Le débat sur les ingérences des grandes puissances, y compris celles de nos alliés, se trompe souvent d’époque. Nous continuons à raisonner comme si la puissance se limitait aux frontières, aux armées, aux discours. Or la contrainte moderne passe par des tuyaux invisibles : systèmes de paiement, services cloud, messageries, identités numériques, conformité bancaire. C’est là que se fabrique, au quotidien, une dépendance qui peut se transformer en coercition.
Dans une ligne politique indépendante mais lucide, attachée à l’État de droit et à la protection des personnes, l’enjeu français n’est pas de « choisir un camp » ni de cultiver l’anti-américanisme. Il est de réduire les vulnérabilités de notre nation afin que la décision politique et la justice restent des biens publics et non des variables d’ajustement d’une puissance extérieure.
« Le pape, combien de divisions ? »
Staline en réponse à Laval (attribution discutée)
La violence douce de l’extraterritorialité
La coercition contemporaine n’a pas besoin de chars. Elle peut prendre la forme d’une liste, d’un gel, d’un blocage automatisé par « surconformité », d’une banque qui coupe un service, d’une plateforme qui suspend un accès, d’un prestataire qui « préfère ne pas prendre le risque ». C’est une violence administrative et économique d’autant plus efficace qu’elle est déléguée aux acteurs privés. Cette logique a un double effet délétère. Cette logique a un double effet délétère. D’abord, elle fragilise concrètement ceux qui incarnent des institutions (magistrats, chercheurs, ONG, agents publics, associations, médias). Ensuite, elle entame la crédibilité des puissances occidentales quand elles dénoncent les ingérences : le récit adverse prospère sur toute contradiction entre principes proclamés et pratiques de puissance.
Exemples : quand la puissance s’exerce par les rails
La « leçon Guillou ». Le 20 août 2025, des sanctions américaines très contestées en Europe, et au-delà, ont visé des responsables de la Cour pénale internationale, dont le juge français Nicolas Guillou, avec de sévères effets susceptibles de déborder très largement la seule sphère diplomatique : finance, services, outils numériques, déplacements. Ce n’est pas un débat abstrait sur la géopolitique : c’est la démonstration qu’un État peut neutraliser, à distance, la vie matérielle d’un individu en activant les circuits dominants de l’économie mondialisée.
Le cloud comme point d’appui. En Europe, la dépendance aux hyperscalers est massive. Les débats autour des certifications (SecNumCloud en France, EUCS au plan européen) montrent une tension permanente. Comment sécuriser sans se raconter d’histoires, quand certaines technologies restent non-européennes et que des lois extraterritoriales existent (comme le CLOUD Act) ? L’obtention de visas de sécurité, fin 2025–début 2026, et les controverses qu’elle suscite, rappellent une évidence : l’hébergement « en Europe » ne suffit pas si l’exploitation, le support, la chaîne d’administration et la capacité de contrainte juridique ne sont pas clarifiés.
La finance, nerf de la coercition. La conformité bancaire (et la peur des sanctions secondaires) reste l’un des mécanismes les plus efficaces. L’Union européenne a déjà connu ce problème avec les sanctions extraterritoriales américaines visant l’Iran. Même quand l’UE affiche une position politique, de nombreuses entreprises se retirent par prudence, parce que le coût d’un conflit avec le système financier américain est jugé, encore une fois, démesuré.
Vulnérabilités : là où l’Europe peut être « coupée »
- Paiements et bancarisation. Quand la quasi-totalité des flux dépend d’acteurs dominants, une mesure de conformité peut produire un effet domino immédiat (cartes, virements, PSP, services de lutte anti-fraude, scoring, KYC).
- Cloud et dépendances logicielles. Messagerie, bureautique, stockage, identité, collaboration; le quotidien de l’État et des entreprises repose sur des briques souvent concentrées, parfois non substituables à court terme.
- Services critiques externalisés. La résilience opérationnelle n’est pas qu’une affaire de cybersécurité : c’est aussi la capacité à continuer quand un fournisseur « désactive » ou quand la surconformité d’un prestataire vous met hors-jeu.
- Asymétrie juridique. L’Europe dispose d’outils (statut de blocage, instruments anti-coercition), mais souffre d’un déficit de vitesse, d’exécution et de crédibilité perçue si la riposte est lente ou fragmentée.
- Protection insuffisante des personnes ciblées. Lorsque la contrainte vise un individu (magistrat, haut fonctionnaire, chercheur), l’État européen est souvent mal outillé pour garantir, immédiatement, une continuité de vie matérielle et numérique.
Solutions : une autonomie européenne concrète, sociale et opérable
A. Construire des rails européens de continuité (paiements)
La souveraineté commence par la possibilité de payer, d’encaisser, de fonctionner. L’Europe avance sur les paiements instantanés (obligations d’instant payments dans la zone euro) et des initiatives bancaires comme Wero existent déjà en France, Belgique et Allemagne. Il faut accélérer, élargir l’adoption et, surtout, doter les acteurs publics et parapublics de plans de continuité de paiement, testés, documentés, redondants.
B. Un « bouclier des personnes » contre la coercition extraterritoriale
Quand un agent public est ciblé, l’État ne doit pas improviser. Il faut un protocole clair :
- moyens de paiement alternatifs immédiatement mobilisables ;
- banque de continuité et dispositifs d’assurance dédiés ;
- assistance juridique et numérique centralisée ;
- coordination avec employeurs, prestataires, opérateurs pour limiter la surconformité automatique.
Ce n’est pas du confort, c’est la protection fonctionnelle de l’État de droit.
C. Dépendances cloud : exiger la réversibilité réelle et la redondance
Plutôt que des slogans, imposer des critères opérables tels que les réversibilité en semaines, duplication multi-fournisseurs, audits, transparence sur la chaîne d’exploitation, et choix par criticité. Pour les fonctions régaliennes et les données sensibles, la doctrine doit être stricte avec un contrôle juridique et opérationnel européen et non une simple localisation.
D. Faire vivre les outils européens anti-coercition
L’Union s’est dotée d’un instrument anti-coercition (ACI) entré en vigueur depuis fin 2023, pensé comme dissuasion et, si nécessaire, riposte. Encore faut-il qu’il soit crédible ! Il faut amplifier la doctrine publique, la capacité d’enquête rapide, et l’éventail de contre-mesures assumé (marchés publics, licences, services, accès au marché). La souveraineté n’est pas l’autarcie, c’est la capacité de dire non sans se paralyser.
E. Résilience : traiter la coercition comme un scénario de crise
On simule des cyberattaques ; on doit désormais simuler des « coupures par conformité ». Cela suppose des exercices, une cartographie des dépendances, des plans de repli, et un pilotage interministériel (et européen) qui prenne au sérieux cette nouvelle grammaire de la contrainte.
Etre alliés sans être vassaux
L’Europe n’a pas à se construire contre les États-Unis, pas plus qu’elle ne doit se laisser dicter ses choix. La leçon est simple : l’indépendance n’est pas une posture, mais une organisation. Elle passe par des infrastructures pluralisées, par des règles de réversibilité, par des outils juridiques appliqués et par une protection concrète des personnes qui incarnent nos institutions. À défaut, la démocratie devient une architecture fragile, respectable dans les principes, vulnérable dans les tuyaux.
