans l’espace du conflit sont unanimes pour dénoncer la difficulté de recouper les informations fournies pour le pouvoir syrien comme par les insurgés. Bref, d’un côté comme de l’autre, les sources sont sujettes à caution.

Curieusement, dans un pays à la liberté d’expression censurée par le pouvoir, les insurgés parviennent sans difficulté à diffuser leurs informations dans les nombreux médias régionaux et internationaux. C’est à n’y rien comprendre ! En fait, c’est l’oeuvre de ces caisses de résonance intermédiaires que sont les réseaux sociaux et les sites de partages de vidéos et photos. Or, on notera le soutien marqué des réseaux d’information sunnite comme Al Jazeera (Quatar) qui en accélèrent la diffusion.

Curieusement, là encore, les insurgés, qui ne disposaient d’aucune arme de guerre il y a encore quelques semaines, gagnent des positions dans leur offensive face à un ennemi fort d’avions, de blindés et de soldats entraînés. Il ne s’agit aucunement de nier les répressions sanglantes ni de redorer in fine le portrait d’Assad, ce despote prisé des médias et reçu il y a peu encore à la table de nombreux chefs d’État occidentaux. Mais la question mérite d’être posée : d’où provient cet afflux massif d’armes bien plus efficaces que les kalachnikovs bricolés et les quelques prises de guerre des déserteurs ? Plusieurs sources confirment que des appuis techniques occidentaux sont arrivés sur place tandis que des armes transiteraient grâce aux capitaux saoudiens.

Il faut de fait considérer la position géographique et religieuse du pays. La Syrie est au nord du Liban qu’elle considère comme une région syrienne autonome et contrôle le pays du Cèdre grâce au soutien du Hezbollah. La Syrie est un pays à majorité sunnite qui se trouve gouverné par une minorité alaouite qui a en commun avec les chiites d’êtres rejetée par les sunnites dans la guéguerre : « c’est nous les vrais musulmans et pas vous ». Or, depuis la fin du conflit irakien, chiites et sunnites s’opposent plus ouvertement que jamais. Deux pôles régionaux illustre cette tension, que certains pensent être attisée en sous-main par les USA et Israël : l’Iran chiite et le duo Quatar/Arabie Saoudite (wahabo-)sunnite.

Qu’il s’agisse du nucléaire iranien ou du blocus y relatif, de la répression de la rébellion chiite à Bahreïn ou, encore, du conflit libyen, tous ces heurts laissent deviner un soutien occidental à un islam sunnite soutenu financièrement par les régimes pétroliers du golfe. Et comme la géopolitique n’est une science qu’après coup… il peut être utile de se demander quelles seront les conséquences d’une domination sunnite au Proche et Moyen-Orient en matière de stabilité, de résolution des conflits et de liberté des populations (bien que le terme de liberté soit particulièrement extensible et varie d’un côté à l’autre de la méditerranée).

On peut forger l’hypothèse suivante. À la place d’un État policier laïc, le seul choix laissé à la population locale est un État religieux sunnite, probablement aussi dictatorial que le précédent, mais animé par la volonté de mettre en coupe réglée les minorités religieuses. Effet collatéral : une nouvelle guerre au  Liban. Pourquoi ? Car le bancal équilibre que connait ce pays ne tient que grâce à la rivalité entre sunnites et chiites qui conduit chacune de ces deux confessions à préférer à contre-coeur voir la présidence du Liban aux mains d’un chrétien maronite plutôt qu’à son rival musulman.

Dès lors, il n’est pas étonnant de retrouver des mercenaires libyens en Syrie auprès des rebelles ainsi que des groupuscules proches de la galaxie Al Quaeda comme certaines images sur le Web, voire à la télé, l’ont montré. Dès lors, il n’est pas étonnant que la Russie soutienne derechef ses partenaires syriens et iraniens (l’Iran étant plus que jamais pour elle la clé énergétique régionale).

Bref, on s’étonnera que les chaines de télévisons françaises renâclent à dresser une analyse géopolitique du conflit. Il n’est pourtant pas fantaisiste de présenter, au moins d’une manière hypothétique, la guerre civile syrienne à travers le soutien apporté par certaines puissances occidentales à la majorité sunnite contre le trio alawite-chiite-chrétien. Quel en serait l’objectif ? Affaiblir le Hezbollah et l’Iran au profit de la maîtrise des matières premières locales et de la reprise en main de la Syrie et du Liban à travers un duo sunnite-chrétien bancal. Là encore, est-il fantaisiste de mettre en garde contre une conséquence probable : une guerre confessionnelle mondiale larvée entre Chia et Sunni et l’agonie de la présence chrétienne au Proche-Orient ?

Cette hypothèse s’opposerait bien sûr à ceux qui considèrent que l’alliance entre WASP et stratèges israéliens batterait de l’aile sous la présidence de Barack Hussein Obama. En outre, être prêt à provoquer une guerre religieuse fratricide pour éradiquer une confession, c’est tout de même pas une mince responsabilité… Pour certains, ce projet sonne comme un crime contre l’humanité et sa diversité d’expression ; pour d’autres, sa mise en oeuvre signerait la réduction du phénomène religieux à un simple paramètre politique.

Nicolas Roberti et Didier Ackermann

 

Un commentaire

  1. Très bonne analyse de la situation en Syrie et au Moyen-Orient. Les Occidentaux ne tirent aucune leçon des expériences récentes qui, au nom d’une certaine conception de la démocratie, les a toujours conduits à choisir le mauvais cheval ou/et à aller fourrer leur nez dans des affaires qui ne les regardent pas directement (Iran, Afghanistan, Irak, Lybie) en participant à la déstabilisation complète de cette région du monde. Comment croire que nos dirigeants ne voient pas la conjonction des intérêts économiques et financiers qui les poussent à entrer dans ce jeu périlleux ? Les Russes et Chinois, eux, ont parfaitement compris les enjeux géostratégiques. Et aussi les dangers de cette monstrueuse ânerie « kouchérienne » qu’est le droit d’ingérence dont l’effet boomerang se fera sentir un jour au l’autre – et même sans doute assez rapidement – dans nos pays européens.
    Soko

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