H+ : UN TRAITÉ VEGAN ? (CHAP. 3)

H+ explore la quête de l’immortalité à la croisée de l’héritage pythagoricien et du projet transhumaniste. Un roman-feuilleton publié par Unidivers à raison d’un chapitre par jour.

Les précédents chapitres se trouvent ici : [1] [2]

 

Chapitre
 

tetraktys pythagore 

Les citoyens de Crotone comprirent qu’ils avaient affaire à un homme qui avait beaucoup voyagé, un homme exceptionnel, qui tenait de la Fortune de nombreux avantages physiques : Pythagore était, en effet, noble et élancé d’allure et, de sa voix, de son caractère et de tout le reste de sa personne émanaient une grâce et une beauté infinies. (Porphyre de Tyr)

pythagoras

***

Maison de Pythagore, île de Samos, 532 av. J.-C., 6e jour du mois de Zeus de la 4e année de la 61e olympiade

– Es-tu amer, Pythagoras ? Repartir de nouveau te lasserait-il ?

– Ne te soucie pas, cher Hermondamas ! Trente années à naviguer, à marcher, à apprendre… De Samos à Vangchhia, tout au bout de l’Inde, en passant par la prodigieuse Babylone. Après avoir voyagé si loin et si longtemps, je suis prêt à repartir pour des terres… pas trop lointaines. Comme dans le golfe de Tarente, par exemple. Mais mon enseignement sera-t-il plus apprécié là-bas qu’ici ?

Alors que j’ai levé le voile du mystère de la vie et de la mort, je ne suis pas plus avancé… J’ai complété les dix épreuves qui mènent à la perfection du Tétraktys ; devenu maître de l’Art énergétique, jesuis comme un dieu. Aussi puis-je enseigner aux hommes surdoués la maîtrise de leur Lyre intérieure, ce sixième sens qui procure la vie. Mais à Patmos, qui est le lieu de ma tribu, personne ne semble y trouver intérêt ! J’ai enseigné en public, bien peu m’ont écouté jusqu’au bout…

Tous ne pensent qu’à se quereller ; tous ne pensent qu’à commercer. Bien sûr, je me réjouis de voir des troupeaux de brebis grasses paître sur l’île qu’a offerte aux hommes Apollon. Et nos vaisseaux lourdement remplis de tissus, chaudes laines et moelleux tapis de pourpre sillonnent la mer ionienne. Les solides vases et pots en terre de géophanium, cette riche terre que Héra offrit aux habitants de l’île où elle naquit et qui en fait sa richesse. Aphrodite nous protège aussi depuis que Déxicréon a fait bâtir un temple en son honneur. Il fit un gain considérable en n’embarquant, sur le conseil de la déesse, que de l’eau dans sa soute ; il la vendit à des marchands qui mouraient de soif alors qu’il repartait de Chypre pour Samos.

Oui, gloire à Aphrodite, étoile du matin et étoile du soir qui ne forment qu’une. Une seule porte d’entrée et de sortie pour le couloir qui relie la vie et la mort !

Oui, les Samiens sont bénis des dieux. Ce sont les meilleurs athlètes et les plus habiles navigateurs de la mer ionienne. Ils sont énergiques, amoureux de la liberté et du gain honnête. C’est la prospérité de notre tribu qui m’a permis d’aller à Lesbos découvrir que l’âme des hommes est éternelle, rapporter de la merveilleuse Babylone le théorème de l’hypoténuse, le ralentissement du temps que m’ont enseigné à Memphis et Heliopolis les prêtres d’Isis et Osiris, l’éveil de la conscience énergétique dans le royaume de Magadha oùSiddhartha m’a monté la voie et, plus que tout, rapporter de Delphes l’Oracle complet que m’a révélé la Pythie Thémistocléa. Gloire à eux !

Mais je me retrouve depuis mon retour étranger parmi les miens. Il faut donc, mon vieux maître Hermondamas, que nous repartions de nouveau sur la mer. À deux ou trois semaines en galère marchande de Samos, on dit que la vie est douce et voluptueuse du côté du golfe de Tarente, notamment dans les villes de Sybaris et de Crotone.

– Sois attristé, tant que tu n’es pas abattu, Pythagoras ! Oui, quel homme ne serait pas attristé, une fois séparé des autres, de contempler l’état où ces derniers croupissent ? Tu le sais, comme nous l’avons découvert, il y a trois types d’animaux rationnels : les dieux, les hommes et les hommes-dieux, autrement dit les héros talentueux. Quel homme-dieu, aussi bon que toi, Pythagoras, ne se lamenterait-il pas à la vue de l’obscurité où sont enfermés ceux qui étaient à leur naissance nos semblables ? Vois, même le dieu Apollon ne peut forcer la bonheur à ceux qui ne possèdent pas ou ne savent pas jouer de la Lyre spirituelle. Leur vue intérieure est à jamais aveugle. Peut-être en Grande-Grèce, à Tarente, Crotone ou Sybaris, trouverons-nous hommes plus doués ?!

– Qu’Apollon entende ton vœu et éclaire les esprits afin que notre école prospère, Hermondamas ! Allons finir de nous préparer, le départ est proche. Il me reste à enrouler quelques papyrus afin de rédiger sur le voilier la méthode de l’enseignement, la règle de la communauté, les degrés de l’initiation et le but de la philosophie. Le monde est comme une sphère qui roule sans fin, je suis la baguette qui promet de l’arrêter.

 

***

Extrait des 4 degrés de l’initiation (in Philosophie dorée, chapitre III, traduction du grec ancien en italien par Jean Pic de la Mirandole en 1486, en français en juin 1811 par Antoine Fabre d’Olivet, adapté au langage contemporain en 1927 par Édouard Schuré)

Premier degré : les Aspirants.

Un(e) pythagoricien(ne) rencontre un(e) profane susceptible d’être surdoué(e) autour de lui, chez des amis, dans la rue, à la faveur d’activités, de loisirs, un peu partout… Il observe les traits de son visage et ses gestes, mais aussi ses relations avec son entourage : sa manière de parler, de rire, d’exprimer ses désirs. S’il pressent que le candidat possède en lui ce que Pythagore (Pythagoras), le Maître universel, appelle la Lyre (kitara) : il lui prend la main et échange avec lui pour pénétrer sa pensée. Il examine si oui ou non l’esprit du profane est doué de cette dimension rare, supplémentaire, mais inactive, dont la présence est indispensable à l’initiation énergétique.

Deuxième degré : les Néophytes.

Si, et seulement si, le ou la pythagoricien(ne) découvre que le ou la profane fait partie du petit pourcentage d’êtres surdoués (hêrôs), autrement dit des quelques humains doués d’une Lyre, il va lui suggérer des pistes de réflexion susceptibles de lui apprendre à comprendre le fonctionnement de son esprit. En lui inspirant d’autres visions du monde, différentes perceptions des êtres vivants et de sa propre vie. Il va l’orienter vers des pratiques à forte valeur spirituelle comme la création artistique, l’étude de différentes doctrines ascétiques, philosophiques, spirituelles et religieuses. De nouvelles règles de vie que Pythagore nomme “le soin aux autres, le soin à soi” lui sont suggérées : “l’aspiration à la non-violence ; l’interdiction de l’adultère s’il est en couple ; l’abandon de la viande, du poisson et des produits animaux, etc.”

Cette période de probation est tournée vers la recherche d’une justesse en tout : parole, action, existence, hygiène physique et mentale, attention, concentration, persévérance, vision et discernement. Elle dure selon les profanes de quelques mois à quelques années. Période durant laquelle le parrain (magos) ou la marraine qui n’aura jamais révélé sa véritable identité examine la plasticité psychique du profane. Une plasticité nécessaire au réveil de sa Lyre. À terme, il est refusé ou accepté. Si le pythagoricien constate que “la Lyre est morte”, que le Néophyte ne pourra jamais la réveiller, il prend congé et disparaît de sa vie. Sinon, il ne lui parle toujours pas de l’Ordre, mais lui propose de l’initier à l’enseignement philosophique de Pythagore. Si le candidat accepte, il doit simplementprononcer le serment de silence : “Silence, au nom de Pythagore qui a révélé le Tétraktys de notre sagesse, source qui contient en elle les racines de la nature éternelle !

Troisième degré : les Auditeurs

Dès lors, le/la candidat(e) surdoué(e) devient auditeur/auditrice. Il/elle continue une vie normale dans le monde, mais se nourrit uniquement de manière végétarienne et évite toute forme d’excès. Il aspire à se retrouver au calme pour méditer, seul ou en compagnie de son parrain / de sa marraine. Il ne prononce aucune parole en présence de ce dernier ou de cette dernière qui lui transmet un enseignement sous forme d’un enseignement respiratoire oral et musical, le yoga de Pythagore (askêsis). L’auditeur découvre des vibrations sonores et apprend à faire varier à l’intérieur de lui leurs rapports, leurs rythmes et leurs harmonies. Au fur et à mesure qu’il découvre, active et apprend à jouer des 15 cordes de sa Lyre, les vibrations constituent autant de leviers qui l’aident à clarifier, voire guérir les flux énergétiques qui animent son corps et son esprit. Cette transmission a pour objectif que l’auditeur visualise et maîtrise ses énergies (enérgeia) sensorielles, physiques, psychiques et mentales. Au bout de 1000 jours maximum, son œil intérieur, le troisième œil, doit être ouvert. Autrement dit, l’auditeur doit percevoir son corps énergétique (mageia) à travers le flux de sa conscience et son fonctionnement psychique. S’il n’y est pas parvenu – ce qui arrive rarement, mais ce qui arrive – son parrain ou sa marraine lui signifie que sa formation est terminée et lui enjoint comme dernier enseignement de ne jamais dévoiler le yoga (askêsis) de Pythagore sous peine d’une rare punition. Il est temps de prendre congé ; la relation est à jamais terminée.

Quatrième degré : les Initiés.

Si l’auditeur est parvenu à ouvrir son œil intérieur et percevoir son corps énergétique, voilà, pour finir, le quatrième degré. Celui des Mathématiciens, Philosophes ou, encore, Physiciens ; quel que soit le nom, ce sont eux les véritables initiés, les seuls pythagoriciens. Les trois précédents degrés sont préparatoires. Quand son parrain / sa marraine le juge maître de sa Lyre – au plus tard après 1000 jours – le parrain ou la marraine le présente à neuf autres frères et sœurs pythagoriciens. Si à l’unanimité les dix frères et sœurs l’estiment prêt, ils demandent au Maître universel de bien vouloir initier le candidat à l’Art énergétique. Cette demande n’est nullement le fruit du hasard ou d’une quelconque complicité, les années passées ont eu pour objectif de conduire le profane à activer sa Lyre et à en maîtriser les quinze cordes afin d’ouvrir son troisième œil. Une fois sa Lyre, son œil intérieur et son corps énergétique maîtrisés, il est prêt à découvrir le sixième sens. De fait, la grande suspension de la conscience (époché) et le définitif retournement de l’esprit (métanoïa) provoqués par l’initiation va lui apprendre à utiliser sa Lyre non seulement pour percevoir et réguler son corps énergétique, mais aussi celui des autres humains. Dès lors, les quinze cordes de sa Lyre sauront jouer les trois points de suggestion, les cinq points d’harmonie et les sept points de l’oubli. Pour son plus grand bien.

Qu’ils entendent ceux qui écoutent et que se taisent ceux qui savent ! Il n’est pire fléau que de rompre le silence. Le Tétraktys vivifie ou non.

Pythagoriciens

 

***
Hôpital d’Ermoúpolis, île de Syros, 982 jours avant

–  Qu’ont les pythagoriciens en commun avec toi, Eve ? Déjà, comme toi, ils manifestent un immense respect pour la vie animale. Notamment parce qu’ils croient en la réincarnation. Mais, surtout, les pythas ont en commun avec toi de vieillir plus lentement que les autres humains. Plus exactement, ils savent ralentir le processus de vieillissement de leurs corps en se nourrissant de l’énergie vitale produite par d’autres humains.

– Pardon ?!

– C’est une blague : vous parlez de… vampires ?

– C’est un bien grand mot  ! … Je te parle simplement d’un Art énergétique qui est une forme de communication, rationnelle, mais méconnue. Cet Art permet aux pythas d’entrer en contact avec le corps énergétique d’un autre humain grâce à certains gestes et à une musique silencieuse – quelque chose entre des vibrations, des sons et des paroles, mais inaudibles. Peut-être sais-tu que dans l’Antiquité la musique constituait une manière de communiquer avec les dieux. Les dieux de l’Olympe que les Grecs adoraient, mais aussi le dieu intérieur, le daïmon qui est au cœur de chaque être humain ; autrement dit, sa conscience énergétique. Ainsi cette musique, en charmant la conscience de l’auditeur, se répand dans son intimité. Tu me suis ?

– Personne ne nie que la musique peut influencer les êtres humains, comme les animaux et même les plantes. Ce dont vous parlez, c’est une forme d’ultrasons, c’est ça ?

– En partie. On peut en partie comparer à des ultrasons les séquences vibratoires produites par cet instrument intérieur que les pythagoriciens appellent la Lyre.

lyre

– Une lyre ? Vous voulez dire que les pythagoriciens pensaient avoir un instrument de musique dans la tête.

– En quelque sorte.

– Eh bien… ils étaient un peu… sonnés !

– Et ils le sont toujours…

– Que voulez-vous dire : qu’il en existe encore ?

– Bien sûr. L’Ordre créé par Pythagore n’a jamais disparu. Au contraire, il n’a fait que grossir. Il compte de nos jours près de 144000 membres.

– Mais comment pouvez-vous en être si sûr ? Vous êtes historien ?

– Je suis chercheur en histoire, spécialisé en paléontologie. Mais surtout, j’en suis un. Un pythagoricien.

– Ah je vois ! J’ai devant moi une sorte de Grec ancien qui se balade avec un synthé dans la tête… Écoutez, Pierre, je crois qu’on va arrêter là cette discussion.

Ève s’apprête à se lever, mais Pierre la regarde d’un air de défi :

– Ève, accorde-moi le bénéfice du doute durant encore une minute. Ensuite, libre à toi de t’en aller. Je vais simplement finir ma présentation de l’Art énergétique en remarquant que l’esprit et le corps produisent des énergies en continu. De fait, tout ton être, Ève, est traversé à chaque instant de milliers d’énergies. Un flux volcanique d’énergies variées, mêlées, mélangées, certaines claires, d’autres sombres, certains puissantes, vivantes, d’autres délétères. Mais tu es d’accord : personne n’est jamais 100 % heureux, du moins durant des semaines à suivre, voire même seulement des jours. De même, personne n’est jamais 100 % désespéré, sinon il se suicide.

– D’accord, mais je ne vois pas où vous voulez en venir concrètement.

– Concrètement, quand un pytha est connecté à une personne, il peut, sous certaines conditions, influencer sa vie intérieure. Il la perçoit comme un corps énergétique. Les organes, les nerfs, les muscles, les régions du cerveau dessinent des zones d’énergies, émettent des ondes électriques et des flux magnétiques, plus ou moins concentrés, plus ou moins noués, denses, fluides, vibrants, intenses, vitaux… Grâce à sa Lyre, il compose des vibrations qui agissent sur ce corps énergétique. Elles vont agir sur l’auditeur à son insu.

– Même si c’était vrai votre art machin-chose, ça serait de la manipulation ! Un sale truc abusif !

– Ça pourrait l’être. Mais pas si cela se cantonne à ce que Pythagore appelle « le soin aux autres, le soin à soi ». Le soin, autrement dit, aider les humains à rétablir l’équilibre de leur corps énergétique. Avoir des idées cohérentes, des sentiments et des émotions en harmonie avec leur environnement – qu’il soit végétal, animal ou humain. L’objectif est d’aider les autres à gagner en clarté et pacifier leur vie intérieure afin de produire des pensées et des sentiments positifs. Davantage d’énergies positives.

– Et tout ça uniquement pour leur bien-être ?

– Oui et non.

– …

– Oui, pour leur bien-être. Mais, aussi, car les pythas assimilent ces énergies.

– Assimilent ?…

– Dès lors qu’un pythagoricien agit par vibrations sur certains points du corps énergétique de l’auditeur, il modifie tel point ou telle zone d’énergies ; il peut même agir d’un coup sur le flux psychique principal. Or, chaque vibration qui modifie un flux de la vie intérieure de la personne libère en retour des énergies qui viennent vitaliser le pytha.

– Mais en quel sens ? Ça donne la pêche ? Comme une boisson énergétique…

– Tout simplement, l’énergie qui retourne au pytha est vitale. Elle ne rend ni plus joyeux ni plus triste, simplement elle nourrit les cellules de son corps et contribue ainsi à les régénérer. Donc, cette vitalisation ralentit mécaniquement le vieillissement. C’est pourquoi les pythagoriciens vivent plus longtemps que les autres humains.

– Vous auriez quel âge ?

– Je suis né le 1ermai 1881. Mais mon âge physiologique est de 84 ans selon le Test des neuf marqueurs biologiques de l’Université de Yale que j’ai réalisé l’année dernière.

– …

– …

– C’est n’importe quoi ! Ce n’est pas possible… Vous vous foutez de moi.

– Ça l’est pourtant, Ève. Et j’ai différents moyens de te le prouver.

– Écoutez, Monsieur le soi-disant oncle éloigné, je vous ai accordé le bénéfice du doute. Je vous remercie d’avoir pris soin de moi ces derniers jours, mais maintenant, c’est fini. Je suis sûre que nous n’avons aucune goutte de sang en commun et je vous demande de me laisser tranquille. Allez-vous-en avec votre art bien délirant de la manipulation !

– Pas plus délirant que de se nourrir de l’énergie des plantes…

Pierre fixe intensément les yeux d’Ève et accompagne son assertion d’un œil un brin narquois tempéré par un sourire complice. Ève ne peut s’empêcher de rougir. Un fard qui trahit ce que Pierre voulait savoir.

Alors que le visage d’Ève est passé depuis le début de la conversation d’un certain intérêt à un puissant scepticisme, en passant par une moue dubitative, l’évocation d’une alimentation à base d’énergie végétale par ce vieux monsieur original, cultivé, aux petits soins avec elle, soi-disant membre de sa famille et membre avéré d’une vielle secte grecque trouve un écho direct en elle.

Depuis son enfance, mais surtout depuis sa crise de puberté, Ève connaît de fortes baisses de tension et des coups de fatigue que seul le contact avec un environnement riche en végétaux permet d’endiguer, notamment le grand jardin fleuri de la maison familiale. À 14 ans, ses parents conclurent que les diverses cures de vitamines B12, fortifiants et autres compléments alimentaires prescrits par leur médecin avaient compensé efficacement la décision de leur fille l’année précédente de devenir végétarienne, sans se douter du rôle capital de sa soudaine passion pour les pots de fleurs, arbustes et autres herbes fines qui embaumaient sa chambre. Ève n’a jamais révélé son secret à personne.

Alors qu’au-dessus du banc où Pierre et Ève sont assis, une orange se détache d’une branche et tombe mollement à terre, elle est prise de frissons. Elle se sent piégée entre deux réactions possibles, chacune insatisfaisante : ou bien accepter cette histoire de vampirisation d’énergies que lui explique Pierre ou bien la refuser, au nom de… de… la raison. De la raison. De la cohérence. Du fait qu’elle a toujours gardé secrète sa particularité. Certes, puiser de l’énergie dans la vie des plantes, ce n’est pas non plus à la base vraiment rationnel… De fait, elle se nourrit bel et bien d’énergie végétale, elle n’est jamais malade, les plaies de son corps guérissent de plus en plus vite – tout son être possède quelque chose de singulier depuis sa puberté. Mais puiser de l’énergie dans un être humain, c’est autre chose… C’est pas pareil… Ève est prise dans une contradiction qui grandit en elle et ne trouve pas d’échappatoire… Alors, elle éclate sous forme de rejet :

– Vous êtes un imposteur et un fou, allez-vous-en ou j’appelle un gardien ! menace-t-elle en se relevant d’un coup.

Comme si Pierre s’attendait à pareille réaction, il s’empare de sa canne, dévisse le pommeau et en extrait un long poignard. Ses yeux déterminés se rivent à ceux d’Ève qui s’écarquillent alors qu’il s’entaille le dos de la main.

 

***

Sur la Terre, depuis l’aube de l’humanité, le maillon faible de l’organisme humain s’appelle mitochondrie

Les mitochondries sont les minuscules centrales énergétiques nichées au cœur des cellules du vivant. Comme toutes centrales, elles produisent des déchets sous la forme de radicaux libres. Ces derniers causent des lésions aussi bien à la membrane cellulaire qu’à l’ADN situé dans le noyau. Elles sont réparées par des enzymes qui opèrent comme des antioxydants. Ces microciseaux moléculaires sectionnent la partie abîmée, laquelle est éliminée par les voies naturelles. En cas de mutation, les cellules sont divisées et remplacées à neuf. Mais, chaque fois qu’une d’elles est répliquée, les télomères – situés au bout des brins de notre ADN et qui ont pour fonction de protéger nos chromosomes de la dégradation – sont raccourcis jusqu’à ce que la cellule ne puisse plus être renouvelée; ce qui arrive à chaque cellule une fois atteint entre 60 et 100 divisions.

mitochondrie

Or, à la puberté des filles et des garçons, les radicaux explosent. Et les enzymes, notamment la télomérase qui s’occupe de réparer les télomères, ne sont pas en nombre suffisant pour y faire face. Le corps continue à se développer, mais les dommages se multiplient. Et ils se multiplient d’autant plus qu’un mode de vie peu sain épuise la régénération possible des cellules. Chez un humain en bonne santé, la longueur des télomères diminue en moyenne de 27 paires de base par an. Un habitant d’Oulan-Bator ou de Pékin, fumeur, stressé et en surpoids, peut connaître une diminution supérieure à 40 paires de bases par an. Ainsi, à 50 ans, un Pékinois en surcharge de 20 kg, mal dans sa peau et fumeur régulier depuis sa jeunesse, pourra présenter un âge physiologique supérieure à 70 ans. À l’inverse, une femme sportive, dotée d’un bon matériel génétique, adepte d’un mode de vie équilibré dans un environnement sain est susceptible de présenter le jour d’anniversaire de ses 70 ans un âge physiologique de… 50 ans. Bref, quel que soit le mode de vie, de plus en plus de cellules ne sont pas remplacées. Il en est allé différemment à la puberté d’Ève.

De longs mois lui auront été nécessaires pour comprendre ce qui se passait en elle. Privée de présence végétale, elle se sentait heure après heure de moins en moins forte, de plus en plus oppressée. À l’inverse, l’immersion dans un milieu riche en végétaux avec tout son éventail olfactif rechargeait son corps et son esprit. Après des recherches sur internet et de longues réflexions, elle avait dû se rendre à l’évidence et accepter la présence en elle d’un don extraordinaire alors qu’elle s’était toujours crue une fille ordinaire. Accepter la possibilité que certains scientifiques soutiennent : l’organisme humain est capable de puiser de l’énergie vitale dans les complexes moléculaires olfactifs charriés par l’air. Mois après mois, tandis qu’elle élaborait l’alimentation qui lui semblait le mieux adaptée à ses besoins, son système olfactif et gustatif s’est amplifié et affiné, comme si des filtres se volatilisaient les uns après les autres. Sa respiration était devenue plus profonde, le rythme de son cœur avait diminué, son esprit avait gagné en clarté et tout son corps en tonus.

Désormais, et depuis ses 16 ans, elle trouve son équilibre en se restaurant quotidiennement d’environ deux litres d’eau et de jus de fruits frais (aussi, à l’occasion de sorties ou de dîners, un peu d’alcool, principalement du vin) et d’une nourriture légère et diversifiée à base de fruits, légumes, céréales, herbes, épices, aromates, miels, fleurs, champignons, graines germées, huiles végétales, jamais de viande ni de poisson, parfois un laitage, un peu de fromage, rarement des œufs. Elle sent et sait intimement que son organisme y puise le nécessaire pour satisfaire ses fonctions vitales et ralentir le vieillissement biologique : vitamines C, D et E, flavonoïdes, caroténoïdes, polyphénols, terpènes, sélénium, fer, zinc, manganèse, cuivre, cystéine, acide phytique, sulforaphane, etc.

Fort d’un mariage de plus en plus réussi entre apports énergétiques par le souffle et par la nutrition, son organisme dispose à présent d’une production suffisante d’antioxydants, notamment d’enzymes Télomérase, Catalase et Glutathion qui neutralisent les radicaux libres, contribuent à leur élimination, pérennisent les chromosomes et la réplication cellulaire. D’une part, les radicaux libres sont si efficacement retraités par les outils de protection et de réparation de ses mitochondries que le nombre de lésions et les mutations s’accumulant chez Ève sont trois à quatre fois inférieurs à la normale. Comme les radicaux sont réduits, les cellules endommagées sont à l’avenant. D’autre part, la capacité des cellules à se renouveler en toute intégrité est de trois à quatre fois supérieure à la normale.

 

***

Hôpital d’Ermoúpolis, île de Syros, 981 jours avant

Pierre arrive à l’hôpital sous une lumière chaude. Il affiche une décontraction étudiée en pénétrant le hall d’accueil. Ni de gauche ni de droite, personne n’accourt se jeter sur lui pour lui demander des comptes. Rassuré, il prie la préposée de l’accueil de prévenir Ève que son oncle l’attend en bas. Après avoir raccroché, elle l’informe que sa nièce descendra d’ici une minute. Pierre ne peut s’empêcher de pousser un soupir de soulagement.

Il va s’asseoir sur un siège de la salle d’attente. Il pose avec lenteur sa canne sur le côté puis ses belles mains aux longs doigts ridés sur ses cuisses. Quand Ève arrive à sa hauteur, il arrache en silence de sa main le sparadrap qui cache une coupure désormais réduite de moitié. Il la lui montre. «Tu vois, Ève, que nous avons bien du sang en commun.» Elle hoche la tête en guise d’approbation muette. Le visage de Pierre rayonne sourdement d’une ancienne fatigue enfin apaisée.

Une heure plus tard, un taxi les dépose à l’aéroport de Syros devant le hangar réservé aux avions privés. Sur le tarmac, une Indienne aux cheveux blancs les attend élégamment accoudée à l’escalier d’un jet privé, un labrador accroupi à ses côtés. Elle est vêtue d’un sari de lin bleu ciel et ses bras nus d’argile doré sont recouverts de bracelets brillants. Son visage affiche une cinquantaine d’années, peut-être moins, peut-être plus. Elle les accueille à l’entrée d’un long biréacteur Falcon 900 d’une voix incroyablement douce :

Il me tardait de te rencontrer, Ève. Voilà Vilayat, notre ami à quatre pattes. Moi, je m’appelle Noor. Et, je suis sûre que nous allons très bien nous entendre.

Ève, ne sachant que répondre, ne dit rien. Des images de ses proches disparus surviennent soudain dans son esprit et se mêlent aux pièces vides de sa maison familiale. Pierre coupe court à ce flottement :

– Tout est prêt, ma chérie?

– Tout est prêt, nous pouvons décoller.

– Alors, c’est parti! Allons faire découvrir à Ève l’histoire. Elle commence tout près d’ici. Sous le soleil de Samos.

 

***

Retrouvez demain le 4e chapitre de H+…

Tous les personnages et les situations de ce récit sont purement fictifs à l’exception de ceux qui ne le sont pas.

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