Loin de l’effervescence de Paris et des métropoles qui gravitent autour, c’est une atmosphère languissante qui règne sur Brest la plupart de l’année. Avec un des taux de précipitation les plus élevés de France, difficile d’entrevoir cette ville défigurée au teint grisâtre comme un terrain de jeu exaltant pour la jeunesse. Pourtant on joue à Brest. On joue et on roule même…

skate brest
© Evan Lunven

Entre les averses, quelques initiés tentent d’échapper à la pesanteur ambiante en s’armant d’une planche de bois et de quatre roues. Les spots de skate sont pourtant rares dans cette cité reconstruite maladroitement. Ici pas de boulevards nappés de béton impeccablement lisse, juste des ruelles étroites faites d’un asphalte rongé par les années et la pluie. Le bitume écailleux et le crachin brestois constituent un environnement peu favorable à la pratique du skateboard et autres disciplines urbaines. Mais pour ces jeunes coincés au bout de la Bretagne, skater n’est pas un simple moyen de s’émanciper, c’est une pratique permettant de se reconnecter à un environnement souvent morose où l’on suffoque facilement. L’anticonformisme qui imbibe cette culture s’accorde finalement bien avec Brest, ville excentrée qui semble en décalage avec le reste de l’Hexagone.

Comme dans les autres villes de France, le skate a commencé à imprégner le paysage urbain brestois depuis maintenant deux ou trois décennies. Pour Christophe Bittard, aujourd’hui quarante-sept ans, difficile d’expliquer comment cet ovni contre-culturel est parvenu à séduire et galvaniser ses premiers adeptes en terre bretonne : « On savait même pas le nom des figures, c’était fou ! ». Il n’y avait alors pas d’espaces dédiés à la pratique de cette discipline mal-identifiée. S’approprier la rue était le seul moyen de rouler et faire des tricks.

« On savait même pas le nom des figures,
c’était fou ! », Christophe Bittard

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© Evan Lunven

À Brest, c’est en face du Quartz que les skateurs de la région avaient élu domicile, transformant les quelques marches et bancs qui meublaient l’entrée du centre culturel en un spot de référence : « De 1985 à 1998 c’est là où les Brestois se rejoignaient, avec les gens de Plougastel, de Landerneau, etc. »

Face au nombre grandissant de pratiquants et sous la pression des riverains, la municipalité n’eut d’autre choix que de détruire le spot pour mettre en place un skatepark à une centaine de mètres de là. C’est ici, à Kennedy, dit « Kenned’ », que tout a commencé pour la nouvelle génération. Posées sur un bitume de mauvaise facture au milieu d’un square mal fréquenté, quelques rampes en métal devinrent le nouveau havre des skateurs du coin. « C’était une bulle à part dans laquelle je me suis senti bien », explique Aymeric, qui, comme beaucoup d’autres, a fait ses premiers ollies* à Kennedy. (*un ollie est la figure de base du skateboard, un saut effectué avec sa planche)

skate brest
© Evan Lunven

En octobre 2019, le « vieux Kenned’ » fut rasé, cédant sa place à un nouveau skatepark plus grand, plus aéré et mieux conçu. Si la ville de Brest se félicite de cette nouvelle vitrine, beaucoup de skateurs brestois ne peuvent s’empêcher d’éprouver de la nostalgie pour leur ancien park délabré. Evan Lunven, jeune réalisateur et témoin de cette époque bercée au son des claquements de planches, en a même fait un documentaire, Le président est mort, film-hommage et fresque du skate humant les saveurs d’un style de vie souvent mal-compris : une manche retroussée dévoilant un coude ensanglanté après une chute, quelques canettes et mégots abandonnés sur les hauteurs d’une rampe, une planche au bois rongé par l’usure servant de banc… C’était ça « Kenned’ ».

Restent les rues escarpées de Brest. S’accaparer le mobilier urbain est le propre du skate, mais ici, face aux maigres spots que l’on peut trouver, il faut savoir être inventif et s’organiser. « Généralement pour les sessions street, on se donne rendez-vous à Strass », dit Damien. « Strass », c’est la place de Strasbourg, le carrefour donnant vue sur la rade et qui ouvre sur les principales artères du centre. C’est à partir d’ici que la ville est prise d’assaut.

« Généralement pour les sessions street, on se donne rendez-vous à Strass », Damien

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© Evan Lunven

Les avenues sont dévalées pour s’emparer des quelques zones exploitables. Alors qu’elle semblait ne plus rien avoir à offrir, Brest est apprivoisée le temps d’une après-midi par les skateurs qui partent à la conquête des rues. Des riverains s’arrêtent parfois pour observer, mais la plupart sont indifférents, sinon hostiles à la vue de cette troupe qui s’amuse à dompter des structures qui habituellement passent inaperçues. Le moindre rebord de mur peut faire office de « curb », une petite barrière devient un rail où l’on peut « grinder », des trottoirs espacés forment un « gap » à franchir. Les regards de certains passants sont remplis d’incompréhension et d’agacement, mais restent sans effet. « Le jour où les petites vieilles n’auront plus peur de nous, faudra commencer à s’inquiéter ! », plaisante Florian.

La troupe continue sa traversée pour arriver place de la Liberté, le cœur de la ville, là où tout se passe. Mais à quoi bon s’y arrêter ? Entre les tramways, les bus, les magasins et les terrasses, et surtout la foule qui s’y mêle, l’endroit est impraticable. Mieux vaut s’orienter vers les ruelles désertes aux abords de la gare, elles sont beaucoup plus intéressantes. L’absence de voiture et les façades formant des plans inclinés offrent des possibilités infinies. On sort les caméras, les appareils photo, et on tente de capturer quelques prouesses, mais aussi d’immortaliser une parenthèse dans un quotidien morose.

« Le jour où les petites vieilles n’auront plus peur de nous, faudra commencer à s’inquiéter ! », Florian

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© Evan Lunven

La descente se poursuit tard jusqu’au port, là ou s’arrête la ville. La rafle de quelques heures aura permis de sortir la grisaille brestoise et de respirer un grand coup. Quelques bières et cigarettes en regardant les clips enregistrés viendront parachever la soirée.

Retrouvez ici le lexique du skater

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