Suzanne et les Croûtons est un texte qui s’inspire d’un épisode vétérotestamentaire inclus dans le Livre de Daniel. La chaste Suzanne, à son corps défendant, suscite la concupiscence de deux vieillards alors qu’elle est au bain. Claude Louis-Combet a repris cette histoire sans la trahir, mais en y insufflant une puissante charge symbolique ; puissante au point de dépasser les frontières spatiales et historiques séparant des traditions spirituelles établies. Dans ce qu’on pourrait de prime abord appeler un établissement hébergeant des personnes âgées dépendantes, l’infirmière Suzanne est arrivée, comme surgie de nulle part. Protégée par une paroi de verre, elle tente de ranimer les ardeurs sexuelles de vieillards grabataires, les Croûtons. Tout au long de l’histoire, Suzanne va déployer des trésors d’érotisme afin de remplir sa mission

Il y aurait facilement de quoi choquer, d’autant plus que Louis-Combet ne fait pas mystère du texte qui l’a ici inspiré. De son propre aveu, il a puisé à des souvenirs d’une jeunesse teintée de catholicisme : messes, lectures de textes bibliques dont il a considéré, en son for intérieur, l’érotisme sous-jacent, comme si son imagination en quelque sorte clandestine lui avait donné accès à un ésotérisme derrière l’exotérisme que l’Église chrétienne a pour charge d’enseigner à la multitude. Cette lecture à deux niveaux que pratique l’auteur couvre en réalité toutes les traditions et mythologies.

Suzanne et les Croûtons, Claude Louis Combet
Suzanne et les Croûtons de Claude-Louis Combet

C’est avec beaucoup de sérénité et d’humour que j’ai eu la chance de l’entendre s’exprimer sur les ressorts de son travail à l’occasion d’une rencontre à la librairie strasbourgeoise Quai des Brumes, en novembre 2013. Claude Louis-Combet ne cherche pas le battage médiatique. J’ai ajouterai qu’il n’a pas à le faire car, de toute façon, nous avons retrouvé ici, grâce également à François-Marie Deyrolle, directeur des éditions de L’Atelier Contemporain, une pratique littéraire sérieuse, exigeante, derrière l’illusion d’un livre graveleux.

En écoutant Louis-Combet, j’ai immédiatement pensé à Hermann Hesse. Là où des moralismes rances ou d’ineptes scientismes voudraient encore, çà et là, cloisonner de manière dangereuse le corps, l’âme et l’esprit, notre auteur lyonnais synthétise les souvenirs de ses propres expériences et le langage symbolique universel. Et ce, tout en réussissant le tour de force, dans Suzanne et les Croûtons (de même que dans ses précédents ouvrages) de proposer une histoire sulfureuse, mais attendrissante (bien qu’il s’agisse ici de durcir à nouveau certaines extrémités) et, surtout, une histoire qui ne dégrade en aucune manière les textes canoniques (auxquels il est souvent fait allusion) ni l’ensemble de la tradition particulière dont elle est issue.

Erotisme et chasteté, Louis-Combet retrouve le chemin d’une très ancienne forme d’initiation. Erotisme et charité, caritas. Examen détaillé du corps de Suzanne, fantasmes masculins sans équivoque. Mais caritas. Le nom même du mouroir dans lequel sont parqués les Croûtons, La Clinique du Confluent, est parfaitement représentatif du l’art de l’auteur. Lyonnais, il a depuis son enfance ressenti la confluence du Rhône et de la Saône comme la jonction du masculin et du féminin, la reconstitution du Rebis alchimique, de l’Androgyne primordial, l’humain d’avant le mystérieux et terrible événement que d’aucuns nomment la Chute.

Claude-Louis Combet
Claude-Louis Combet

Le sens que laisse voir Suzanne et les Croûtons, par-delà les logiques marketing, le quantitatif, le mécanisme pornographique, est bien une incarnation dans le paysage de nos vies personnelles. C’est de là qu’il est toujours susceptible de surgir, avec l’appui d’une éducation qui serait capable de couvrir l’empan de ce que nous sommes. Claude Louis-Combet a retrouvé ces chemins immémoriaux, son héroïne est sœur de Marie-Madeleine, mais bien loin de Dan Brown. Suzanne et les Croûtons est un livre de vie.

C’est aussi un livre écrit à la main, du moins dans sa première partie. En effet, l’éditeur et l’auteur ont fait le choix de reproduire in extenso le manuscrit original avant le texte imprimé. Il ne faudrait surtout pas y voir un pauvre remplissage. Claude Louis-Combet écrit à la main, sa graphie est fine, élégante ; ses phrases comportent peu de ratures, sa tendance est d’écrire directement ce qui sera le texte définitif. La lecture du manuscrit, à sa manière, nous apprend aussi beaucoup sur cette activité absolument unique en son genre qu’est le surgissement de quelque chose là où, avant, nous ne voyions rien : un travail de l’esprit. Une vocation humaine qui se réalise.

Il n’était pas inepte de penser que le rayonnement de la vierge, toute, elle-même, à son essence charnelle d’offrande gratuite et sans réserve, guérirait tellement de blessures et rassurerait si bien les sexes en leur besoin d’expression, que chacun, pour lui-même et pour le reste du temps, accèderait à la meilleure part de son être et n’ayant, dès lors, plus rien à exiger des autres, se concentrerait sur son pur désir d’absolu – d’où naîtrait, avant le repos éternel, la plus grande sérénité dans la durée. Alors les vieux hommes pourraient regarder autour d’eux. Leur croûtonnerie ne serait plus qu’un vieux souvenir.  (p.47)

 

Claude Louis-Combet, Suzanne et les Croûtons, éditions de L’Atelier Contemporain, 85 p., novembre 2013, 15€.

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