Rennes. Les vœux 2026 signés Riad Sattouf, dispositif tendre avec débat en creux

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Au premier plan, une silhouette souriante aux traits d’autant plus reconnaissables que l’affiche est signée Riad Sattouf. En arrière-plan, l’Hôtel de Ville de Rennes, un ciel jaune qui s’ouvre sur un bleu franc, et ces mots simples : « Bonne année Bloavezh mat 2026 », ponctués d’un doux petit cœur.

Pour ses vœux 2026, Rennes Ville et Métropole choisit un dessin de Riad Sattouf qui ne joue ni la grandiloquence ni la carte postale patrimoniale. Il propose plutôt une affiche-geste avec un signe de lien, une micro-scène où l’affect (le cœur) précède l’institution (la mairie) et, ainsi, l’humanise.

Une image volontairement “simple” : le style comme politique de l’accessible

Le trait de Sattouf est immédiatement reconnaissable avec ses aplats de couleurs, contours nets, expression lisible, personnage (garçon-fille) attachant et humour discret. Rien de solennel. Rien de monumental. Cette simplicité n’est pas une faiblesse, mais un langage. Elle dit que la carte de vœux n’est pas un discours mais une adresse. Et l’adresse, ici, ne s’énonce pas depuis un piédestal, elle se formule à hauteur de visage, à hauteur de rue, à hauteur des habitants, des administrés.

Ce choix d’un dessin “populaire” (au bon sens du terme) élargit le destinataire, car ce n’est pas une image codée pour initiés, mais une proposition immédiatement lisible, qu’on peut recevoir sans mode d’emploi, y compris si l’on n’a pas d’appétence pour la politique municipale.

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Le cœur au premier plan : une métaphore du lien avant le pouvoir

Le détail décisif, c’est le geste des mains. Le personnage forme un cœur, qui répond en miroir à celui qui ponctue joyeusement la date. Loin d’une posture d’autorité, la posture est de proximité, presque de jeu. Dans une carte de vœux institutionnelle, ce déplacement est tout sauf anodin. Il inverse l’ordre habituel. Souvent, le bâtiment “parle” et le citoyen “reçoit”. Ici, c’est l’humain qui occupe la scène, et l’Hôtel de Ville devient un décor important, mais non dominant-dominateur.

On peut y lire un message implicite. L’institution n’a de sens que si elle se laisse traverser par l’attention, la considération, l’affect, le lien. Les vœux ne sont pas une vitrine ; ils rappellent, au plan symbolique, la finalité du politique au quotidien — prendre soin du commun, sans posture, sans intimidation.

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Un ciel jaune qui se déchire, l’éclaircie…

Le ciel est l’autre “personnage” de l’affiche. Un jaune dense, comme un plafond, est déchiré par un bleu lumineux ; des rayons descendent pile au-dessus du clocher. Le jaune peut être lu comme une ambiguïté (poussière, brouillard, fatigue, saturation) et le bleu comme une respiration (horizon, air, recommencement). L’image tient de la symbolique climatique : ça peut se dégager. L’affiche suggère ainsi que l’année peut s’éclaircir non parce que tout va “magiquement” mieux, mais parce qu’on choisit d’espérer et d’oeuvrer ensemble. Autrement dit, elle fabrique un récit d’adhésion.

Certes, à l’approche des municipales, certains ne manqueront pas d’y percevoir un champ allégorique qui va de “l’éclaircie” attendue à la reconquête de la confiance (populaire) en passant par la victoire de la lumière sur des forces obscures…

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Le dispositif qui sous-tend le message serait le suivant : le ternaire (triangle en vert foncé) — constitué par 1. climat social 2. La Ville, la métropole et la majorité politique de Rennes 3. Les (jeunes) administrés qui vont voter — génère une dynamique relationnelle (flèche en vert clair) où les Rennais peuvent espérer de nouveaux jours bénis grâce à l’action et à la continuité rassurante de la municipalité en place.

Certains verront donc dans ces vœux une propagande sous-jacente au message civique, lequel invite à ouvrir, faire place, laisser passer les lumières (de l’esprit…) Et ce message civique, toute personne raisonnable, quelles que soit ses opinions, ne peut que l’apprécier.

Aussi, au final, ces deux lectures jouent comme les faces d’une même pièce. Toutes deux suggèrent que l’action publique, à hauteur d’une ville comme d’un pays, ne vaut que si elle retisse un climat moral — confiance, attention, humeur collective — et qu’une année “meilleure” se construit moins par des proclamations que par des liens qui tiennent. Un commun affectif partagé et illustré efficacement à Rennes par Riad Sattouf.

« Bonne année / Bloavezh mat » : un choix identitaire… et un débat possible

Le bilinguisme français–breton fonctionne ici comme un signe de territoire. Une salutation qui affirme une continuité culturelle, y compris chez des Rennais qui, à l’exception d’une poignée, ne connaissent pas le breton. C’est un geste d’appartenance, mais aussi un geste de reconnaissance ; et, pour certains, de réparation symbolique après des décennies de disqualification des langues régionales.

Reste un point sensible que l’affiche rend visible, précisément, par son silence. A Rennes Ville et Métropole et en Haute-Bretagne, la langue historique est le gallo, et il existe encore un nombre non négligeable de locuteurs gallésans et d’initiatives gallèses dans le pays rennais*. Son absence peut donc nourrir un débat légitime : pourquoi mettre en avant le breton (langue celtique de Basse-Bretagne, promue comme symbole global par le Conseil régional, mais jamais parler dans le pays de Rennes) et laisser le gallo — langue romane de Haute-Bretagne — dans l’angle mort ?

Si cette carte de vœux cherche à relier, pourquoi ne pas inclure un tri-linguisme ? D’autant que cette affiche des vœux rappelle que Rennes ville et métropole pense le territoire comme une relation – moins de surplomb, plus d’attention…

Au demeurant, et pour conclure l’analyse de cette communication politique un brin inhabituelle, j’ajouterai que le message affectif de cette carte paraîtra à certains léger, sans risque, mais il n’est pas pour autant creux, bien au contraire… Dans un temps où la parole publique se durcit, où les identités se crispent, où la politique se vit souvent comme affrontement, proposer une image qui (s’)autorise de la tendresse (civique) est, comme les jours que nous aimons, un choix heureux.

Au demeurant, la bone Noua, la ghillaneu a tertout o le paradiz a la fin de vos jous !

* Aujourd’hui, parmi les 4,8 millions d’habitants que compte la Bretagne historique, environ 107 000 personnes parleraient (assez bien ou bien ou très bien) breton et 132 000 gallo. 9 % de la population de l’Ille-et-Vilaine parlent le gallo, soit environ 80 000 locuteurs.

Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.