La France a annoncé dimanche qu’elle reconnaissait la Coalition nationale syrienne des forces d’opposition et de la révolution qui a été créée dimanche à Doha comme « la seule représentante du peuple syrien et comme le futur gouvernement provisoire de la Syrie démocratique permettant d’en terminer avec le régime de Bachar Al-Assad ». Est ainsi ouvert officiellement la voie à des livraisons d’armes à l’opposition armée sous le nom « d’armement défensif ». Ce faisant, la France ne sort-elle pas de son rôle traditionnel de neutralité dans les conflits au Moyen-Orient et ne risque-t-elle par d’affaiblir le poids de sa voix diplomatique au sein de l’Europe ?

La France a participé à la première guerre du Koweït sous l’ère Mitterrand. Le président Chirac a refusé la participation de la France au second conflit qui a destitué Sadam Hussein. Au contraire, l’atlantisme de Nicolas Sarkozy a envoyé les troupes françaises participer à la chute du régime lybien. Aujourd’hui, François Hollande veut faire de même en Syrie.

La Syrie n’est pas comme la Lybie un pays divisé en tribus qu’une dictature est parvenue à maintenir dans une cohésion de façade. Ce sont différentes expressions religieuses hier encadrées par le pouvoir alaouite qui éclatent aujourd’hui au profit d’une mouvance sunnite soutenue par les deux principaux acteurs régionaux, le Quatar et l’Arabie Saoudite.

Le pouvoir chiite alaouite qui ne représente qu’une élite minoritaire est aujourd’hui isolé jusque dans la communauté chiite qui lui était la plus favorable. Les communautés syriennes chrétiennes, druzes, kurdes, voire sunnites, se retrouvent divisées entre deux camps et deux feux. Paris fait le pari que la majeure partie se fédèrera derrière la toute jeune Coalition nationale syrienne dirigée par Maath al-Khativ, Riad Seif et Suheir Atassi, trois mandarins damascènes. Mais cette formation est-elle vraiment représentative, voire en réel contact, avec l’armée libre ? Quant on sait que plusieurs des milices dites de résistance ne sont que des gangs ou des formations salafistes réunissant d’anciens militaires pratiquant l’exaction, la torture et l’assassinat, on peut en douter. Tout comme des bonnes intentions des mercenaires en provenance du Pakistan, d’Afghanistan et de quelques pays d’Europe qui les ont rejoints.

Que vont devenir ces milices rivales qui se retrouvent peu ou prou dans le combat d’un ennemi commun ? Demain, en cas de victoire, il est loin d’être exclu qu’elles déchirent un pays qui jouissait autrefois d’un équilibre certes bancal, non-démocratique et largement perfectible, mais équilibre tout de même. Si l’effet domino d’une guerre civile est incalculable, le soutien du Hezbollah libanais et de l’Iran au régime syrien promet une propagation aux pays frontaliers, voire un embrasement régional. Embrasement régional que certains intérêts politiques, militaires et économiques appellent de leurs vœux (voir notre article).

C’est pourquoi l’évolution du point de vue du président de la République sur le volet syrien peut laisser d’autant plus songeur que se déploie au même moment l’opération israélienne Pilier de Défense. Compte tenu de l’escalade de la violence entre le mouvement islamiste palestinien Hezbollah et l’armée de Tsahal ainsi que l’éclatement de la Syrie en plusieurs camps inconciliables, la politique étrangère de Paris apparaît d’autant plus hasardeuse que le siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU est déjà largement remis en cause. Alors que les diplomates chinois et russes soutiennent leurs alliés traditionnels que sont l’Iran et la Syrie, alors que les pays nordiques perpétuent leur tradition de neutralité et de médiation, qu’il semble loin le temps où des conférences de paix se déroulaient à Paris…

Paris a-t-il vraiment intérêt à être en tête des pays européens à jouer la carte de l’opposition syrienne ? A aller « un peu plus vite ou un peu plus loin », comme l’a déclaré Laurent Fabius ? Certes, comme au poker, c’est quitte ou double pour le gouvernement Ayrault. Mais peut-on se réjouir de cette conception géopolitique plastronnante qui n’est pas sans rappeler celle du précédent quinquennat ? Certes, certains se réjouiront : derrière le changement, la continuité.

Toutefois, outre le risque de perpétuer un conflit dans son versant meurtrier, cette décision met en péril deux des qualités essentielles de la diplomatie française : son sens du recul et sa capacité d’arbitrage. C’est sans doute ce que pense le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, qui a affirmé mardi qu’il était « un peu tôt ». Il en va de même de Berlin et Londres qui souhaitent, avant toute reconnaissance, voir l’opposition syrienne recevoir un soutien de l’intérieur du pays et définir un « projet clair de transition ». Une position équilibrée et cohérente, si ce n’est louable.

Quant à livrer des armes à l’armée libre (mais à qui exactement ?), il peut être opportun de rappeler l’existence d’un embargo de l’Union européenne sur les armes à destination de la Syrie. Pour le lever, le trio Hollande-Ayrault-Fabius doit réunir l’accord des 27 pays de l’Union européenne. Une gageure.

 Nicolas Roberti et Didier A.

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Entretien du JDD avec Hubert Védrine

JDD — Qu’en est-il du clivage entre ceux que vous appelez les gaullo-mitterrandiens et les atlantistes néoconservateurs, qui se situeraient à droite et à gauche ?

Hubert Védrine – Il existe, contrairement à ce qu’on croit. Il n’y a plus de vrai consensus en politique étrangère. Les atlantistes néoconservateurs, de gauche comme de droite, pensent que  l’Occident est menacé par l’Islam et la Chine et qu’il ne faut donc critiquer ni les États-Unis ni Israël, ce qui réduit d’autant notre autonomie. Certains d’entre eux ont été pour la guerre en Irak. Et sur l’Iran ? À voir… Il y a aussi un vrai clivage sur le degré souhaitable d’intégration européenne. En revanche le clivage entre idéalistes et réalistes est artificiel. Une dynamique nouvelle fondée sur un arbitrage clair permettrait de surmonter tout cela.

 

 

 

 

 

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