Le Silence de Reinhard Jirgl constitue un évènement littéraire remarquable en 2016. Les éditions Quidam, qui publient l’auteur en allemand en France, n’ont pas cherché le coup de poker, mais plutôt le coup de maître. Ce roman de 600 pages parvient à rendre le XXe siècle allemand ni proche, ni lointain, mais mythologique. Le Silence, par-dessus tout, est un monument de pur langage. À lire absolument.

Le Silence de Reinhard Jirgl, un roman total

Reinhard JirglLes imitations contemporaines de l’avant-gardisme littéraire s’avèrent souvent soit brouillonnes soit arbitraires, parfois les deux. Aussi la lecture des premières pages du roman de Reinhard Jirgl nous promettait une expérience écrasante. Or, c’est précisément le style de l’auteur qui fait de ce texte, d’ores et déjà, un grand moment de la littérature allemande et contemporaine. Lauréat du prix Georg-Büchner en 2010, Reinhard Jirgl est l’auteur d’une dizaine de romans, la plupart non traduits en France. Il convient donc de remercier les éditions Quidam pour la publication des Inachevés, de Renégat, roman du temps nerveux et enfin Le Silence. Mais encore : la traductrice, Martine Rémon, pour ce travail, on l’imagine, colossal.

Le Silence ? Déjà, le titre annonce presque un paradoxe tant le roman résonne encore de bruits, de fureur et surtout de voix. Sans doute est-ce sur et par-dessus le silence que Reinhard Jirgl écrit son histoire. Laquelle ? L’histoire de l’Allemagne des XXe et XXIe siècles, de 1914 jusqu’à 2008, et celle de deux familles, les lignées Baeske et Schneidereit. Felicitas remet à son frère, Georg Adam, 68 ans, un vieil album de photographies réalisé par sa belle-mère, Johanna. Il se rend, à sa demande, de Berlin à Francfort-sur-le-Main pour remettre l’album à son fils, Henry, lequel doit s’envoler pour les États-Unis où l’attend un poste à l’université. Roman d’une généalogie, à l’image des romans naturalistes du XIXe siècle, Le Silence se veut fresque historique totalisante, roman non pas fleuve, mais océan, gigantesque, saga retraçant deux guerres et cinq régimes politiques.

Reinhard Jirgl600 pages, mais pour quelle structure ? Reinhard Jirgl s’appuie sur les photographies laissées par le personnage de Johanna. L’album en comprend exactement 100 et comporte 45 pages. Celles-ci déterminent aussi le nombre de chapitres. Cet album, que l’on ne voit pas, constitue un hypotexte du roman, alors hypertexte grâce auquel le silence de la photographie se déploie, s’expose et s’explose dans le texte. On pourrait s’attendre à un lien logique entre le texte littéraire et la photographie, par exemple une ekphrasis : l’auteur crée plutôt un décalage entre les deux. En général, le texte ne parle nullement du cliché mentionné : il se construit en parallèle, affirme par la lettre ce que le mécanisme de capture photographique peut seulement taire.

 

L’expression de l’histoire

Reinhard JirglS’il est un texte que l’on peut rapprocher du roman de Reinhard Jirgl, ce serait De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, d’un autre allemand, W. G. Sebald. Non seulement Le Silence parle de la destruction, collective et individuelle, de la déliquescence des êtres dans l’histoire, l’oubli et la mort, mais ne manque pas de traiter, en filigrane, des interstices de la grande Histoire. Sebald, dans ce texte magistral, revient quant à lui sur le bombardement massif, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, du sol allemand par les troupes alliées. Ces événements, traumatisants pour la population, ont été passés, notamment par la littérature, sous silence. Reinhard Jirgl, dans un mouvement similaire, quoique plus ample, utilise l’arbre généalogique de ces deux familles pour combler certaines lacunes de l’histoire. Ainsi, par exemple, il opère un décentrement par rapport à la chute du mur de Berlin en situant son histoire à la périphérie, dans la ville fictive de Thalov.

Reinhard JirglLe Silence exprime l’histoire « avec une grande hache ». Il l’exprime au sens premier du terme, c’est-à-dire qu’il « extrait d’un corps le liquide qu’il contient » (CNRTL). Le roman en est la substance. Les personnages autant que les paysages se trouvent altérés par le cours de l’histoire. En cela, le roman est expressionniste dans sa facture esthétique. Par sa taille monumentale, par son caractère cryptique et labyrinthique, par sa mise en page complexe, Le Silence exprime la subjectivité exacerbée des protagonistes face aux événements, et à leur persistance dans le présent.

Un nouveau flux de conscience ?

Reinhard Jirgl« Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère » écrit Marcel Proust dans son Contre Sainte-Beuve. Celui de Reinhard Jirgl pousse loin ce principe de transformation de langue. Son écriture altère tant de codes linguistiques, stylistiques, orthographiques et énonciatifs que l’on pourrait croire la lecture impossible. Celle-ci demande certes au lecteur une participation active, mais aussi une déprise. Bien sûr, le roman s’évertue à varier narrateurs, voix et focalisations. Mais le texte conserve du début jusqu’à la fin le même ton. L’unicité de l’œuvre, pour reprendre encore les termes de Proust, procède de cette « monotonie ». Le monde entr’ouvert par Le Silence est celui avant tout celui  d’un langage unique.

 

Reinhard JirglNéologismes, néosémies, dérivations, abréviations, mots-valises, anacoluthes généralisées, dérèglement de la ponctuation et de la graphie, expansion virale des majuscules et des chiffres : le style de Reinhard Jirgl cherche volontairement à obscurcir la langue. Écrire en cryptographe ? Oui, mais avec la puissance évocatoire de la poésie. Rapidement, une fluidité interne survient. Reinhard Jirgl met en place une forme d’écologie des personnages : leur environnement, tant l’histoire que « la conspiration des détails » (Krasznahorkai), contamine leur conscience. Ce qu’on lit s’apparente de près une forme de flux de conscience revisitée. Reinhard Jirgl, peut-on penser, œuvre à reproduire, non pas le flux de pensée des personnages, mais son rythme proprement désordonné et incohérent. Le titre, sous cette lumière, prend encore une autre signification : le silence, c’est aussi celui des personnages, de la lecture, cette toile vierge où s’étend, sans relâche, la profération du verbe.

Lire un extrait :

Août, encore un mois plein de chaleur à Berlin, en l’an 2003. Le pouls de l’après-midi ralentit, l’heure retient son souffle. Grillée depuis dessemaines desjoursédesnuits. Le soleil – voilé, gris blanc son éclat, sans ombre é plombé. Le ciel un toit de fonte chauffée à blanc tendu sur Laville, sous lequel de lourdes émanations fermentées pèsent dans une année trop mûre. Échappées des tunnels de l’U-Bahn, des moufettes de produits désinfectants, bonbonsuaves & prononcées, découpent en été chimiquement fané la brume compacte qui couve. Une chair se traîne nonchalante le long des maisons fournaises – sur l’asphalte pâteux – à travers le bloc vitreux de Ville&sueur. Des semaines torrides ont changé l’atmosphère en immobilité huileuse é pourrissement des Tropiques. Mais 1 simple fissure : et Lorage éclatera, mugissant comme à la crevaison d’une digue. Des gens, 1 grand nombre d’entre eux paraît me dépasser en âge, se meuvent péniblement le long de l’allée du cimetière. (Perceptible de temps à autre à travers le feuillage des arbres&buissons flétris par la chaleur le gémissement des trains de la S-Bahn, comparable à de l’air chaud comprimé compressé dans le bloc de la ville.) On dirait que tous=nous pataugeons dans une masse gélifiée ; les fleurs avides d’air frais ouvrent leurs calices. Me précédant sur l’allée de dalles, Max le cocker spaniel, presque aussi vieux que moi avec ses dix ans d’âge canin convertit en âge humain. La main de fonte de la chaleur l’écrase lui aussi, – il se traîne de l’avant, haletant. À vrai dire, il est interdit d’emmener promener les chiens dans les cimetières.

Le Silence de Reinhard Jirgl est paru en octobre 2016 aux éditions Quidam, 620 pages, 25 euros.

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Reinhard Jirgl est né en 1953 à Berlin-Est. Après une enfance passée dans une bourgade de l’Altmark auprès de grands-parents, il retrouve ses parents à Berlin où il suit une formation d’électromécanicien. Il décroche le baccalauréat en s’inscrivant à des cours du soir. Etudiant à l’Université Humbolt, il obtient le diplôme d’ingénieur en électronique en 1975. Les premiers textes datent de cette période. Entre 1978 et 1995, il travaille comme technicien au Berliner Volkshühne et décide à partir de 1996 de vivre de sa plume. Il réside toujours à Berlin. Il est l’auteur d’une dizaine de romans. Reinhard Jirgl s’est vu récompensé de nombreuses fois: Prix Alfred-Döblin (1993), Prix Josef-Breitbach (1999), Prix Büchner (2010) pour ne citer que les plus prestigieux.

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