SOUVERAINE MAGNIFIQUE D’EUGÈNE ÉBODÉ : UN TÉMOIGNAGE INDÉLÉBILE DE L’HORREUR RWANDAISE

En 2014, Souveraine Magnifique d’Eugène Ébodé revenait sur le génocide rwandais. Il y a tout juste 25 ans, entre avril et juillet 1994, au Rwanda, Tutsis et Hutus s’entre-déchirèrent dans une lutte de pouvoir qui engendra ce qui demeure, à ce jour, le génocide le plus court et le plus intense de l’histoire de l’humanité, où périrent, selon l’ONU, 800 000 Rwandais, en grande majorité Tutsis.

Quelques romanciers africains ont écrit sur la rivalité entre les deux ethnies, en particulier le Camerounais Eugène Ébodé. Il a publié en 2014 un roman — en réalité un témoignage — qui fait parler Souveraine Magnifique, jeune rescapée des tueries de 1994 qui anéantirent sa famille proche, sous ses propres yeux. Le livre décrit l’horreur du génocide, traduit métaphoriquement comme la saison des coupe-coupe qui a ensanglanté le pays des Mille Collines [le Rwanda]. À aucun moment l’auteur ne prononce les mots « hutus », assassins des « tutsis », préférant parler des « Courts » […] raccourcissant […] les « Longs ».

Eugène Ebodé Souveraine Magnifique

L’ethnocide désigne toujours une victime expiatoire, un bouc émissaire : « Parce que nous étions nés Longs, que nous étions plus effilés que les Courts, ils nous ont toujours prêté une origine indéfinie, bizarre ! À leurs yeux, nous ne sommes pas des citoyens légitimes de ce pays. Nous sommes de trop ! Certains ont conclu que nous avons vocation […] à disparaître. C’est insensé, car nous sommes d’ici et de nulle part ailleurs. Nous n’avons de pays que ces mille collines », clame Souveraine à l’écrivain venu recueillir son témoignage. « Notre sveltesse, nos longs nez, nos mages, nos rites […] avaient créé un sentiment étrange d’infériorité chez certains Courts. Nous avions beau répéter que la monarchie était celle du pays et n’appartenait à aucun groupe en particulier, on nous rétorquait que nous nous distinguions par nos mythes […]. Nous étions accusés de tenir davantage à ces mythes qu’à la personne de Jésus-Christ le fils de Dieu qui était mort sur la croix pour nous. On avait fini par nous identifier à ceux qui l’avaient crucifié. »

Les colons belges, à partir de 1931, imposèrent des papiers d’identité indiquant l’origine des populations constitutives du Rwanda : « hutu », « tutsi » ou « twa ». Cette pratique discriminante, de funeste mémoire et conséquence dans l’Europe antisémite de la première moitié du XXe siècle, était encore récemment en vigueur dans ce pays. Elle aida largement les meurtriers à identifier leurs futures victimes et à faire de ce pays un « équarissoir » pendant ces quatre mois mortifères de 1994.

Eugène Ebodé Souveraine MagnifiqueEugène Ebodé Souveraine Magnifique

Sidi N'Diaye éditions du bord de l'eau
Sidi N’Diaye, Tutsis du Rwanda et Juifs de Pologne, victimes de la même haine ?, Lormont, éditions du Bord de l’eau, 2017.

L’absurdité et l’horreur du conflit éclatent aux yeux de Souveraine Magnifique quand elle découvre que c’est leur voisin — et ami de la veille —, un « Court » qui, avec une sauvagerie insoutenable, décapite puis émascule à coups de machette son père, un « Long », et, après une tentative de viol, éventre sa mère, laissant échapper le fœtus qu’elle portait. L’épouse de ce voisin, qui fut la maîtresse d’école adulée et la « deuxième maman » de Souveraine, ne se remettra pas du geste insensé de son mari et en deviendra folle de douleur.

Le voisin, une fois la paix retrouvée, fut jugé par un tribunal de Sages et condamné à une peine inconcevable : le criminel fut condamné à s’occuper d’une vache conjointement avec la fille de l’homme et la femme qu’il massacra. « C’est le prix de la réconciliation ! Oui, après la sanction vient la réconciliation. Peut-être y aura-t-il le pardon, mais ça, monsieur, c’est aux victimes de l’accorder. Et puis une vache n’est pas qu’une vache, elle n’efface pas l’horreur, elle rend possible la reprise d’une communauté de destin. Vous comprenez ? » ajoute Souveraine face à son interlocuteur quelque peu sceptique.

On quitte cet ouvrage important, douloureux, parfois difficilement supportable, avec le sentiment désespérant de voir bégayer l’Histoire dans ses sempiternelles et monstrueuses vagues de haine génocidaire toujours prêtes à fondre sur tous les continents, que ce soit dans l’Amérique indienne, l’Asie cambodgienne, l’Orient arménien, l’Europe nazie ou stalinienne, ou celle de l’ex-Yougoslavie.

Dans l’abondante littérature (de fiction et d’essais) sur la tragédie rwandaise, se détache aussi la romancière Scholastique Mukasonga qui reçut le prix Renaudot en 2012 pour Notre-Dame du Nil, où elle décrit la séculaire rivalité interethnique de ce malheureux pays, annonciatrice des massacres de 1994.

Notre-Dame du Nil Scholastique Mukasonga
Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil, Paris, Gallimard, 2012.

Notre-Dame du Nil Scholastique Mukasonga

Dans un contexte plus général, il faut aussi lire un ouvrage, qui fait désormais référence, de l’historien Jacques Sémelin, Purifier et détruire : usages politiques des massacres et génocides, paru au Seuil en 2005, remarquable analyse multidisciplinaire de l’acte ethnocidaire.

Plus récemment, en 2015, le très remarqué et émouvant roman de Gaël Faye, Petit pays, prix Goncourt des lycéens, est venu nous rappeler l’horreur des massacres du Rwanda.

Eugène Ébodé, Souveraine Magnifique, Paris, Gallimard, collection « Continents noirs », 2014.

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