La direction de Sciences-Po a adopté le 12 décembre dernier une nouvelle réforme de son système de recrutement à l’entrée du Collège Universitaire. Dix ans après la création des conventions ZEP – considérées comme la première mesure de discrimination positive dans l’enseignement supérieur français – et seulement deux ans après la réforme précédente, ces nouvelles modalités seront appliquées à partir de la rentrée 2013. Décryptage.

 

Cette réforme, la plus importante depuis 2001, modifie en profondeur le calendrier, l’organisation, la hiérarchie et la nature des épreuves. Ainsi, le futur processus d’admission se déroulera en deux temps. Les épreuves écrites, amputées de l’épreuve de culture générale, deviennent une phase d’admissibilité dont les lycéens peuvent se voir dispenser à la discrétion du Jury. Elles se dérouleront au mois de mars. La phase d’admission consistera en un entretien de vingt minutes devant une commission – en fait, deux personnes, dont un représentant de Richard Descoings – et un oral de langue étrangère(1).

 On note la grande sobriété avec laquelle le conseil de direction de l’IEP a annoncé le programme et le détail de cette nouvelle réforme. Ce dernier s’est contenté d’un très factuel communiqué et de la mise en ligne d’une vidéo (quelque peu) explicative. Cette réserve peut surprendre, mais semble avoir atteint son objectif tant la réaction médiatique fut des plus molles.

 Le lecteur familier de la rue Saint-Guillaume ou de son médiatique directeur ne pourra voir dans cette énième réforme d’admission que la réalisation du projet Descoings d’abolition de l’élitisme républicain en son royaume. Autrement dit, suppression de l’épreuve de culture générale, création d’un oral de langue étrangère et entretien destiné à déterminer « l’individualité » et « les aptitudes et les attitudes clés ». Pour autant, l’importance des changements préconisés et le fait qu’ils soient conduits par de grands inspirateurs des politiques d’éducation et de recherche des partis institutionnels méritent qu’on s’y intéresse.


Z comme Zemmour du 05 janvier 2010 

 Le premier sujet d’interrogation concerne les objectifs de cette réforme. Quand celles qui l’ont précédée ces dix dernières années furent toutes justifiées par un souci de diversification tant géographique que sociale. Cette nouvelle mouture prétend fonder la sélection sur la personnalité, « l’individualité » des prétendants. Dans ce cadre, on peut s’étonner de la suppression de l’épreuve de culture générale. Plus qu’aucune autre, elle offrait la possibilité aux  candidats de construire une réflexion personnelle sur un sujet précis. Et puis, pourquoi un entretien d’une vingtaine de minutes (exercice inédit pour l’immense majorité d’entre eux) révélerait-il mieux des aptitudes telles que « la curiosité intellectuelle » ou « le sens du jugement » ?

 Parmi les raisons invoquées pour la suppression de ladite épreuve, Sciences-Po indique qu’il n’est pas possible de prétendre avoir une culture générale à l’âge de 17 ans(2). Autant dire que c’est l’éducation humaniste qu’on assassine. Que celle-ci soit naturellement limitée et fonction de l’âge ne la rend nullement négligeable. Son acquisition est d’ailleurs dynamique : elle commence avant 17 ans et se poursuit bien au-delà. En pratique, cette épreuve visait moins à évaluer l’érudition et l’étendue du savoir des candidats que leur capacité à construire un raisonnement, à créer du sens et à défendre un point de vue. Bref, l’argument de l’âge est d’autant moins pertinent qu’il s’applique à l’avenant à la nouvelle épreuve d’entretien. En effet, qui peut, à 17 ans, prétendre avoir une individualité définie ou une « capacité de distanciation » ?

 Qu’en est-il de l’argument contre cette épreuve soutenue de longue date par la majorité des syndicats étudiants, au premier rang desquels la très majoritaire UNEF ? En résumé, elle serait de loin la plus discriminante socialement et serait donc incompatible avec l’objectif de diversité affiché par l’IEP. Vérifiable dans les faits, cet argument s’applique tout aussi bien si ce n’est mieux au nouvel oral de langue étrangère dont la réussite reposera bien plus sur des voyages d’études à l’étranger que sur des cours dispensés au collège et au lycée. Où est la logique ?

 Discriminer pour diversifier

 La faiblesse et l’incohérence de l’argumentaire justifiant cette réforme conduisent à s’interroger sur l’objectif réel de cette dernière. Il est, à notre avis, double.


Eduquer ou former ? 

Le premier est d’augmenter le contrôle de l’administration, autrement dit du directeur (dont le représentant constituera la moitié de la commission d’entretien). Il renforce non plus le processus de sélection, mais la sélection elle-même. Disons-le : ce nouveau dispositif de recrutement semble la réalisation des fantasmes démiurgiques du directeur de l’IEP. Celui qui nomme et renvoie les membres du Comex selon son bon vouloir, qui choisit les professeurs de son institut et filtre jusqu’aux invités des conférences variées se déroulant chaque semaine dans l’enceinte de l’établissement veut désormais choisir individuellement ses étudiants. Entrer à Sciences-Po en 2013 sera un adoubement.

 Quelle autre raison est susceptible d’expliquer une réforme qui augmente l’opacité d’une sélection dans laquelle l’administration joue un rôle croissant ? Préférer un entretien à une réflexion écrite, un exercice d’autopromotion à un argumentaire théorique, c’est avant tout se donner la possibilité de filtrer les candidats afin de réaliser les objectifs chiffrés de la diversité. Il est fort simple par ce biais de s’assurer de son quota de banlieusards, de provinciaux, de ruraux, d’étrangers, d’enfants d’ouvriers, d’immigrés, etc.

 Cet exercice de rationalisation n’est pas nouveau. Il y a quelques années, alors que nous entrions en première année du nouveau collège universitaire, mes condisciples et moi-même avions remarqué à quel point le concours semblait la voie d’entrée des Parisiens et la mention très bien celle des provinciaux(3). Bien entendu, un constat circonstancié serait le bien venu. Mais, comme de rigueur en France où la transparence se conjugue mal avec un esprit de petits arrangements typiquement latins, aucune statistique détaillée n’est publiée par l’IEP…

 De l’honnête homme à l’EuroStar ?

 Sur quoi le second argument de notre analyse repose-t-il ? Sur la volonté peu ou prou officieuse de transformer le profil Sciences-Po. L’école s’adaptant à son temps, le projet pédagogique abandonne la tradition humaniste d’éducation de l’honnête homme pour lui préférer la formation de futures EuroStars.


La démocratisation de l’accès aux grandes écoles 

 Certes, la formation des futures élites – qu’elles soient politiques, administratives ou économiques – fut sans cesse au cœur du programme de l’école. Mais sa spécificité était justement qu’elle était une éducation et non une simple formation. Les responsabilités auxquelles seront appelés les étudiants de Sciences-Po demandent, pour être tenues, plus que les simples connaissances et compétences techniques qui peuvent être dispensées par n’importe quelle école de commerce. Elle requiert une capacité et une volonté de créer du sens, la formulation d’une analyse critique, une distanciation à la fois singulière et universalisante, qui ne peut être sans favoriser le développement de la vie intérieure de l’élève.

 Si Sciences-Po ne peut être réduit à son seul concours, à son « dispositif de recrutement », ce dernier révèle pourtant d’importants changements sous-jacents, voire sous-marins. Changements qui conditionnent l’ambiance générale et l’esprit de l’IEP dans quelques années. Quel est le risque ? On l’aura compris : une sélection opaque préférant l’exercice d’autopromotion rationalisée à la réflexion humaniste. Une telle prise de risque au profit d’un objectif louable ? Chacun appréciera cette fin : Favoriser une diversité cosmétique en fonction des origines régionales et sociales plutôt qu’une diversité humaine fondée sur le développement de personnalités diverses, mais s’affirmant mutuellement grâce à une culture et des références communes. Tout comme Europe, Érasme agonise.

Alexandre

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