Suite du feuilleton Roméo Castelluci. Rennes, vendredi soir à 20 h, square de Kergus. D’un côté, un groupe d’une quarantaine d’intégristes au style vestimentaire et capillaire un rien caricatural. De l’autre, une trentaine de jeunes militants, notamment du syndicat Sud Education, en partie cagoulés, insultant les premiers. Entre les deux, un cordon d’une vingtaine de policiers encadrés par deux capitaines. Grand absent de la confrontation : l’art. En fait, c’est inexact : le tableau était tout à fait surréaliste.

Unidivers : manifestation intégristes de droite et fascistes de gaucheAux premiers, la pièce de Castellucci fournit un prétexte pour exprimer ce qu’ils ont sur le cœur : le sentiment d’une christianophobie généralisée. Quoi qu’on pense de la réalité de ce ressenti, cette partie de fidèles catholiques appartient à un microcosme sociologique qui vit mal le recul de la présence de leur Église dans la société française. Ils constatent avec effroi qu’ils sont devenus minoritaires dans “la fille ainée de l’Eglise catholique”. Dès lors, beaucoup de ces traditionalistes se considèrent comme les martyrs d’une société en pleine dégénérescence, les champions et bras armés de Dieu, bref, les derniers remparts de la vérité romaine. prière de catholiques intégristes à Rennes

Unidivers : manifestation intégristes de droite et fascistes de gaucheComme le montre l’entretien avec le responsable de la manifestation intégriste, c’est le ternaire vérité-art-sacré qui est ici en jeu. L’art doit se plier à la vérité qui procède du sacré. (La juste interprétation étant nécessairement celle des intégristes car, pour eux, la vérité ne peut être que radicale).

Cette conception, c’est cela l’intégrisme : la parole – le logos – est arraisonnée par un sens supérieur. Un sens ni dialectique ni pluriel, mais univoque. Hantés par la peur d’un monde en proie à une crise de sens et pétris de certitudes fermées à tout exercice du doute, la pensée et la praxis des intégristes se sclérosent dans une manière d’adorer la vérité qui les ferme aux autres tout en les enfermant dans du (soi-)même inlassablement ressassé. Aussi conçoivent-ils l’opinion des autres comme étant frappée d’erreur.

Certains, à la vie psychique et spirituelle unilatérale, vont jusqu’à vouloir faire triompher leur vérité au détriment de ceux qui sont dans l’erreur : l’intégriste devient alors terroriste. Premier pas vers ce glissement: quelques éléments extrémistes ont tenté de perturber la pièce de Roméo Castellucci qui était donnée au TNB alors que leurs congénères se tenaient en prière dans la rue. Un processus et un glissement que l’on retrouve chez tous les fondamentalistes religieux, mais aussi idéologiques.

À ce propos, la partie adverse n’était guère en reste. Avant l’arrivée des intégristes, les militants du syndicat Sud éducation ont distribué à l’entrée du TNB un tract exprimant leur position. Les termes en étaient clairs et rappelaient avec raison que “la laïcité est une conquête démocratique fondamentale dans notre pays”. Une brève conversation avec deux d’entre eux a permis de constater qu’ils ne réduisaient aucunement tous les chrétiens aux intégristes qu’ils combattent. Chouette : des militants pondérés et sympathiques ! Hélas, la réjouissance fut de courte durée.

Unidivers : manifestation intégristes de droite et fascistes de gaucheUne heure plus tard, lors de la confrontation avec les intégristes, une trentaine de militants scandaient des propos haineux qui ne portaient sur la défense ni de l’art contemporain ni de l’espace public laïque républicain. Qui plus est, leurs slogans ne se concentraient même pas sur leurs contradicteurs, autrement dit les intégristes soutenus par l’officine Civitas, mais sur les catholiques dans leur ensemble et même tous les croyants que compte notre bonne terre.

En fait, leurs injures ne visaient qu’un seul but : faire mal à l’autre en salissant ce en quoi il croit et son état de croyant. “Les Apôtres, c’est parfait pour une partouse / Oui, Judas était un camarade / Je prends dans ma bouche [la communion, NDLR], c’est quand même un peu louche.” On peut se demander sur quel socle doctrinal s’adossent ce désir d’humilier l’autre et la principale revendication de ces militants : “les cathos, c’est la gangrène, on l’élimine ou en crève […] la religion, c’est la gangrène, on l’élimine ou en crève” ?     Anti catholiques            Anti croyants

Quel est l’apport à la réflexion collective de ces généralités malveillantes ? Pour information, les 4000 religions en activité sur la planète terre regroupent environ 85% des humains (sources : chiffres 2011 de D. Barrett,  adherents.com et chartsbin.com). Les sans croyance et agnostiques forment moins de 15% de la population mondiale, dont 3% d’athées convaincus (hypothèse basse : 2 % ; hypothèse haute : 3,6% – sources : chiffres de 1995 de l’Encyclopaedia Britannica). Doit-on comprendre que ces militants veulent éliminer plus de 6 milliards d’êtres humains ? Mais où vont-ils construire des goulags et des fours crématoires assez grands pour assouvir leurs désirs génocidaires ?

Unidivers : manifestation intégristes de droite et fascistes de gauche

Malgré la pauvreté doctrinale et humaine de ses appels à l’élimination, nous avons proposé à quelques militants du syndicat Sud Education de préciser leur point de vue afin de le mettre en balance avec le témoignage de la partie adverse. Celui avec qui nous avions courtoisement discuté précédemment à décliner la proposition au motif d’une transition de son statut d’enseignant dans l’éducation nationale (?!). Quant aux autres, la formulation d’un argumentaire ne semblant pas leur fort, aucun n’a souhaité s’exprimer. L’un d’eux a finalement conclu qu’“il n’y a pas besoin d’avoir d’arguments contre les fascistes”. C’est ce qu’on appelle une preuve par le fait !

Cette conception, c’est cela le fascisme : la parole – le logos – est arraisonnée par une simplification de la complexité du réel. La réalité et l’action sont dès lors régies par des œillères, quelques mots d’ordre et un prêt-à-porter idéologique : si le monde ne va pas comme il faudrait, c’est la faute des croyants (a fortiori s’ils sont chefs d’entreprise…) ! Mus par la haine et pétris de certitudes simplistes, la pensée et la praxis des fascistes se sclérosent dans la détestation des autres qui sont tous considérés à différents degrés comme des ennemis. Ce raisonnement est valable pour les fascistes de gauche comme de droite.

Que dire de plus ? A part qu’un intégriste peut devenir politiquement fasciste et un gauchiste devenir idéologiquement intégriste. Ah si, le comportement de ses groupes d’extrémistes suggère deux remarques. D’une part, il y a une destination où les pratiques religieuses sont quasi-inexistantes, ce paradis sur terre s’appelle la Corée du Nord. D’autre part, il peut être profitable de méditer cette bonne parole de Nietzsche : “Je croirais en Dieu lorsque les chrétiens auront des têtes de ressuscités en sortant de l’église”.

Nicolas Roberti

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

4 Commentaires

  1. Excellent article,très pertinent et objectif,qui renvoie dos à dos pouilleux haineux et imbéciles et cul-bénis moyennageux.les « antifa »,si ce mot a un sens,montrent une fois de plus que sous un vernis libertaire et humaniste se cache surtout une haine profonde de l’autre,quel qu’il soit (on trouve toujours une bonne raison comme le dit le proverbe « quand on veut noyer son chien on dit qu’il a la rage »),et une jalousie morbide envers tous ceux capables de réflexion politique construite ou de spiritualité.

  2. Contrairement à beaucoup de personnes qui l’ont critiqué, je suis allée voir le spectacle de Roméo Castellucci, et moi qui suis athée je pensais trouver là matière à réflexion, en accord avec mes convictions. J’avoue avoir été choquée et quelque peu ébranlée. Il se trouve que ce spectacle est profondément pieux, ce très beau visage de Christ est un refuge, face à la dureté du spectacle de la déchéance du corps et de l’esprit, la vieillesse. L’intelligence et l’efficacité de la mise en scène (sans parler du talent des acteurs !) amène directement le spectateur à comprendre et trouver le réconfort que peut apporter la religion face aux épreuves de la vie. Pas de blasphème donc, et bien au contraire …
    Il y a aussi beaucoup de questionnements par rapport aux épouvantables violences qui ont toujours accompagné les religions.
    C’est peut être cela qui déplais tant au bout du compte.

  3. L’interview de Mgr Centène est, en effet, mesuré, bien que fondé sur des principes faux, car non chrétiens. En effet, la notion de sacré que cet évêque définit comme « Etre ou ensemble de valeurs sur lesquels l’homme ne peut mettre la main. Ce qui est intangible. Ce qui est digne d’un respect absolu, qui ne peut être enfreint, ni violé » nous renvoie à une pensée préchrétienne avec une séparation intangible entre le sacré et le profane. Or, dans cette perspective quoi ou qui de plus sacré que Dieu, qui fut néanmoins mis à mort en la personne de Jésus, marquant la fin définitive du sacré. De plus il s’agit là d’une notion purement historique, souvenons-nous des critiques de Jésus sur le sabbath. Le christianisme a remplacé cette notion de sacré par celle de sainteté ou de saint, non séparatrice, mais intégrative. Elle n’est pas un donné terroriste, souvenons de l’Inquisition où la poursuite exacerbée du sacré, même sur le corps des accusés, finissait toujours par la mort.Ne confondons pas provocation et sacrilège. Lorsque que Jésus est accusé d’avoir parlé de son corps comme le temple de l’Esprit, on peut parler de provocation. Étrangement provocare « appeler dehors » est le doublet latin de ekkaléô qui a donné « église ». Dans le monde du sacré, toute provocation est immédiatement assimilée à un sacrilège. Le grand prêtre a raison et la condamnation de Jésus est tout à fait normale. Par contre dans le monde qui se dit chrétien, la provocation, surtout au théâtre, espace par définition de non réalité (Hamlet meurt, mais revient saluer), fonctionne plus comme embrayeur qui renvoie la communauté à ses motivations profondes, lui donnant à réfléchir. »

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