En une période européenne troublée, le geste d’apaisement qui consiste à écrire sur une page encore déchirée de notre histoire compte doublement. Le miel, premier roman de Slobodan Despot, invite à voyager au cœur d’une Yougoslavie déchiquetée par les passions humaines les plus viles. Le miel, fruit de la laborieuse synergie de l’homme et de la nature, y est un viatique salvateur pour plusieurs personnages. Alors que plus rien de bon ne semblait devoir rejaillir des cendres d’un brasier que l’histoire se plait à rallumer trop souvent. Certains êtres lassés sont happés par la sagesse et la bonté. Hommes et femmes renaissent à la vie.

Slobodan Despot, Le miel

Avec Le miel Slobodan Despot délivre un récit apaisé. Aucune réponse abrupte ni aucune certitude effilée ne viennent rouvrir les blessures causées par la guerre. Mêlant avec une grande justesse vies individuelles et collectives, son style ferme et serein mène sans contrainte notre conscience vers des questionnements essentiels par le truchement de destins particuliers : Qu’apprend-on vraiment de nos actes ? Quelles blessures secrètes nous infligeons-nous en blessant nos frères, proches ou lointains ? Un texte qui, en somme, forme l’exact antidote au très unilatéral et laborieux Au pays du sang et du miel… d’Angelina Jolie !

HoneyLe Miel, c’est aussi l’histoire rude d’un amour filial mutique, la transformation d’un larve dévoré de rancoeur, d’un fils prodigue, Vesko. Pour les chimères d’une vie plus douillette, il a délaissé avec dédain, son père, Nikola, son frère et sa contrée.

Il était si sombre qu’il engloutissait toute la lumière ambiante, sans retour. Même les machines déraillaient sous lui. Il en tenait le monde entier pour coupable – tout le monde sauf lui-même. (p. 110)

Piero di Cosimo, La découverte du miel
Piero di Cosimo, La découverte du miel

Le père, taiseux et fataliste, est un apiculteur passionné et solitaire. S’il a acquis sa sagesse à l’écart des hommes, sa lucidité ne fait pas de lui un misanthrope. Il dédaigne les masses, mais comprend avec tendresse chaque personne. Vera, l’herboriste belgradoise, en rade sur le bas-côté d’une route cabossée, le sauvera de la main colérique de son fils Vesko. Surnommé le Teigneux, ce dernier, malgré le mépris dans lequel il a tenu son père et son mode de vie, se retrouve contraint d’entreprendre un périlleux voyage pour aller le chercher sur les contreforts du mont Velebit, dans la Krajina, dans une partie de sa patrie devenue terre étrangère et hostile.

Slobodan Despot
Slobodan Despot

L’auteur peint ce voyage au cœur du continent européen sans user de couleurs criardes, les portraits qu’il brosse des hommes, des pays, des paysages, de l’histoire, de ses minuscules victoires et de ses immenses ravages sont empreints d’une empathie non feinte. Si les injustices dans le traitement médiatico-politique de ce terrible conflit yougoslave sont montrées et démontées sans crainte, cela n’induit jamais de jugement péremptoire à l’égard des hommes et des femmes.

C’est au cours de ce périple que Vesko, sans le comprendre vraiment, intégrera la délicate alchimie humaine que son père a nouée avec ce produit doré. Le miel adoucit et guérit les blessures, toutes les blessures…

Avec quelques savoureux apartés médicaux, politiques, voire même théologiques, c’est Vera, l’herboriste originale et fumeuse compulsive qui livrera le récit de cet étrange voyage intime au narrateur. Son geste a lié cette femme singulière au vieux Nikola. Tout le monde a besoin d’un peu de miel. Nikola le sait et il essaime tout au long de la route adoucissant les rancoeurs, dissolvant les tensions, enrichissant les rencontres. Vera elle aussi, et plus encore, en a grand besoin pour ses préparations médicinales.

Toute ma petite pharmacie repose sur le miel. Il adoucit tout, il dissout tout, il enrichit tout. Toute notre vie d’ailleurs, repose sur le miel. Plus de miel parce que plus d’abeilles. Plus d’abeilles, plus de fécondation. Plus de plantes sur terre ! (p.39)

miel, slobodan despotLes échanges autour de la matière dorée libèrent la parole, et Vesko délivre son âme tortueuse dans la confession de cette périlleuse pérégrination. Au bout de ce rayon de mots : le narrateur… et nous. Nous apprenons avec lui. Des douleurs d’un pays, des silences tendres et fermes d’un vieil apiculteur, des conceptions personnelles d’une thérapeute originale. Nous apprenons à regarder différemment un pan de notre histoire commune, à observer sereinement une commune humanité, si humaine malgré tout… Finalement, la réconciliation peut exister. Sans discours, loin des affèteries diplomatiques. Grâce au plus humble, au sage taciturne, à l’effacé, au travail commun avec les plus petites créatures…

Chacun de nos gestes compte. (p. 126)

 

Slobodan Despot Le miel, Gallimard, février 2014, 127 pages, 14€

 

Slobodan Despot a fait ses armes d’éditeur auprès de Vladimir Dimitrijevic aux éditions L’Âge d’Homme avant de créer en Suisse sa propre maison d’édition, Xénia. Éditeur singulier et exigeant, il est également un polémiste cinglant et reconnu (Le Nouvelliste en Suisse, entre autres). Auteur de plusieurs essais (Despotica chez Xénia, notamment). Il signe avec Le miel son tout premier roman.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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