Avec cet album inattendu, Scott Walker et Sunn0))) nous convie à un voyage vers d’obscures luminescences auditives, aux frontières d’audacieuses formes musicales contemporaines. Soused, ou la meilleure illustration sonique des méditations picturales d’un Soulages ou d’un Velickovic. Là où le noir le plus abyssal est le plus lumineux.

SousedPar cette collaboration hors norme avec les maîtres du drone metal de Sunn 0))), Scott Walker confirme, s’il en était besoin, son statut d’artiste unique et authentiquement singulier. Scott Walker, c’est d’abord une voix. C’est elle déjà qui fait des ravages lorsqu’il officie pendant les années soixante au sein des Walker Brothers, ancêtre des boys bands créés de toute pièce par une industrie musicale en quête de « gros coups ». Le succès est phénoménal.

Mais Scott est un véritable musicien, ses exigences artistiques ne cadrent plus avec les contraintes de la gloire. Sa carrière solo lui permettra pendant un temps de satisfaire sa quête sonore, il connaîtra encore de beaux succès, sera reconnu comme un très brillant interprète des chansons de Jacques Brel. De plus en plus attiré par un travail de recherche et d’expérience sur une poétique musicale et vocale à la fois lyrique et minimaliste il se heurte une fois de plus à des considérations commerciales qui l’épuisent.

Après le très inégal Climate of hunter en 1984, il se retire, se consacre à la peinture. Ce n’est que neuf ans plus tard que sort l’incroyable Tilt qui permet de mesurer toutes les potentialités inabouties de Climate of hunter. En 2006 The Drift confirme la voie étroite sur laquelle s’est engagé l’artiste. Textes cut-up, surréalistes ou très abstraits (I gotta pull muffle bye no bye the bye by the bye no bye the bye, « Psoriatic »), une voix aux profondeurs méontiques qui explore les hautes sphères d’un lyrisme glacé tout en serpentant autour des contrastes harmoniques, des musiques à l’abstraction de plus en plus picturale, grands aplats de sonorités abrasives, sons percussifs obtenus en frappant des matériaux divers (une grosse pièce de viande dans « Clara »). Les vieux poncifs de la musique concrète se mêlent dans une nouvelle inventivité à un rock recomposé, à un classique sombre, hypnotique dépouillé jusqu’à l’os. Au titre des références nous serions quelque part entre la rencontre d’un Brel dadaïste et d’un Schoenberg cold-wave et un Lee Hazlewood remixant Boulez et Stockhausen sur la plage de Einstein on the beach

En 2012 l’album Bish Bosch vient nous rappeler que les comparaisons n’ont pas raison, nous sommes partis bien au-delà, dans des contrées soniques inexplorées, belles car dangereuses, vénéneuses. Epizootics, et son rythme composé du son de lames de machettes entrechoqué en est la parfaite démonstration. Et là encore, au plus haut de son art, la voix. Une voix qui creuse d’inédites arabesques souterraines et fait danser frénétiquement sur son fil les mots, les sons et les sens. Une voix chorégraphe stellaire jouant avec la terre, les étoiles et les comètes comme si elles étaient des balles.

Une collaboration avec les rockeurs bruitistes allemands de Einstürzende Neubauten n’aurait pas surpris, mais il est vrai que la musique du groupe est si intensément lié à la voix, si particulière elle aussi, de leur chanteur/hurleur Blixa Bargeld que le mariage n’eut pas forcément été heureux.

Non, en définitive, l’alliance de Walker avec les lourdes stridences de Sunn 0))) n’est pas si étrange. Si la musique de Sunn 0))) est majoritairement instrumentale, ils ont su également marier des voix originales à leurs compositions. Ainsi de celle d’Attlia Csihar (chanteur de Mayhem, pionniers du black metal) sur l’album Monoliths & Dimensions. C’est d’ailleurs au moment de l’enregistrement de cette pièce maitresse de leur discographie, que Stephen O’Malley et Greg Anderson (créateurs et membres permanents de Sunn 0))), G. Anderson dirige également le label Southern Lord records) songent à une éventuelle participation de Scott Walker. Nous sommes en 2008. Cinq années plus tard c’est 5 titres que l’immense chanteur offre au groupe héritier du doom metal le plus extrême.

Scott 0)))

Soused est le nom générique de cette collaboration. Le contenu est à l’image de la pochette (photographies de Philip Laslett sublimées par le design de S. O’Malley), astéroïde sonore, noir, rayonnant de mille éclats inconnus. Depuis son retour avec Tilt, toutes les chansons de Scott Walker sont comme des monologues d’opéra. Brando / Herod 2014 / Bull / Fetish et Lullaby ne font pas exceptions à la règle, soliloques au lyrisme dada ils accordent leurs mélodies sinueuses aux longs mugissements de monstrueuses baleines cosmiques des guitares de Sunn 0))).

Scott 0)))

Walker, crooner vaudou en équilibre au dessus d’un cratère (bien épaulé par sa clique de fidèles musiciens / opérateurs sonores), opère en Francis Bacon musical et fait vibrer sa palette obscure pour composer les différentes séquences de cet opéra rauque, noces d’un ténébreux univers déchiqueté avec une vie catacombesque, tranchante, éraillée, crénelée d’acier. Le paysage sonore de  « Herod 2014 », sur lequel Walker grave une mélopée shamanique d’une voix de diamant noir, fait irrésistiblement songer aux grognements viscéraux d’un invisible cauchemar lovecraftiens. Quand  « Lullaby » s’avère une berceuse de pure terreur métaphysique (In vain I douse another lamp / In vain and now another lamp)…

Une grande œuvre, puissante, tragique, profonde. Sa poésie des abîmes, quasi schizophrénique, est une puissante consolation, par sa tension nerveuse et sa beauté spectrale, elle agit comme ses poisons qui deviennent des cures de guérisons.

SOUSED Scott Walker + Sunn 0))), CD cinq titres 4AD

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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