estelle moufflarge bastien francois

Soixante dix ans plus tard, Bastien François part sur les traces d’une adolescente victime de la Shoah. Une enquête au scalpel pourtant profondément humaine. Indispensable.

Le visage est rond, serein. Les yeux clairs vous transpercent de leur fixité. L’expression est neutre. Une photo sépia aux contours abimés, voilà ce qui reste d’une existence interrompue définitivement à l’automne 1943 à Auschwitz-Birkenau. Ils sont mille à quitter Drancy le 28 octobre pour le camp de la mort. Estelle Moufflarge est de ce convoi 61. Estelle est domiciliée rue Caulaincourt à Paris, comme Bastien François, professeur de science politique. Un « hasard » suffisant pour que le professeur consacre aujourd’hui des années de sa vie à retrouver Estelle, non pas comme un devoir de mémoire, mais pour tenter de « la retrouver pour la connaître et respirer l’air qu’elle avait respiré […] ». Le défi est immense.

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Yvan Jablonka dans Laëtitia avait voulu rendre hommage à la jeune fille assassinée dans la région nantaise. Raconter sa vie pour qu’elle soit de nouveau présente. Les faits sont contemporains. Les amis, les proches sont toujours vivants. Jablonka peut raconter la vie de Laëtitia, ses pensées. Grégoire Bouillier dans Le cœur ne cède pas, part à la recherche de Marcelle Pichon qui s’est laissée mourir de faim dans son appartement pendant des semaines. Les contemporains sont décédés, mais Grégoire Bouillier est romancier. Après une enquête exceptionnelle, il comble les vides, prête des sentiments, imagine.

Pour dire Estelle, Bastien François ne peut imaginer et encore moins interroger, à l’exception d’une amie d’enfance, d’une nièce. Il va donc travailler sur les archives, faire parler des documents laconiques, administratifs, avec pour objectif de « ne rien « inventer » et surtout ne pas chercher à tracer des portraits psychologiques » en souhaitant que cette impossibilité soit « […] peut-être même une forme d’hommage à celles et à ceux à qui je veux rendre justice ici, une façon en tout cas de ne pas les trahir ».

La tentation est pourtant grande de vouloir deviner cette jeune fille orpheline âgée de bientôt seize ans dont seules quelques lettres, adressées à un de ses deux frères avant sa mort permettent de l’imaginer insouciante, coquine, taquine. Le minutieux dépouillement d’archives dévoile l’atmosphère d’une époque irrespirable car le travail d’historien de Bastien François révèle d’abord la violence extrême subie de la part des nazis, mais aussi du gouvernement français de collaboration, par les « Juifs », une catégorisation qui a pour unique fondement une définition idéologique et juridique fluctuante selon les époques. « Juive », on ne sait si Estelle a conscience elle même de cette appartenance raciale qu’on lui attribue.

Le travail immense de recherches révèle cette violence première, écrite d’abord dans les textes réglementaires et justificatifs. L’auteur précise d’ailleurs que ce sont les dossiers de spoliation et d’aryanisation des commerces et biens juifs qui sont à ses yeux les manifestations les plus insupportables de la politique raciale mise en place. Aucune reconstitution imaginaire de scènes éprouvantes mais des mots sur des feuilles de papier qui disent le pire.

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La vie chronologique, minutieusement reconstituée, d’Estelle, celle de sa famille, de ses deux frères est une description d’une descente aux enfers par la seule application de lois. Par le recensement d’abord dans les écoles, les quartiers, les professions, par la perte de droits et la spoliation ensuite, et enfin par l’internement et l’assassinat. La Solution Finale définie par la Conférence de Wannsee apparait comme l’aboutissement d’un processus bureaucratique exceptionnel.

Des dizaines de milliers de fiches sont ainsi mises à jour régulièrement, classées selon des critères prédominants changeants (nationalité, degré de parenté, professions), des morceaux de cartons laconiques, dont l’exploitation et la fiabilité conditionnent la vie de centaines de milliers d’individus. Une fiche mal classée ou perdue, et une vie est sauvée, ou condamnée. En filigranes, le rôle de l’administration française et de son gouvernement apparaît essentiel, se soumettant, anticipant ou amplifiant, comme pour la rafle du Vel d’Hiv, les demandes de l’occupant. De déménagement en déménagement, Estelle semble longtemps échapper à cette poursuite perpétuelle, peut être protégée par sa fiche de nationalité française.

Se gardant de prêter des sentiments aux femmes et hommes dont le parcours est reconstitué, Bastien François donne à voir une image d’une communauté persécutée qui ne peut deviner, imaginer, le sort qui lui est réservé. C’est ainsi que les historiens estiment que 90% des « juifs » se font recensés « spontanément » à la première demande des autorités. Le récit n’est pas pour autant totalement impersonnel et à travers des annotations manuscrites sur des registres par exemple, on découvre des chefs d’établissement attachants, une voisine accueillante mais aussi des dénonciateurs, des profiteurs. Un échantillon de la communauté humaine.

Conformément à sa promesse, Bastien François n’a pas inventé une « Estelle Moufflarge ». Par contre, il a mis en lumière la persécution quotidienne de millions de personnes. Celle du convoi 61, dont les noms sont cités à la fin de l’ouvrage. Celle d’anonymes effacés de l’Histoire. Il a montré combien de simples principes idéologiques, transformés « banalement » en principes de droit, peuvent conduire au pire. Il a rendu justice à une adolescente au regard fixe qui aurait mérité de vivre encore longtemps.

Retrouver Estelle Moufflarge de Bastien François. Éditions Gallimard. 430 pages. 22,50€. Parution : 11 janvier 2024

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