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23 novembre 2017 21:45-23 novembre 2017 21:45

Robert Penn Warren > Aux portes du ciel

Robert Penn Warren > Aux portes du ciel

Il faut au lecteur bien des pages pour pénétrer réellement dans le deuxième roman de Robert Penn Warren, Aux portes du ciel (1) et ce n’est pas sans raison que dans son excellente préface au texte qu’il a traduit, J.-G. Chauffeteau se demande à quel moment le livre commence vraiment (cf. p. 12).
Curieuse impression d’ailleurs, que cette lenteur, alors même que les Portes du ciel ne semblent qu’être l’illustration d’une unique idée, bernanosienne en diable, celle du départ, un matin ensoleillé, sur les routes de l’aventure, le personnage se dépouillant, du moins le croit-il, de ses oripeaux, de sa peau desséchée. Il nous faut autant de temps pour commencer à être entouré des personnages de Robert Penn Warren qu’il faut à ceux-ci de temps pour réaliser que leur vie est une imposture et que le mieux à faire est de tirer un trait sur elle, de peur qu’elle ne les dévore : «Aussi, un matin, il mit son chapeau, posa sur le bureau toute sa paie, sauf cinq dollars, sortit et marcha sans arrêt» (p. 278), voici le mouvement principal qui anime chaque page du roman, mimé dans bien des scènes, que les personnages de Robert Penn Warren le suivent (Sue, Slim, Sweetie) ou qu’ils lui résistent (Jerry ou Bogan Murdock, exemple, impressionnant, d’une stabilité, d’ailleurs parfaitement illusoire, vide).
Peut-être notre roman débute-t-il au moment où l’héroïne, Sue Murdock, la fille de Bogan Murdock à la tête d’un empire financier et politique, décide de quitter non seulement l’homme avec lequel elle voulait se marier, Jerry Calhoun, mais son étouffante famille, entre une mère absente et alcoolique et un père d’humeur sempiternellement égale, dont la bienveillante présence devient peu à peu synonyme d’étouffement et de mort spirituelle, car Bogan est «atteint de la maladie particulière à notre temps : la passion abstraite du pouvoir, la vanité qui naît du vide, de l’irréalité du moi, du moi qui ne peut se donner quelque réalité, quelque humanité, qu’en opprimant ceux qui ont réussi à en conserver quelques lambeaux» (p. 235) ? Peut-être que ce roman ne commence réellement qu’en ses toutes dernières pages, lorsque nous assistons à la lecture mentale d’un des poèmes de Sarrett par son auteur lui-même, et que celui-ci, qui vient d’assassiner celle qui fut sa maîtresse, se montre ridiculement satisfait de ses vers creux ? Peut-être encore la pose, devant le photographe, de Bogan et de sa famille (sa fille en moins) accompagnée d’un discours où il vante la force, si typiquement anglo-saxonne, de recommencer l’aventure signifie-t-elle un nouveau départ, qu’aucune suite pourtant aux Portes du ciel ne vient confirmer ?
Slim Sarrett, poète, boxeur et aventurier louche, critique littéraire expliquant le théâtre de Shakespeare par la volonté prodigieuse de ses personnages de s’accomplir à n’importe quel prix (cf. p. 186), nous donne sans doute la clé du roman de Penn Warren lorsqu’il affirme que : «Ce qui [le] poussait à gaspiller tout [son] argent et à quitter la ville sans le sou, c’était l’envie de me retrouver propre et intègre. Ce n’était pas suffisant, je partis en mer» (p. 162), puis lorsqu’il conclut en disant que celui qui doit exciter la pitié, c’est justement celui «qui a refusé de suivre son tempérament» (p. 164), Slim Sarret lui-même en fait, qui apparaîtra vite comme un imposteur cachant justement à ses amis son véritable tempérament, qu’il suivra peut-être… en assassinant une femme. La leçon est donc ambiguë : seul peut-être de tous les personnages, le plus faux, le plus pervers et vicieux a-t-il fini par connaître quelque bref moment d’extase, procurée par le meurtre, avant de retomber dans l’existence faussement dangereuse d’une tapette new-yorkaise.
Puisqu’il faut, à tout instant, briser ses propres chaînes et, en somme, sans cesse reconquérir une si fragile liberté, puisqu’il faut exister et «rester seul pour être soi» (p. 152), c’est que la possibilité d’une vie sans relief, minuscule, destituée, doit être un danger qu’il ne faut pas craindre d’affirmer non seulement bien réel mais majeur. Ce danger est celui d’une forme silencieuse et subtile de dépravation, osons même le mot de damnation, représenté par cette comparaison saisissante que fait le même Slim lorsqu’il se souvient de l’époque où sa mère le battait : «Le souvenir de cette scène m’attriste toujours et me gêne un peu. Comme lorsqu’on regarde dans une cage puante et sale, et qu’on voit un vieux singe, un mandrille [sic] ou un babouin, en train de soigner ses petits avec l’attitude et l’expression des madones des primitifs italiens» (p. 157).
Et, de fait, tous les personnages des Portes du ciel semblent avoir été corrompus à un moment donné ou à un autre de leur vie, qu’il s’agisse de l’un des amants de Sue, Sweetie Sweetwater qui refusera de l’épouser alors même qu’il l’a fait tomber enceinte, ou d’un autre de ses anciens amants, Slim Sarrett, qui se révélera n’être qu’un mythomane homosexuel. Le premier avouera sans peine qu’il y a «quelque chose d’horrible en chacun, jusqu’à ce qu’on réussisse à s’en débarrasser», ajoutant que c’était «comme si l’homme devait expulser son pus» (p. 287). Le second, décrit par Sweetie, dans des termes qui nous font songer à la définition donnée de Satan comme père du mensonge (cf. Jn, 8,44), n’est qu’un «menteur», puisqu’en effet «c’est sa nature; il est le mensonge et le mensonge est en lui. Si on pouvait le prendre à l’hameçon et le tirer de l’eau, il resterait là, toutes ouïes palpitantes, les yeux protubérants. Slim n’est pas fait pour respirer le bon air du bon Dieu» (p. 284), le second donc, pour justifier son art poétique, n’hésitera pas à affirmer (ou à inventer) que chaque «poète devrait avoir le goût de la pègre. La pègre affine les sensations bien plus qu’une forêt printanière. Parce qu’une forêt printanière ne vous frappe jamais entre les deux yeux avec un coup de poing américain s’il vous arrive de vous montrer un peu lent d’esprit. La fréquentation de la pègre, même superficielle, donnera envie de vomir au poète lorsqu’il entendra les discours filandreux sur l’art et la vie d’un professeur barbu et bas du cul […]» (p. 156). Nous ne saurons jamais cependant si Sarrett n’a point rêvé ce séjour dans la pègre plus qu’il n’a vraiment connu cette dernière.
D’autres personnages encore, cette fois-ci radicaux dans leur tentative de conversion comme Ashby Wyndham qui décidera de parcourir les routes en proclamant la parole de Dieu, n’auront d’existence et même de consistance romanesque qu’à partir du moment où leur vie a basculé, à la différence même de la tragique héroïne de notre roman, Sue Murdock qui, loin de revenir dans le monde, «un monde réel» (p. 179) en quittant son ombrageux père, ne fera que descendre une par une les marches la conduisant vers la déchéance, conclue par son propre assassinat.
Bien évidemment, la trame romanesque savamment tissée par Penn Warren, se montrant, dès ce deuxième roman, maître d’une narration qui entrelace présent et passé et créant une espèce de réalité fantomatique où rôdent les fantômes, ne peut que se nourrir de ces destinées brisées car, selon Slim Sarrett, l’homme «qui réussit», le «saint, le meurtrier, le politicien, le pickpocket, le savant, l’épicurien, le marchand de pommes», précise-t-il, «n’offre qu’une surface lisse, comme un œuf» : dans la mesure où «il a vraiment réussi, il n’a pas d’histoire», cet homme étant «pur», alors même que «la poésie n’est intéressée que par l’échec, les perversions, le déséquilibre», par «l’impureté» aussi, la poésie elle-même étant «impureté», le «cri pur de la douleur [n’étant] pas de la poésie», tout comme le «pur soupir d’amour», la poésie étant bien au contraire «l’impureté d’un être qui veut se purifier», «l’éclat du pus, plus profond que l’Inde, le monument dans la boue, la perle dans l’huître» (pp. 186-7).
À ce compte, terrifiant, d’autant plus terrifiant que l’impureté qui est celle de notre vie ne semble pouvoir être rachetée par aucun Dieu, désormais silencieux comme le confie le prédicateur errant Ashby (2), à ce compte Aux portes du ciel, sans doute moins flamboyant que Le Cavalier de la nuit, est à mon sens plus poétique que ce dernier.
Plus poétique encore parce que, avec ce deuxième roman, Penn Warren a tenté de s’ancrer dans une réalité qui n’est pas pur vide, un «temps éternel» en somme, «où seul le présent existe» (p. 227), le romancier prêtant à Slim Sarrett l’idée selon laquelle la vie est, métaphoriquement, un art temporel, présent dans lequel errent ces épaves à la recherche de la vérité mais privées de mots pour la dire (cf. p. 279), coincées entre un passé éteint, irrémédiablement perdu dans sa grandeur et hantant les vivants (3), et un futur indéchiffrable, selon la remarque en partie juste (4) de J.-G. Chauffeteau qui écrit : «Si sa technique nous déconcerte parfois, c’est uniquement parce que, pour la première fois (depuis Balzac), un romancier accepte de donner l’homme tel qu’il est, «dans le mouvement, toujours en train de se faire et de se défaire» (p. 14).

Juan Asensio (voir l’article sur Stalker)

Notes
(1) Robert Penn Warren, Aux portes du ciel [At Heaven’s gate, 1943] (traduction et préface de J.-G. Chauffeteau, Librairie Stock, 1952). Sans autre précision, les pages entre parenthèses renvoient toutes à cette édition.
(2) «Oh ! Seigneur, votre rédemption passe comme le vent. Elle emporte le pauvre coeur de l’homme comme une feuille morte. C’est comme le vent, et personne ne voit aller ou venir [sic]. Seigneur, votre pied s’est posé dans un endroit obscur et personne ne l’a vu. Votre Volonté a couru comme un renard, et elle est aussi rusée. Le pauvre homme renifle comme un lévrier. Mais l’odeur est perdue. Et la trace», pp. 307-8.
(3) «[Sue Murdock] n’avait pas répondu. Il l’avait regardée : elle semblait n’avoir rien entendu. Il aurait pu être un spectre, et même drôlement transparent. Peut-être voyait-elle, elle-même, quantité de fantômes; ils lui parlaient tous à la fois, et elle les écoutait, ne voulant pas perdre un mot. Mais vous pouviez être sûr qu’elle ne vous avait pas écouté. Après tout, possible que pour elle les fantômes fussent réels et lui pas» (p. 282). Ailleurs, Robert Penn Warren, décrivant un de ses personnages enfant au milieu de vieilles femmes, écrit : « Elles le regardaient et lui collaient dessus les noms morts, jusqu’à ce qu’il sente qu’il n’était rien, que son nom n’était rien et que les noms des morts étaient tout. Malgré la mort » (p. 274).
(4) Car d’autres que Penn Warren, comme Faulkner, ont tenté de donner l’homme tel qu’il est.

jeudi 23 novembre 2017 Robert Penn Warren > Aux portes du ciel