Jusqu’au vendredi 20 juin, l’Atelier d’Arts Plastiques Adapté au Handicap Moteur présente les 20 ans de son exposition au bloc du CHU Pontchaillou. Entretien avec Erick Coulanges, directeur de l’unité d’enseignement Robert Desnos.

  

Unidivers.fr – Cela fait 20 ans que l’unité d’enseignement Robert Desnos accompagne les enfants à travers l’atelier Arts Plastiques Adapté au Handicap Moteur. Pouvez-vous nous le présenter ?

Erick Coulanges — La mission de notre unité d’enseignement, c’est la scolarisation de tous les enfants hospitalisés au sein du CHU de Rennes. Nous sommes cinq enseignants. Je m’occupe particulièrement d’enfants qui présente un handicap moteur, mais mes collègues s’occupent d’enfants marqués par des troubles du langage ou en hospitalisation à domicile, etc. Au final, nous prenons en charge plus de 500 enfants par an. Notre mission est qu’aucun enfant hospitalisé au CHU de Rennes ne soit privé de scolarité.

Eric Coulanges
Erick Coulanges

L’unité d’enseignement, qui est adossée au service de médecine physique et de rééducation enfant, prend en charge des enfants qui présentent un gros handicap moteur. C’est-à-dire des enfants atteints d’un handicap musculaire ou squelettique. Ce sont des enfants qui, pour certains, ont des pathologies telles qu’ils n’ont jamais pu utiliser un outil scripteur : un crayon, un pinceau, un feutre… Ils n’ont jamais pu dessiner de façon naturelle. Et l’informatique a permis de leur donner des moyens de s’exprimer par le dessin.

L’objectif poursuivi dans cet atelier Arts Plastiques est de leur transmettre un moyen de communication en plus ou à la place de l’oral ou de l’écrit. Par rapport à un atelier classique, on n’intègre pas des enfants qui ont un handicap dans un atelier qui fonctionne. C’est le contraire qui se passe. Cet atelier est créé en priorité pour les enfants qui ont un lourd handicap, mais on tolère des enfants qui ont des pathologies plus légères qui peuvent utiliser leurs membres supérieurs. Mais le cœur de notre travail s’adresse à des enfants qui, au départ, ne peuvent pas utiliser un outil scripteur.

Depuis 20 ans, près 150 enfants sont passés dans l’atelier Arts Plastiques. Un bon quart n’était pas en mesure de dessiner.

Quel regard portez-vous sur ces vingt éditions ?

Avant tout, elles sont le témoignage du moyen de s’exprimer qui a été transmis : la possibilité d’expirer un ressenti psychologique à travers le dessin. Ainsi, il y a quelques mois, on travaillait sur le style éclaté de Picasso. Une des jeunes filles de l’atelier est venue me voir en me disant que ce style représentait exactement la façon dont elle se percevait elle-même (c’est une enfant qui avait énormément de mal au niveau de la coordination motrice à commander ses mains et ses jambes). Se représenter éclatée en mille morceaux représentait sa façon de se voir et d’agir.

robert desnos, pontchaillouUne autre fois, un enfant réalise un dessin et vient me voir en m’affirmant que le titre de son dessin est la prison. Un peu interloqué, je lui demande pourquoi. Et il me répond « Parce que j’y suis bien moi ! » Pourquoi ? Parce qu’il était dans un fauteuil roulant, bloqué, emprisonné dans son corps. Cet atelier à donc permis à ces enfants d’exprimer un ressenti de vécu essentiel.

Résultat : cette formulation a pour effet de valoriser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils se sentent aptes à produire quelque chose de beau ; au plan narcissique, c’est fondamental.

Cet atelier, c’est aussi une façon de rendre ces enfants plus acteurs qu’assistés…

Certes, mais cela va même plus loin. Car pour pouvoir maitriser l’outil de dessin assisté sur ordinateur, ils ont été obligé de développer des compétences, notamment informatiques. Le dessin assisté sur ordinateur présente un caractère abstrait qui requiert un effort de conceptualisation en amont pour arriver au produit final. Aussi ont-ils été obligés d’apprendre des techniques que « Monsieur tout le monde » ne maîtrise pas. Elles leur permettent de se réintégrer dans la société et d’apporter quelque chose à la société. Ainsi, chaque année j’accompagne mes élèves dans des établissements scolaires afin d’apprendre aux d’autres jeunes à dessiner sur ordinateur. Ils ont réussi à dépasser un manque initial et l’inverser en acquisition de compétences qui représentent désormais un atout pour eux et dans leur rapport à la société.

Suffisamment pour acquérir une relative autonomie ?

Pour les enfants que je forme à long terme, deux ans de participation à l’atelier sont nécessaires afin de maitriser l’outil informatique. Durant les premières séances, ils ne sont pas capables d’explorer d’autres pistes de travail tandis qu’à partir de deux ans de fréquentation, ils deviennent relativement autonomes dans leur production et l’enrichissement de leurs connaissances. Mon objectif, c’est qu’ils puissent continuer à produire et à dessiner quand je ne suis plus là. Quant à l’aspect esthétique, stylistique et imaginatif, je ne censure ni ne retouche rien. Je calibre seulement la mise en forme pour que les dessins soient au bon format pour internet. Cela étant, la production est accompagnée, sinon cela ne donne rien. D’où quelques contraintes de fabrication.

Pour chaque exposition, vous avez mis en avant le style d’un peintre en particulier. En plus d’une maitrise de l’informatique, il y a une vraie volonté de sensibilisation à l’art…

Deux objectifs sont sans cesse poursuivis. Le premier : une ouverture sur le monde, une découverte des artistes et des mouvements picturaux. Durant 20 ans, on a étudié 27 artistes et écoles esthétiques. Les enfants y puisent une ouverture culturelle, une ouverture sur le monde. C’est une école d’art plastique.

robert desnos, pontchaillouLe second : un objectif technologique. La maitrise de l’outil de dessin les conduit à une progressive découverte de l’ordinateur. Le dessin sur ordinateur exige des compétences dites transversales qui sont importantes. Il en va ainsi de l’organisation spatiale, l’organisation temporelle, la concentration, le séquençage des actions à mener, la mémorisation…

Reste qu’une difficulté demeure : une partie des élèves ne sont pas en mesure d’utiliser une souris. Certains utilisent une manette de jeu, un joystick, un tableau de contacteur ou des interfaces d’accès beaucoup plus compliquées et pointues. Si je leur demande de refaire cinquante fois le même geste pour apprendre à manipuler la souris ou un tableau de contacteur afin de naviguer sur l’écran, c’est rébarbatif. Tandis que dans notre mode d’enseignement, j’exige d’eux la même chose, mais avec une production finalisée. Parfois, pour réaliser leur dessin, ils devront répéter dix fois la même séquence de gestes. Mais l’objectif de réussir une réalisation dépasse le caractère rébarbatif de la répétition.

Les enfants sont-ils capables d’arriver à une production finale rapide ?

Il est important en pratique que les enfants soient convaincus que, quels que soient leur niveau de compétences artistique et leur degré de handicap, ils sont capables de produire rapidement. En moyenne, les œuvres sont produites en une à deux séances. Après un temps d’apprentissage de l’œuvre de l’artiste, on s’interroge ensemble sur le mode de transposition de la technique de l’artiste sur ordinateur. Puis, on commence des schémas simples. Enfin, on attaque la production. À la fin, les jeunes signent leur œuvre et on leur en remet un tirage. Résultat, après quinze jours, ils rentrent chez eux avec leur œuvre. (S’il avait fallu trois mois d’apprentissage, la large majorité aurait décroché après quelques séances.)  Enfin, un second tirage sert à l’organisation d’une exposition une fois par an et à une mise en ligne sur internet. Ces deux publications valorisent les jeunes créateurs dans leur famille et dans leur cercle d’amis : « Va sur ce site qui expose le dessin que j’ai réalisé. »

L’exposition est visible jusqu’au 20 juin au CHU de Pontchaillou. Et après ?

Cette année, l’exposition exceptionnelle des 20 ans demeurera trois semaines au CHU Pontchaillou. Ensuite, elle partira au mois de septembre à l’hôpital Sud puis circulera dans tout le département, principalement dans les communes d’origines des enfants. De fait, un enfant qui habite par exemple Saint-Malo a le droit de faire venir l’exposition dans son ancienne école ou à la médiathèque de sa ville.

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