LES IDOLES DE CHRISTOPHE HONORE A RENNES : ON BADINE MIEUX AVEC LA MORT

Après avoir filmé le TNB dans son dernier film, Plaire, aimer et mourir vite (2017), Christophe Honoré investit directement les planches du théâtre rennais avec sa dernière création, Les Idoles. Co-montée avec le TNB et donnée du vendredi 23 au 30 novembre, la pièce marque la clôture du festival et la reprise de la saison régulière. Le cinéaste, écrivain et metteur en scène Christophe Honoré y fait revivre une génération d’artistes et d’intellectuels frappée par l’épidémie du SIDA, ses idoles parties trop tôt.

Ces idoles, ce sont Cyril Collard, Bernard-Marie Koltès, Hervé Guibert, Jacques Demy, Jean-Luc Lagarce et Serge Daney. Des auteurs, des penseurs, des artistes. Génération informelle rassemblée de façon ténue par une homosexualité plus ou moins acceptée, réunie dans la maladie et la mort, une première fois, comme une tragédie, par le SIDA, puis une seconde fois, comme une comédie, par la création de Christophe Honoré.

les idoles christophe honoré

Car le sujet pourrait s’annoncer grinçant, morbide, voire scolaire : « Le cinéaste et metteur en scène revient sur leurs œuvres et leurs vies, sur ce qui fut leur façon, à chacun différente, de traverser la maladie », nous dit la description du spectacle. La réunion fictive de six artistes terrassés par le virus du SIDA aurait pu laisser présager de longues discussions sur l’art et la mort. La pièce regorge bien d’informations didactiques sur la vie, l’œuvre et la pensée d’une génération artistique des années 1980-1990, sur le phénomène historique et socio-sanitaire qu’a représenté le SIDA et ses répercussions idéologiques dans le contexte politique de cette époque et dans le milieu artistique. Elle donne un aperçu de l’histoire récente des arts. La création de la pièce a d’ailleurs bénéficié de l’aide d’étudiants du master d’écritures comparées de Rennes 2 qui, sous la direction du dramaturge, Timothée Picard, ont mené des recherches bio-bibliographiques sur les différentes idoles. Récités par les acteurs, des extraits de leurs écrits personnels émaillent l’action de la pièce et donnent à entendre la voix posthume des fantômes sur scène.

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Pourtant, loin de l’exercice intellectuel ou de la plongée abyssale dans les maux du SIDA, Les Idoles surprend par sa mise en scène à la fois sobre et multiple, alternant le sérieux et le burlesque. Sans sombrer dans l’excès d’impureté, elle emprunte ponctuellement à la danse, à la comédie musicale, au cinéma amateur érotique, au chant, créant des moments de spectacle dans le spectacle. L’interprétation et la langue très vivante des acteurs ne laissent pas de surprendre et d’apporter une légèreté rafraîchissante qui marque la volonté du metteur en scène d’orienter son hommage vers la célébration de la vie de ses idoles.

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Alors que dans son dernier film, il décrivait avec réalisme la dégradation physique et la souffrance des malades atteints du SIDA, Christophe Honoré joue ici à plein de l’illusion théâtrale : ses personnages sont des fantômes qui badinent gaiement de leur mort. Réunis dans un hors-lieu évoquant les terrains de drague homosexuelle, arrêt de bus, bouche de métro, hangar désaffecté, piliers sur lesquels prendre la pause, les six hommes, dont deux sont joués par des femmes, Hervé Guibert (Marina Foïs), et Jacques (Varda-)Demy (Marlène Saldana, qui interprète aussi par moment une exubérante Liz Taylor), s’adonnent à leur fantaisie, au point parfois de faire apparaître ce purgatoire théâtral en maison de fous.

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Les Idoles ne suit pas une continuité narrative. Ressuscités par le rêve d’un auteur, les personnages composent une série de tableaux, parfois sérieux, parfois délirants, dont la numérotation et le titrage apparaissent sur deux téléviseurs suspendus au plafond. La pièce débute dans l’obscurité. La voix de Christophe Honoré se fait entendre. Il se présente et entame le récit d’un souvenir de jeunesse. Le souvenir d’avoir assisté à une représentation du ballet Jours étranges, peu de temps après la mort de son créateur, Dominique Bagouet, malade du SIDA, lui aussi. Sur une musique des Doors, les acteurs, apparus peu à peu sur scène, rejouent le ballet. Après ce premier hommage, les personnages débutent leur conciliabule. Ils discutent finement, débattent avec humour, se disputent avec subtilité. Ils comparent leurs expériences, règlent des comptes artistiques ou personnels, rejouent ensemble des films ou des moments de leur vie intime ou publique. Ils rêvent ensemble, ils se séduisent, se provoquent, se réconcilient. Parfois, un mur d’enceinte glisse par magie sur scène et les entraîne dans une danse folle qui leur ferait presque oublier leur propre mort.

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Christophe Honoré présente Les Idoles comme le troisième acte de sa réaction d’artiste à l’éruption de haine homophobe dont a été témoin la France lors de l’adoption de la loi sur le mariage pour tous. Dans Ton Père (Mercure de France, 2017), des photos de Hervé Guibert, Serge Daney, Jean-Luc Lagarce, Jacques Demy ou Bernard-Marie Koltès ponctuaient déjà le portrait romancé d’un père homosexuel. Plaire, aimer et mourir vite raconte l’histoire d’un écrivain parisien atteint de la même maladie, de sa rencontre avec un jeune étudiant rennais, de leur amour fugace et de sa mort douloureuse. Tout en illustrant la pratique artistique multiple de son créateur, qui passe, pour s’exprimer, de l’écrit à l’écran, puis à la scène, le spectacle Les Idoles s’inscrit dans cette continuité thématique. Mais la pièce extirpe la question du SIDA du cercle de l’intimité pour l’aborder dans la sphère publique, sur les planches du théâtre, où même la maladie se prête au jeu.

Photos : Jean-Louis Fernandez

Théâtre. En regard du festival TNB.

1 rue Saint-Hélier, CS 54007
35040 Rennes Cedex

Renseignements/réservations
02 99 31 12 31
info@t-n-b.fr

YOUSSOUF ABI-AYAD Bernard-Marie Koltès
HARRISON ARÉVALO Cyril Collard
JEAN-CHARLES CLICHET Serge Daney
MARINA FOÏS Hervé Guibert
JULIEN HONORÉ Jean-Luc Lagarce
MARLÈNE SALDANA Jacques Demy
Et la participation de TEDDY BOGAERT Bambi Love

Livret et mise en scène CHRISTOPHE HONORÉ
Scénographie ALBAN HO VAN
Assistant dramaturgie
TIMOTHÉE PICARD Lumière
DOMINIQUE BRUGUIÈRES Costumes
MAXIME RAPPAZ Assistanat à la mise en scène
TEDDY BOGAERT
AURÉLIEN GSCHWIND

Assistant création lumière
PIERRE GAILLARDOT

Salle Vilar. Durée 2h25

VEN 23 11 21h00
SAM 24 11 15h00
LUN 26 11 20h00
MAR 27 11 20h00
MER 28 11 20h00
JEU 29 11 19h30
VEN 30 11 20h00

Christophe Honoré
Photo : Raphael Neal

Étudiant à Rennes dans les années 90, Christophe Honoré est ensuite devenu le réalisateur de Les Chansons d’amour (2007), comédie musicale avec son acteur fétiche Louis Garrel, La Belle personne (2008), transposition de La Princesse de Clèves de nos jours, Non ma fille, tu n’iras pas danser (2009) avec Chiara Mastroianni, Les Bien-aimés (2011). Une filmographie bercée par les compositions musicales d’Alex Beaupain. Son dernier film Plaire, aimer et courir vite, tourné pour partie au TNB, est sélectionné en compétition au Festival de Cannes.

LES CHOIX DE CHRISTOPHE HONORÉ

8 films à découvrir pendant 9 semaines. Chaque film sera projeté 2 ou 3 fois (dates des séances à venir prochainement).

SEMAINE DU 05 12

Les Bien-aimés de Christophe Honoré (2011)

→ SEMAINE DU 12 12

Encore, Once More de Paul Vecchiali (1988)

→ SEMAINE DU 19 12

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967)

→ SEMAINE DU 26 12

Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang (1955)

→ SEMAINE DU 02 01

Saturday Night Fever de John Badham (1977)

→ SEMAINE DU 09 01

La pudeur ou l’Impudeur d’Hervé Guibert (1992)

→ SEMAINE DU 23 01

L’homme blessé de Patrice Chéreau (1983)

Un commentaire

  1. Belle réussite sur planches de Christophe Honoré.
    La mise en scène est magnifique. Le décors urbain emprunte du cadre cinématographique où les acteurs se meuvent en chorégraphie. Parfois très drôle et incisifs dans le texte, les acteurs exhument, à travers ces fantômes, une période très sombre dont on n’a perdu la violence et que les générations suivantes ne connaissent plus, celle d’une peur pestilentielle d’un virus nouveau qui tuait et réduisait les malades à des êtres de seconde zone.
    On sort ému par les souvenirs du metteur en scène, par les acteurs mélangeant le jeu et la gravité et le déroulement des scènes qui défilent sans temps mort. A voir

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