Tout est dans le titre. Dans son premier roman Rural noir Benoît Minville démontre que la violence s’exprime dans tous les milieux. Dans tous les lieux. Et avec le même suspense. Démonstration…

 

Les « Polars » hexagonaux rural noird’aujourd’hui nous emmènent dans les différentes couches de la société et nous font découvrir, parfois mieux que certaines enquêtes journalistiques, l’état de notre
pays. Emmanuel Grand dans Les salauds devront payer nous avait montré, avec un véritable scalpel, les conséquences de la désindustrialisation dans le nord de la France.

Avec Rural Noir se poursuit cette description de la vie quotidienne de ces Français trop souvent ignorés. Nous descendons de quelques centaines de kilomètres dans le Nivernais du côté de Tamnay-en-Bazois et de son univers champêtre. « Il y a ici plus de nature que n’importe où ailleurs dans la région », déclare le narrateur. Ici pas d’usines, pas de patrons cyniques, de syndicats qui se déchirent. Près de Nevers c’est plutôt une population stable qui se cache derrière les volets clos le soir venu.

En quinze années, espace-temps qui sépare les chapitres du roman, rien n’a changé. La vie collective semble s’être figée. Mais en apparence seulement. Car là comme ailleurs l’évolution des mœurs a fait son œuvre, de manière insidieuse : travail au noir, trafic en tous genres. Les dealers ont créé leur marché et l’héroïne remplace même le shit. Un leitmotiv traverse le roman : préserver absolument son territoire, car « Ici c’est chez nous ! » Ce cri que l’on croyait entendre uniquement entre la Tour Gagarine et le périphérique nord est hurlé sur le territoire délimité par le champ où règne le taureau de la ferme de Lucien et l’Auberge des quatre chemins.

Ce territoire, ils sont quatre à l’écumer en pleine adolescence. Trois garçons, Romain, son frère Christophe, Vlad et une fille Julie, à l’origine malgré elle de beaucoup d’évènements malheureux. À ces quatre « locaux » va venir s’ajouter un horsain (nb: parlé normand, horsain est un étranger à la Normandie) véritable détonateur dans un monde formaté. Ils ont un côté « club des cinq » et possèdent des romans pour enfants d’Enid Blyton un air romantique et immature. Solidarité, amitié sont les ferments de ce qu’ils appellent eux-mêmes le « gang ». Mais l’émergence du sentiment amoureux va tout faire déraper et quinze ans plus tard, les traces des « non-dits » du passé vont ressurgir.

tamnay en bazois
village de Tamnay en Bazois : 183 habitants

Benoît Minville s’attache, comme dans un certain nombre de polars américains à qui il adresse quelques clins d’œil, à raconter ce pays rythmé par le bruit des moteurs de tracteurs, ou celui des cloches de l’église qui donnent à tous l’heure de la journée. La chaleur de l’été, sourde, envahit les corps des adolescents prêts à se baigner dans une rivière témoin d’évènements majeurs.

L’automne quinze ans plus tard est majestueux et annonce des drames à venir. Derrière ces paysages et ces vies de province si peu souvent décrites, la violence est déjà présente, souterraine, ne demandant qu’à émerger. À Tamnay pas d’explications sociologiques, pas d’enfances maltraitées ou déshéritées, pas de père alcoolique ou de mère défaillante. Pour la plupart des protagonistes aucune blessure particulière. Et pourtant le déchaînement de brutalité va devenir brusquement omniprésent, étouffant, d’une incroyable force.

Cette fois-ci, les règlements de comptes se font au bord d’un cours d’eau et pas au pied d’une tour HLM. Cette violence occupe alors tout l’espace comme inhérente à cette solidarité de territoire, d’identité. On est loin alors de la campagne bucolique et apaisante de Giono ou de Marcel Aymé. On est dans la province française en 2015. Avec une rare maîtrise de la narration qui alterne « présent » et le « passé » décrit par Romain, le frère aîné, l’auteur fait monter la pression et oblige le lecteur à ne pas interrompre sa lecture. Il ne cherche pas d’explications à cette violence qui naît pareillement à Nevers comme à Saint Denis. Il raconte surtout l’histoire de quatre adolescents happés par le monde qui les entoure, tous amoureux, solidaires de leur pays et prêts à tout pour sauvegarder leur amitié, en souhaitant que le temps s’arrête.

Une descente initiatique dans le monde violent des adultes. Le milieu rural dans lequel ce roman se déroule aide à évacuer des clichés mille fois ressassés de petits ou grands malfrats de banlieues. Avec ce premier roman Minville démontre, comme beaucoup d’auteurs du « néo polar », que le roman policier peut être un formidable miroir des recoins obscurs de nos sociétés. À Paris comme à Tamnay.

Polar Rural Noir Benoît Minville. Editions Gallimard. Collection Série Noire. 245 pages, 18 €, e-book 12,99 €

 

Benoît Minville est né en 1978 à Paris. Passionné de livres depuis toujours, il a baigné dedans tout petit notamment parce que sa mère était libraire. Aujourd’hui libraire lui-même à la FNAC de la Défense, fana d’échanges et de conseils, c’est un lecteur passionné de tout bouquin qui transporte une énergie (de Dumas à Pennac, de Ellroy à Lansdale, de Twain à Axl Cendres), son amour de la culture est sans limite et « encré » jusqu’au bout des bras. Ses coups de coeur 2016 :

La rentrée noire de Janvier 2016 est fabuleuse. En grand format, Plateau de Franck Bouysse à la Manufacture de livres. Si tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange dans la collection Série Noire. Beau comme du Faulkner. Que la mort vienne sur moi d’Osborne chez Rivages qui est sorti le 4 Fevrier. En poche : Aux animaux la guerre de Nicolas Mathieu (Actes Sud), le nouveau Manchette et Les rêves de guerre de François Médeline, le Ellroy français. Mon livre de 2015 étant Pukhtu de D.O.A. Léviathan : incroyable.

Il commence à écrire des romans jeunesse et publie son premier roman en 2013, après sa rencontre avec Tibo Bérard, éditeur chez Sarbacane de romans ados et jeunesse : Victor tombe-dedans chez les trois mousquetaires (2014, à partir de 8 ans), Les géants (2014, à partir de 15 ans), Je suis sa fille (2013, à partir de 15 ans)

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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