Lorsque j’ai demandé à un syrien greco-orthodoxe chrétien de Bab-Toma, à Damas, s’il était d’accord avec la politique d’Assad, il a répondu qu’il ne soutenait pas l’appareil sécuritaire oppressif d’Assad, mais que, sous son pouvoir, lui et sa famille ont pu librement assister à la messe chaque dimanche et célébrer à l’église chaque année les fêtes chrétiennes comme Noël. Il a poursuivi en disant qu’il n’avait pas l’assurance que toute autre minorité en Syrie protégerait la communauté syro-chrétienne.

 

En Syrie, il existe un ensemble diversifié de communautés fortement liées par la langue, la région, la religion et l’appartenance ethnique. L’accord Sykes-Picot – l’accord secret conclu entre les pouvoirs colonialistes britannique et français pendant la Première Guerre mondiale – divisait le Moyen-Orient en se basant sur les intérêts britanniques et français plutôt que les intérêts de ceux qui vivaient en Syrie.

Ces divisions arbitraires ont fait de la nation syrienne nouvellement formée une société ethniquement et religieusement largement diversifiée – sans établir les institutions capables de gouverner de façon harmonieuse une telle société. Cet arrangement a conduit à des décennies de guerre civile et coups d’État en Syrie jusqu’à ce que le régime de fer d’Hafez al-Assad ait occupé le pouvoir.

Avec des musulmans, des chrétiens, des Alaouites, des Druzes et des Ismaélites, dans aucun autre pays au Moyen-Orient, à l’exception du Liban, ne coexiste une telle multiplicité de groupes religieux et ethniques. Les Alaouites, ou Nusayris, qui sont environ 2,4 millions constituent la plus grande minorité religieuse en Syrie.

Ils vivent principalement le long de la côte dans la province d’Al Ladhiqiyah, où ils forment plus de 40 % de la population rurale (la capitale provinciale, Lattaquié, est quant à elle très majoritairement sunnite).

La deuxième minorité, ce sont les chrétiens. Les communautés chrétiennes de Syrie, qui représente environ 10 % de la population se sont inspirées à la fois des traditions catholiques et orthodoxes. À l’exception des Arméniens, la plupart des chrétiens de Syrie sont ethniquement arabes. Les chrétiens syriens sont généralement citadins, beaucoup d’entre eux vivant soit dans ou autour de Damas, Alep, Hama, ou Lattaquié. En général, ils sont plus urbanisés que les musulmans et se placent dans les tranches de revenus relativement élevées.

La communauté druze représente 5 % de la population, ce qui en fait la troisième plus grande minorité religieuse. L’écrasante majorité des Druzes habitent à Jabal al Arabe, une région difficile d’accès et montagneuse au sud-ouest de la Syrie.

De plus, la Syrie a une très petite communauté juive arabophone, ainsi que les yézidis, concentrés surtout dans l’est de la Syrie, dans le Djebel Sindjar, et à Alep.

Après que la Syrie ait obtenu son indépendance en 1946, les divers groupes et sectes vivant dans cette partie du monde (plus précisément à Damas, Alep, Homs, Hama, Sweida et Lattaquié) ont tenté d’accéder au pouvoir pour protéger leurs droits économiques et juridiques. Les sunnites d’Alep ont tenté de supplanter les sunnites de Damas dans la vie commerciale et politique. Les Druzes sont restée exclusivement loyaux à l’égard des Druzes, les Kurdes à l’égard des Kurdes, les gens des tribus à l’égard des institutions tribales.

Les alaouites, le groupe minoritaire le plus important, se sont rebellés contre la domination des musulmans sunnites.

Dans les années 1960, il y a eu dix cabinets différents avec plusieurs coups et contrecoups d’État et quatre constitutions différentes. Les minorités syriennes étaient constamment en situation précaire et souvent sujettes à des exactions. Les régimes de courte durée, de la période pré-Assad, étaient pour la plupart sous domination sunnite et il n’y avait pas de véritable protection venant du gouvernement à l’égard des druzes, chrétiens, chiites, juifs, et alaouites.

En Syrie, l’administration mise en place depuis Paris a imposé un système confessionnel de représentation parlementaire similaire à celui de Beyrouth, dans lequel des nombres précis de sièges avaient été attribués aux sunnites, chrétiens, kurdes, druzes, alaouites, tcherkesses ou circassiens), turkmènes et juifs. Ces groupes ethniques et religieux se sont vus garantir environ 25 % des 142 sièges du parlement.

Les groupes minoritaires ont protesté contre ce qu’ils estimaient être une atteinte à leurs droits juridiques et politiques. En 1950, ils ont réussi à contrecarrer les efforts déployés par le président sunnite pour imposer l’Islam comme religion officielle de l’État syrien. Toutefois, un projet de loi en 1953 a finalement aboli le système de représentation parlementaire introduit par les Français. Puis la législation qui a suivi a éliminé les droits juridictionnels séparés en matière de statut personnel et juridique, que la France avait accordés à certains groupes minoritaires durant le Mandat français.

Les administrations syriennes successives, dont celles d’Amin al-Hafez, Shukri al-Kouatli et des gouvernements d’Adib Shishakli, ont tenté de créer un système unifié pour une identité syrienne nationale en éliminant les effets centrifuges du sectarisme. Malgré ces efforts, l’histoire de la Syrie indépendante est remplie de conflits entre les groupes minoritaires et le gouvernement central – jusqu’à ce que le président Hafez al-Assad arrive au pouvoir.

Pour protéger sa propre communauté, Assad a mis en œuvre des lois et des politiques pour protéger toutes les minorités de la domination de toute idéologie religieuse majoritaire. Le parti Baas était fortement opposé à toute inclusion de la religion dans les affaires de l’État. Cette politique contre l’idéologie de la domination de la majorité a abouti au sanglant massacre de 1982 qui visait à éliminer la menace des Frères musulmans, un mouvement fortement opposé au régime radicalement laïque et socialisant d’Assad.

Le socialisme laïque du parti Baas (Résurrection Arabe et Socialiste) a ramené l’Islam au rang de composante du nationalisme syrien et arabe. Mais en même temps l’idéologie du Baas dit bien que les non-musulmans doivent respecter l’Islam comme faisant partie de leur « culture nationale. »

D’une façon générale, les communautés alaouites de Lattaquié et de Damas, en dehors de l’armée alaouite, détiennent une clé importante du changement. Mais les Alaouites veulent avoir l’assurance que leur communauté sera en sécurité si elle unit ses forces aux manifestants sunnites s’opposant au régime d’Assad.

Les dirigeants religieux et communautaires alaouites ont tenté de joindre les personnalités religieuses sunnites – y compris les dirigeants des Frères musulmans – au cours des derniers mois, afin d’obtenir l’assurance que leur sécurité et leur bien-être seront respectés dans une ère post-Assad.

Il est crucial que l’opposition sunnite offre de telles garanties, ce qui aurait pour effet d’encourager les Alaouites à se joindre à la révolte en masse.

Si la majorité sunnite est en mesure de rassurer les Alaouites et les autres minorités – qui estiment avoir besoin de la protection de l’État – en garantissant qu’il n’y aura pas d’actes de vengeance après Assad, leur participation pourrait renforcer considérablement la révolution.

Les dirigeants religieux sunnites et politiques peuvent sauver la Syrie d’une possible guerre sectaire et ethnique.

En résumé deux questions demeurent : les dirigeants sunnites peuvent-ils assurer les minorités syriennes qu’elles ne seront pas victimes de représailles dans une ère post-Assad ? Et ce faisant, sauront-ils empêcher les révoltes démocratiques actuelles ne sombrent dans la guerre civile ?

Majid Rafizadeh

Majid Rafizadeh est chercheur irano-syrien, et il mène actuellement des recherches au Woodrow Wilson International Center for Scholars. Il est chroniqueur pour le Harvard International Review. Vous pouvez consulter cet article à : http://english.aljazeera.net/indept… Traduction : Nazem d’info-Palestine Révision : Unidivers

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